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Sadjee

MOINS FEMME QUE LIONNE (NOUVELLE HISTORIQUE)

janvier 11, 2013 4:53 Publié par

Il court un grave péril ; depuis quelques mois déjà, la peur, ce poison sournois, s’infiltre insidieusement dans ses veines, lui empoisonne le sang à doses savamment inoculées, fige ses membres dans une torpeur incrédule, imprègne son air d’une moiteur nauséabonde. Un danger le guette, un ennemi beaucoup plus puissant que n’importe lequel de ceux qu’il a jusqu’ici, affrontés et écrasés sans pitié. Cet adversaire possède des armes redoutables dont on dit qu’elles crachent du feu et qu’elles peuvent dévorer tout un village en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Pour une fois, l’Empire de Dahomey ressent la terreur de la proie, et non l’ivresse du conquérant. Et il pue la sueur, et il en tremble de frayeur. Une partie de lui ricane devant la couardise de l’autre. Car, clame-t-elle, Quand a-t-on vu un éléphant avaler une aiguille, si petite soit-elle ? A-t-on oublié les ancêtres et les dieux, ces vodun qui protègent Dahomey depuis des générations ? Pourquoi leur offre-t-on chaque matin gâteaux de maïs et huile de palme si c’est pour trembler devant l’homme blanc ? Et que fait-on de son armée de fiers guerriers, dont on ne compte même plus les campagnes victorieuses ? Gbéhanzin, son souverain, n’inspire donc plus aucune confiance ? Et, quand bien même aurait-on été frappés d’amnésie collective, comment pourrait-on oublier les Mino, ces Amazones, moins femmes que lionnes, entraînées à éliminer sans aucun état-d‘âme tout ce qui se place importunément en travers du chemin de Dahomey?

D’ailleurs, depuis que les rumeurs de guerre se précisent, ces guerrières se préparent sans relâche au combat. Aujourd’hui comme les autres jours, une légère cotonnade enserre leur taille. Libre, leur torse sombre luit sous le soleil brûlant de cette fin d’après-midi, tandis que dans leurs yeux, brille un éclat métallique, presque maléfique. Au fil des jours, les exercices se font de plus en plus intensifs ; il n’est plus seulement question de se rouler dans des tas de ronces, ou de courir sur des braises incandescentes. Aujourd’hui, chaque Amazone s’entraîne à combattre un taureau, corps à corps, dans une lutte sans merci. A tour de rôle, justes armées de sabres et d’amulettes, les Mino se frottent avec hargne à l’animal, stoïques devant ses ruées, étirant dédaigneusement les lèvres chaque fois que ses cornes et ses crocs lacèrent violemment leur chair, faisant gicler leur sang, en prélude au but suprême de leurs vies : mourir pour que vive Dahomey. Le sifflement de la meneuse de troupe marque la fin des épreuves. Les guerrières se rassemblent, et, en file indienne, se dirigent en silence vers leur camp.

Après un bain et un repas sommaire, boules d’Akassa et carpes grillées, elles regagnent leurs dortoirs où la plupart, harassées, s’assoupissent aussitôt sur leurs couchettes en raphia tressé. Sènami, elle, peine à trouver le sommeil. Échappant à sa vigilance, 02 larmes furtives roulent sur ses joues. Les premières en 04 ans. Depuis ce jour où, adolescente, elle a quitté définitivement sa famille pour être enrôlée dans le corps des Amazones. Les yeux de son père brillant de fierté, ceux de sa mère de détresse, le mélange des deux sentiments affolant son propre cœur. La rencontre avec Mahounan, Sèlomè, et toutes les autres. Choisies pour leur force et leur vaillance, éduquées dans le culte du roi et de Dahomey, renonçant à toute famille, passée ou à venir, se vouant corps et âme à l’armée des Mino, apprenant, jour après jour, à mépriser la mort. Elle revoit ses premières guerres, l’adrénaline, la rage, les vies arrachées, la mort frôlée, chaque fois de plus près, une fois évitée in extremis par l’intervention de Mahounan. A qui elle voue une gratitude et une affection sans bornes depuis cet épisode. Elle se revoit tirée du sommeil une nuit, par des reniflements.

Avec délicatesse, elle avait touché l’épaule de sa voisine:

– Mahounan ? Tu pleures ?

Entre larmes et murmures, son amie lui avait raconté l’impensable pour une Amazone, déclenchant sa stupeur : elle était amoureuse . Sènami avait écouté son histoire, aussi perplexe qu ’ avide d’en savoir plus sur ces choses taboues:

– Il s’appelle Sossa. C’est le fils d’un des prêtres vodun d’Abomey. Sènami, je te jure, je ne voulais pas. Je ne sais même pas comment c’est arrivé, je sais juste que mon sang bouillonne au moindre de ses regards, et que je ne veux pas que ça s’arrête ! Sènami, je te jure, ma sœur, je ne voulais pas, ne me méprise pas. C’est que…

– Mais Mahounan, on ne peut pas…

– Je sais, je sais, je sais, jamais, tu m’entends, jamais je ne renierai le serment des Mino, jamais Sossa, ni personne d’autre, ne visitera mon intimité, mais rien que de fermer les yeux en pensant à lui, Sènami, tu ne peux pas savoir ce que ça fait…

– Il t’aime, lui aussi ?

– Oui. On ne s’est jamais parlé, c’est pratiquement impossible, tu sais bien ! Mais je le sais, à sa manière de me regarder, ou même de ne pas me regarder, ces choses-là s’entendent dans les non-dits, tu sais…ne me méprise pas, je t’en supplie, et ne le répète pas, jure, Sènami, jure que tu ne diras rien, tout sauf vivre cet opprobre…

Sènami avait juré. Ce soir-là, elle s’était endormie, troublée par cet interdit dont Mahounan disait qu’il vous remuait le cœur et vous embrasait les reins. Au cours de l’année suivante, Sènami avait pu intercepter à plusieurs reprises des regards d’abord furtifs, puis de plus en plus appuyés entre Mahounan et Sossa…

Et puis il y a ces nuits où son amie disparaît lorsqu’elle croit tout le monde endormi, pour ne rentrer qu’au jour naissant…Sènami sait que le rubicond est franchi, et d’un pas plutôt allègre, à en juger la mine radieuse qu’arbore désormais Mahounan.

Depuis des semaines, elle se croit écartelée entre son amitié pour elle et sa passion dévorante pour Dahomey…les larmes qui lui échappent ce soir lui disent clairement ce qu’elle sait avec certitude sans l’accepter : Il n’y a aucun choix à faire ; elle n’a pas de sang, c’est Dahomey qui irrigue ses veines, rien, personne ne rivalisera jamais avec Dahomey, elle a toujours su qu’elle éliminerait farouchement tout obstacle qui se dresserait sur le chemin de Dahomey…et Mahounan, en violant le serment de virginité des Amazones, risque, en cette période extrêmement trouble, de leur couter une part importante de leur puissance, celle qu’aucun entraînement ne pourra jamais leur apporter, celle que les Mino tirent des vodun.

A tâtons, elle se saisit du petit glaive dissimulé sous son lit, se penche sur Mahounan, le brandit au-dessus de sa tête…Oui, Sènami a toujours su qu’elle écarterait sans ambages tout obstacle à la grandeur de Dahomey ; ce qu’elle n’a jamais envisagé, c’est la souffrance qui lui broie le cœur au moment où elle plante, d’un geste sec, le glaive dans la poitrine de son amie endormie.

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (15)

  • Tanya Gourenne
    Tanya G 11 janvier 2013 à 20 h 38 min

    top notch writing, narrating and story. On est dans la cour des grands là! Bravo.

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  • sala COMPAORE 12 janvier 2013 à 10 h 03 min

    salu a vous et bravo pour cette histoire palpitante qui tient en halaine j’avoue que votre manière d’écrire est remarquable car le personage vit réelement le role que vous lui donner je m’éssaie à l’écriture et chaque jour j’append grace à vous et vos amis bravo

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  • Farapie
    Farapie 12 janvier 2013 à 16 h 37 min

    Je me suis senti un peu dans un livre d’histoire et même temps dans l’intimité du personnage, en tout cas beau mélange!

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  • Sadjee 13 janvier 2013 à 16 h 12 min

    Groos Merci à Tanya G., Sala & Farapie…presqu’aussi fort que le plaisir d’écrire, celui d’être lue.Vive 225Nouvelles!lol

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  • Skyrocket
    Skyrocket 13 janvier 2013 à 21 h 01 min

    Surprise, surprise et encore surprise. J’avoue qu’au début je me disais que je ne finirais sans doute pas la lecture parce que je m’attendais à quelque chose de très anthropologique mais tu m’as bien eue. J’ai beaucoup aimé et j’apprécie vraiment les fins inattendues mais elle est mauvaise hein la fille là.

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  • KABA Kouda 14 janvier 2013 à 7 h 53 min

    Un tour dans le glorieux passé Africain !!! Entre respect des engagements et la loi du coeur dur est le choix. Bravo…

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  • Josya Kangah
    josya kangah 14 janvier 2013 à 9 h 58 min

    rien d’autre a dire que merci Sadjee

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  • valdo 14 janvier 2013 à 11 h 56 min

    Ahhh que j’ai aimé ce texte joliment écrit…j’ai vraiment kiffé ce plongeon dans l’histoire. Merci Sadjee

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  • Krys Closran 14 janvier 2013 à 12 h 28 min

    L’Afrique des empires? Excellent choix, Madame!

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  • Sadjee 14 janvier 2013 à 13 h 29 min

    Lol, Skyrocket, anthropologique même, tu m’as lancée hein… je crois pas qu’elle soit mauvaise,c’est un peu plus compliqué que ça…Kaba résume parfaitement la situation d’ailleurs, merci à tous les 2! Ainsi qu’à Krys, Valdo et Josya, et tous ceux qui ont consacré un peu de leur temps à ce texte.

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  • marilyne okou 16 janvier 2013 à 11 h 52 min

    ouh!! captivant! c’est vrai qu’en lisant au debut on se demande ou on vas (je n’ai rien contre les livres d’histoire bien au contraire) et à la fin.. bing! on est bien surpris!

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  • Manu Manuh 17 janvier 2013 à 15 h 04 min

    C’est le meilleur texte qu’il m’a été donné de lire sur ce site.
    Bravo Sandjee!

    Seulement, à mes yeux, la première phrase est un peu trop longue. Elle serait , sans doute, mieux écrite en deux phrases plus courtes.

    Sandjee, si on peut se le permettre, quelle est la morale de cette nouvelle? Quel message véhicule-t-elle?

    Ce texte rehausse la qualité des textes publiés sur ce site. Bon courage!

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  • Sadjee 21 janvier 2013 à 9 h 42 min

    Merci Maryline!

    Hello Manu, c’est Sadjee, pas Sandjee. Merci beaucoup pour tes remarques, pour la longueur de la première phrase, je vois très bien ce que tu veux dire. Pour te répondre, je ne prétend donner aucune morale, je me pose juste des questions, et par ricochet, à ceux qui me lisent, sur les principes qui (je pense) régissaient l’Afrique d’hier (l’honneur, le sens du devoir, etc), je m’interroge sur ce qui doit primer pour une personne, de l’intérêt collectif ou individuel, et ce qu’on est prêt à faire pour préserver cet intérêt…je ne dis pas qu’elle a bien ou mal agit, au risque de me répéter, je pose juste des questions.

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    • caissta 22 janvier 2013 à 14 h 43 min

      C’est plus clair dans mon esprit, c’est un très beau texte et avec de la recherche derrière !

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  • DJOKE ANGE 24 janvier 2013 à 9 h 59 min

    c est très bien écrit . bravo

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