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Sadjee

BOB

janvier 22, 2013 2:10 Publié par

« Won’t you help to sing these songs of freedom cause all I ever have, redemption songs, redemption songs»…oui, c’était exactement ça, il s’en souvenait parfaitement. Allongé sur le lit ridiculement petit  de sa mansarde d’étudiant, il pressait frénétiquement  le bouton « reverse » de la petite radio cassette juste pour entendre Bob le dire encore et encore. C’était obsessionnel, il en était venu à détester toutes les parties de la chanson qui ne ressassaient pas à l’écœurement« …cause all I ever have, redemption songs, redemption songs».

A force, ses potes avaient momentanément déserté sa chambre :

« On n’a rien contre Bob Marley, mais les tubes, tu sais, c’est comme la bière. Un peu, tu planes, en overdose, ça saoule ».

Il cachait alors derrière un sourire  faussement condescendant toute sa frustration d’être le seul à saisir l’essence de cette musique absolument parfaite.

Un dimanche après-midi, alors qu’il était en pleine cogitation sur l’excuse qu’il allait bien pouvoir fournir pour échapper au TD d’algèbre du lendemain, son pote Karim s’était pointé avec sa cousine, une fille noiraude, plutôt quelconque, qui s’efforçait de dissimuler ses rares atouts féminins derrière une paire de jeans et un T-shirt plus grands qu’elle.  Et pendant qu’il discutait avec son ami, quand Bobby s’apprêtait à dire « Emancipate yourselves… », il avait entendu le bruit si familier du retour de la bande audio. En voyant  cette fille même pas belle, la tête renversée en arrière et les paupières closes,  marquer la cadence en fredonnant du reggae, il avait compris qu’il ne s’en séparerait pas avant longtemps…comme souvent, « longtemps » était trop vite arrivé.

Lorsqu’ on lui avait annoncé l’accident, puis le décès de celle qui partageait sa vie depuis 8 ans, il s’était écroulé. Parce que ça, il ne l’avait pas envisagé. Jamais. Parce qu’être avec elle était une évidence. Qu’être sans elle n’avait aucun sens. Parce que Dieu ne pouvait pas ne pas en tenir compte. Il avait assisté aux services funèbres, un peu étonné que cette souffrance ne le tue pas sur place. Il en avait conclu qu’elle reviendrait, que tout le monde s’apercevrait de cette erreur monumentale qu’on appelait sa mort. Elle n’était pas revenue.

Et il était resté. Seconde après seconde. Il était resté quand même, puisant sa ration quotidienne de force dans les yeux que l’amour de sa vie avait légués à leur fils.

Le temps avait passé ; il s’était résolu à affronter la réalité, impudente et nue : son histoire n’avait rien d’unique, sa douleur rien d’inouï.  C’était une perte comme des centaines de millions d’autres personnes en vivaient chaque jour, et comme elles, il s’en remettait peu à peu, le souvenir de sa femme se voilant d’une triste douceur à mesure qu’il perdait en intensité.

Tant bien que mal, il avait élevé leur fils. Bob. Leur fils, un brave petit gars. Qui avait les yeux et le sourire de sa mère. Il y avait bien eu quelques femmes, certaines avaient même tenté de faire leur nid, de fissurer la forteresse que la complicité des 02 hommes avait bâtie au fil des années. En vain. A leur façon, ils étaient 02 naufragés, chacun ayant conscience de s’accrocher à l’autre comme on le ferait à une bouée… Alors, pourquoi ?

Son fils savait que sans lui, il se noierait à coup sûr ; pourquoi avait-il volontairement rompu leur pacte, 15 ans après? Comme pour les 9 999 dernières fois où il était parvenu à ce stade de ces pensées, la scène lui revint, le laissant sans ressources, comme à un procès dont il serait à la fois la victime, l’accusé, l’avocat, le juge et le public.

Il ne lisait jamais les faits divers. Sauf ce soir-là. Un titre avait attiré son attention.

«  IL ESSAYAIT DE SE JETER DU PONT DE LA RÉPUBLIQUE A 17H30. LE QUIDAM EN EST EMPÊCHÉ IN EXTREMIS PAR LES BADAUDS ».

Il ne riait jamais de la misère des autres. Sauf ce soir-là. Un peu comme on rit des faits divers les plus macabres dans une tentative piteuse de relativiser l’horreur, de s’auto-convaincre que ces choses-là peuvent arriver, oui, mais sûrement pas à nous.

Il avait ri, puis avait dit ce qui sonnait maintenant à son esprit comme une sentence de mort: « Tu m’étonnes qu’il en a été empêché ! S’il voulait vraiment se tuer, il n’y serait pas allé à une heure de pointe, le bouffon !  »

A cet instant précis, leurs regards s’étaient croisés, et il avait cru voir une ombre, furtive, voiler celui de son garçon. Mais très vite, trop vite, il avait joint son rire au sien, un rire un peu plus aigu qu’à l’ordinaire, mais qui l’avait rassuré de la part de son fils si taciturne ces dernières semaines…

Les fossoyeurs recouvraient le cercueil des dernières pelletées de terre. Dans la petite assemblée, les reniflements s’intensifièrent. Lui ne pleurait pas. Il était trop perplexe. Et puis ça ne servirait à rien. Il revivait l’histoire en boucle, se posait les mêmes questions, il avait besoin de réponses. Il savait, sans l’accepter, qu’il ne les connaîtrait jamais, et avoir conscience qu’elles ne lui serviraient de toutes les façons à rien, ne changeait rien au fait qu’il en avait cruellement besoin.

Il revivait la scène, imaginait que la maison de presse ait fait grève, que le facteur se soit trompé de boîte aux lettres, qu’il n’ait jamais reçu ce journal, qu’il l’ait reçu, mais qu’il n’ait pas lu les faits divers, qu’il les ait lus, mais qu’il se fut montré compatissant pour ce pauvre bougre…Il imaginait que son fils n’ait pas éclaté de rire, mais plutôt en sanglots, il se voyait ignorer le rire, se concentrer sur l’ombre dans ses yeux. Il se rendait compte qu’il ne saurait jamais. De quel droit une bouée décidait de couler un naufragé… Il ne saurait jamais. Il vivrait avec. Ou ferait comme Bob. Il se rendit compte que personne ne le regretterait. Tout le monde était parti. Seul au pied de la tombe, il essayait en vain de rembobiner la cassette. Il ne pleurait pas. Ça ne servait à rien.

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (9)

  • KABA Kouda 22 janvier 2013 à 14 h 33 min

    C’est fou comme on passe très souvent à côté de la détresse de ceux qui nous entoure… J’ai lu ton histoire d’un trait, puis encore et encore en m’accrochant à chaque mot pourtant je ne pourrai faire aucune critique objective car elle me rappelle trop une autre vraie, horrible et inoubliable….

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  • Sadjee 22 janvier 2013 à 15 h 12 min

    Je suis vraiment désolée de remuer de mauvais souvenirs, Kaba…merci de m’avoir lue, et d’avoir laissé un commentaire.

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  • Licka choops 22 janvier 2013 à 15 h 58 min

    sadjee stp pourrais tu m’expliquer ton histoire je suis pas certaine t’avoir saisit par contre j’aime boeucoup ton style c’est très posé simple et très beau,je sens qu’il y’a de l’émotion derrière mais je ne la vois pas

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  • Sadjee 22 janvier 2013 à 16 h 40 min

    Hello Licka, mais avec plaisir! A trop vouloir être subtile, on devient opaque apparemment, je vais travailler ce point. Alors il s’agit d’un homme qui pendant l’enterrement de son fils unique se remémore son histoire. Tout part de la rencontre avec la mère de son fils ( c’est leur passion commune de Bob Marley qui a tout déclenché,), puis elle meurt par accident, en lui laissant cet enfant qu’il élève seul pendant des années…et qui se suicide pour une raison qu’il ne saura jamais. L’histoire passe en boucle dans son esprit pendant l’enterrement, et il se rappelle les signaux qui auraient dû l’alerter, il est accablé de douleur et de culpabilité, il réalise qu’il est désormais seul, et voilà…

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    • Josya Kangah
      josya kangah 23 janvier 2013 à 13 h 56 min

      ah oui je comprends mieux maintenant.

      Sadjee c’est une chance pour nous que tu sois ici avec nous. Cela nous permet de te poser des questions quand des problèmes de compréhension se posent.
      Imagine cette nouvelle dans un ouvrage édité et dans les mains d’un lecteur lambda…il n’aurait pas cette chance.

      Alors attention…

      Cela dit merci pour la fluifité de ton texte

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  • Hanielophir
    Hanielophir 22 janvier 2013 à 20 h 23 min

    Tu as bien fait, Licka Choops de demander à Sadjee de faire un petit résumé de BOB, ça m’a aidé a mieux comprendre l’histoire. En fait, je suis resté très admiratif sur le style de l’écriture! Sans exagérer ce n’est pas loin d’être un chef d’oeuvre, vraiment! L’entrée en matière avec ces paroles de « Redemption song »est vraiment le fruit d’une grande inspiration, vraiment bravo!

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  • Licka choops 23 janvier 2013 à 13 h 03 min

    wahou merci beaucoup pour l’éclairage et merci aussi pour cette grande inspiration c’est vraiment ce genre d’émotion pathétique à la fois dramatique qui émerveille mon esprit merci

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  • ZebuGNT 4 avril 2013 à 21 h 48 min

    Hello Sadjee! je peux juste dire comme le premier commentaire que je suis trop ému pour apporter une critique constructive. Je sais seulement que ce soir au moins, je dois arrêter de lire. J’espère revenir encore demain, quand l’émotion sera maîtrisée. Ce texte est superbement dit. Et il m’a fait agréablement mal.

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  • Sadjee 5 avril 2013 à 8 h 00 min

    Hello ZebuGNT, merci de me laisser un commentaire si beau…reviens-vite, beaucoup de belles choses à partager par ici!

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