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Fatim Tembely

UNE FLEUR C’EST TOUT

avril 14, 2013 8:07 Publié par

“C’est aux Etats-Unis qu’est née la fête des mères qui fut particulièrement célébrée au cours de la première guerre mondiale. Au lendemain de cette guerre, cette coutume fut adoptée par la France. La fête des mères a connu une nette évolution de son origine à nos jours. De toutes ses origines américaines, françaises ou autres, nous pouvons retenir que c’est une fête qui met à l’honneur toutes les mamans du monde.” expliquait Mr Coulibaly, notre professeur d’histoire quand la sonnerie pour la pause retentit.

C’était l’heure de libération pour nombreux d’entre nous. Pour ma part, je détestais cette leçon sur la fête des mères dans la mesure où elle me rappelait assez de souvenirs, des souvenirs qui, jamais n’avaient pu traverser ma tête sans avoir pour conséquence la chute de grosses larmes sur mes joues.

Assise toute songeuse dans un coin de la classe, je dégustais mon sandwich au poulet. L’horloge accrochée au mur affichait 10h20 minutes lorsque Sarah, Raïssa et Abdel s’approchèrent de moi.

-Alors Yasmine, que vas-tu offrir à ta mère ce dimanche pour la fête ? me demanda Abdel.

-Moi, mon père et moi nous avons prévu de lui donner la voiture dont elle rêve tant. Tu sais ? La nouvelle Peugeot. J’imagine déjà sa joie, lança Sarah.

– Oh c’est mignon. Nous, on ira au nouveau restaurant 5 étoiles qui vient d’ouvrir et comme papa a un carnet d’adresse bien rempli, il y a invité, son artiste préféré rétorqua fièrement Raïssa.

A l’écoute de ces propos, j’avais l’impression que chacun essayait de se vanter et de prouver qu’il ou elle avait le meilleur cadeau pour celle qui lui avait donné la vie.

-Mais, et toi Yasmine ? Il n’y a quand même pas de secrets entre nous. C’est juste à ta mère que tu dois cacher le cadeau tu sais, dit Abdel ironiquement.

-Je sais, répondis-je avec un sourire mi-figue mi-raisin. Ce dimanche…j’offrirai une fleur a ma maman…

-Une fleur? Répétèrent-ils tous en cœur avant d’éclater de rire.

Leurs rires et mes larmes furent simultanés. Alors que je m’apprêtais à répondre, la sonnerie qui marquait la fin de la récréation se fit entendre. D’un pas nonchalant, les élèves entrèrent tous avec le même air abattu. Il fallait encore supporter une heure.

Je me dirigeai vers Mr Coulibaly et lui chuchotai quelques mots à l’oreille avant qu’il ne prenne la parole.

– Alors, commença-t-il. Nous allons mettre une petite pause au cours pour donner 20 minutes la parole à Yasmine qui souhaite raconter son expérience sur la fête des mères. Allant dans la direction de notre cours, je vous propose qu’on l’écoute.

Les élèves lui étaient déjà reconnaissants. Tant que cela les empêchait de copier, ils étaient partants.

– Comme nous le savons tous, dimanche c’est la fête des mères. Sarah avec l’aide de son père offrira à sa mère la voiture de ses rêves. La mère de Raïssa quant à elle, sera invitée à diner dans un restaurant 5 étoiles avec comme privilège la rencontre de son artiste préféré. J’ai souvent entendu dire “Il y’a les uns et les autres” et tout cela se confirme aujourd’hui. Oui, il y’a vous et il y’a moi. Ce dimanche, j’offrirai une fleur a ma mère… Non, je me surpasserai. Je lui offrirai un bouquet de fleurs. Ne retenez pas votre rire, moquez-vous comme l’ont fait tout a l’heure certains que j’estimais jusque-là. Apres cela, je vous annoncerai que c’est le seul cadeau que je puisse lui faire. Que puis-je donner d’autre à une personne qui n’est plus? La tombe de ma génitrice ne pourra en ce jour recevoir que des fleurs. Oui, j’ai perdu ma mère il y’a maintenant 2ans par la faute d’un inconnu. Cet étranger ayant abusé de l’alcool et voulant à tout prix prendre le volant. Sous terre est ma mère, en vie est son assassin. Et moi, je suis au milieu. Vivante certes, mais n’appartenant plus au monde terrestre. Le 20 septembre 2009 ma mère s’en est allée et mon cœur l’a suivie. Le 20 septembre 2009, un jeune homme d’environ 30 ans, revenant sans doute d’une discothèque, confondit sous l’effet de l’alcool comme un daltonien le feu rouge et le feu vert. Dans cette logique, la voiture surgit de la gauche, « coupa » la route et marqua brusquement un stop en plein milieu de la voie sur laquelle ma mère roulait. Deux choix s’offraient à elle. “Braquer” son volant lui aurait causé un tonneau qui, selon elle, aurait pu lui couter la vie et l’éloigner de ceux qu’elle chérissait. Afin donc de réduire les risques, rentrer dans la voiture était donc la seule chose à faire. Elle essaya malgré tout de freiner mais ce fut peine perdue et elle percuta violemment le véhicule de l’ivrogne. Il semblait que dans le livre de Dieu, l’histoire de ma mère tirait à sa fin. C’était le début d’un long cauchemar. Alertés par cette nouvelle, nous étions sur le lieu de la scène ma grand-mère et moi. J’aurai normalement du être là avec mon père mais ce ne fut pas le cas. Pour lui, je n’existe pas. Je ne suis qu’une erreur, une vulgaire excuse que ma mère aurait inventée pour l’avoir dans ses bras, à jamais. Oui, j’ai aujourd’hui 15 ans et mon père ne me reconnait toujours pas. A ma grand-mère, je dois donc tout.

Ma mère gisait sur le sol, attendant l’ambulance qui tardait à venir avec comme raison pitoyable un manque de carburant. Apres une attente que je ne saurai déterminer, je pris ma mère par la main afin que le temps lui paraisse moins long, essayant tant bien que mal de la rassurer en dépit de la peur ineffable qui m’animait.

– Tout va bien se passer maman, l’ambulance arrive. Tout va bien se passer. On rentrera a la maison et tu guériras. Je te ferai tout plein de petits gâteaux, tu verras. Tout va bien se passer maman.

Malgré la douleur, elle me sourit et me dit : “Oui mon bébé, tout va bien se passer. Mais tu sais, les sons commencent à être lointains. Je vois mon sang partout mais je me bats de toutes mes forces. Ma douleur est terrible, j’ai l’impression d’être poignardée. N’aie pas peur. Tout ira bien. Prends soin de ta grand-mère quand je serai à l’hôpital et veille à ce qu’elle prenne régulièrement ses médicaments. Veille sur ta petite sœur. Je l’aime, je t’aime, je vous aime toutes les deux et cela plus que ma vie. N’aie pas peur, tout ira bien…”. A peine avait-elle prononcé ses mots que j’entendis la sirène ambulancière.

Ce soir-là, l’adage “Mieux vaut tard que jamais”, n’avait pas sa place. Maman était morte. C’était fini. Une fin tragique qui m’affecte jours et nuits depuis maintenant deux ans. Une fin tragique qui, pour l’assassin de ma mère ne restera qu’un vulgaire souvenir…et cela, s’il se rappelle encore cet incident…Cet homme a bu et c’est ma famille qui subit. Cet homme a bu, ma mère non. Alors que cet homme est sous sa couette, ma mère est sous terre. La vie est injuste. Cet homme n’a sans doute pas

voulu nous faire du mal ni à moi ni à ma mère mais hélas “ce qui devait arriver arriva”. Une question reste néanmoins sans réponse : “Pourquoi boire et conduire alors que vous pouvez détruire tant de vies?” Certains se disent qu’ils pourront bien boire et faire attention sur la route. Vous savez, ces personnes ont peut-être eu jusque-là de la chance mais la roue tourne. Il n’est plus question de sa propre santé, de sa propre vie mais celle des autres également. Boire et conduire est incompatible. Il faut choisir. C’est horrible de voir sa mère couchée sur le sol luttant pour ne pas perdre son dernier souffle. C’est abominable d’avoir peur de s’endormir dans le but d’éviter des cauchemars. Ma mère s’en est allée, ma vie s’est brisée, ma famille est détruite. L’on peut bien se porter physiquement, sourire à tout bout de champ et être abattue moralement et c’est mon cas. Mais vous savez? La n’est pas le réel problème aujourd’hui. Le problème c’est que beaucoup jugent sans savoir et cela peut blesser. Alors que nos rires peuvent être une raison pour laquelle une personne rit, jamais nos rires ne devraient être une raison pour laquelle une personne pleure. Oui j’offrirai un bouquet de fleur à ma mère ce dimanche et vous savez quoi ? Apres avoir entendu mon histoire, je vous autorise maintenant à rire comme bon vous le semble si vous le souhaitez”.

C’est après avoir prononcé ces mots que je rejoignis ma chaise sentant les regards autour de moi. Un silence de mort régnait dans la salle. La compassion, la tristesse ainsi que la honte se lisaient sur les différents visages. J’avais réussi à me faire entendre. J’avais réussi à changer la donne. Je suis la digne fille de ma mère. Je la sentais fière de moi et la seule chose que je souhaitais était de fondre en larmes. Mais je ne le fis pas. Mes larmes et moi auront rendez-vous ce soir sous ma couette, pas ici.

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Cet article a été écrit par Fatim Tembely

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Comments (9)

  • caissta 14 avril 2013 à 13 h 08 min

    un texte très poignant qui m’ arraché quelques larmes !

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    • Fatim Tembely
      Fatim Tembely 18 avril 2013 à 1 h 20 min

      Ca touche de savoir que j’ai pu te procurer une telle emotion. Merci 🙂

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  • Josya Kangah
    josya kangah 15 avril 2013 à 7 h 08 min

    Un texte si simple et un message si touchant, si profond.

    Merci Fatim

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  • Kitchin
    kitchin 16 avril 2013 à 23 h 29 min

    Un texte simple avec un message fort. Bravo

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  • Marshall Kissy
    Marshall K. 19 juin 2013 à 22 h 32 min

    Comme à mon habitude, je ne vais pas axer mes (modestes) remarques sur le fond. Permettez-le moi. Ton titre, « Une fleur, c’est tout » est à la fois simple et original. Le 1er paragraphe me plaît beaucoup, car l’élément que tu nous y relate est un beau prétexte pour nous apprendre l’origine de ma fête des mère. C’est très subtil et non moins sublime.
    J’aime cette phrase « Sous terre est ma mère, en vie est son assassin » (l’inversion de l’ordre habituel des mots la rend poétique).
    Autre remarque:
    Mr Coulibaly, (M. Coulibaly) puisque Mr renvoie à l’anglais.
    il y’a vous et il y’a moi (pas d’apostrophe). Il y a vous …

    Je m’arrête là. Merci. Et félicitations pour ton texte.

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  • Heidi 21 juin 2013 à 10 h 24 min

    Tes critiques de forme sont très utiles, Marshall, et on en bénéficie tous :).

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  • Marshall Kissy
    Marshall K. 24 juin 2013 à 21 h 48 min

    C’est un honneur et un privilège que de cotoyer tous ces talents. Longue vie à 225N

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