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Tanya Gourenne

SES ELLES ET LUI

janvier 23, 2014 5:53 Publié par

Dehors, il pleut. C’est une pluie fine. L’éclairage du réverbère au coin de la rue transperce la fenêtre. À l’intérieur, le tourne-disque fait suinter les premières notes de « Summertime ». Le même rituel du tête à tête…à trois. Il et elles. Elle et elle. Dans la pénombre, il est calé dans son fauteuil. Elle est à sa droite, elle est à sa gauche.

Entre lui et Elle, une relation qui chevauche entre dominant–dominé et dominé–dominant, dans une sorte d’échangisme. L’autre, elle, n’est qu’un point de transit.

– Tu l’aimes aussi ? lui chuchote-t-Elle.

– Un passe-temps, c’est tout ce qu’elle est. Toi, tu es une obsession, un questionnement perpétuel.

La bouteille, elle. Qu’elle soit Tequila ou Vodka, c’est la fille d’un soir, dont on ne se rappelle pas le matin venu. C’est la fille-objet, juste bonne à satisfaire le désir spontané, sporadique, fugace, frivole. Jamais, elle ne sera la femme que l’on convoite de tous ses sens, celle que l’on aime plus que sa vie, celle que l’on veut garder au prix de tous les compromis. Celle qui est l’orgasme de votre ego. Celle qu’on ne peut jamais contenter. Celle dont le cœur ne sera jamais totalement vôtre. Elle. Qu’Elle soit Colt ou Beretta…

Des rayons de lumière effleurent les murs défraîchis sur lesquels trônent médailles et portraits en uniforme.

Il LA tient dans sa main droite, l’observe, la considère, la cajole du regard, la choie.

– La première fois que je t’ai touchée, serrée dans mes paumes, je m’en souviens comme si c’était hier. L’adrénaline m’est montée au cerveau, m’a transcendée. J’étais comme invincible, prêt à défier la vie et n’importe qui. Nos premières noces, l’honneur d’être soldat, la fierté d’être des gens d’ARMES. Contingent BL05Af, bataillon forces spéciales, nos premières escapades. Toi et moi comme un même corps. Toi, prolongement de moi. J’en ai joui, de ce qu’une caresse trop appuyée te faisait faire. À répétition. À ne plus compter. À m’enfoncer dans un traumatisme béant. J’ai vu la mort sous toutes ses coutures, et mon trouble n’a plus de fin depuis. Je ne sais plus oublier les horreurs du feu que tu craches, quand la gâchette je relâche.  Je ne peux pas me cacher de ma mémoire. Et j’ai peur. La douleur habite en moi, et j’ai peur. De ce que tu peux faire, de ce que tu m’as fait. Au final, plus de mal que de bien.

Dehors, il continue de pleuvoir. Des larmes lui perlent le visage. Les voix sulfureuses, chaudes d’Ella et Louis sur Summertime, susurrent en chœur « oh, don’t you cry ». Il vacille dans la névrose alors que son émotion se cristallise. Tout semblant de réalité s’étiole. Irascible, il s’empare de la bouteille, en avale plusieurs gorgées.

– Pourquoi fais-tu tant de mal ? lui demande-t-il

– Je ne fais aucun mal… semble-t-Elle répondre.

– Ce n’est pas toi, je sais. C’est la main qui te tripote, qui te charge, qui te pointe, qui te tire… Toi tu es innocente, sincère, n’est-ce pas ? dit-il livré à son saoul et ses larmes.

– C’est faux. Elle n’est pas innocente. Elle t’incite. Elle t’influence. Demande à tous les autres, tous ceux qu’Elle a conduits au fond du gouffre. Demande-lui ! s’insurge-t-elle.

– Les autres ? Les… autres ? Je ne suis pas le seul… le seul fou. Pitoy-able, hoquette-t-il. Voilà ce que tu as fait de moi.

Il rit dans ses pleurs. Se méprise et la méprise.  Pour seule défense, Elle répète : « Ce n’est pas moi, c’est la main. »

– La main. La main. La main. La main. C’est la main qui a commencé. C’est la main qui a le pouvoir de tout arrêter.

C’est ce qu’elles lui chuchotent. Elle et elle, d’accord.

Il regarde sa main. La main dans laquelle Elle se trouve. Il lui lance un dernier regard affectif avant de tirer un trait définitif sur Elle. Il (se) la place sur la tempe. Il (se) la tire.

Elle a craché une balle et s’est tue. Il s’est tué.

Dehors, il ne pleut plus. Seules quelques gouttes glissent sur la vitre de la fenêtre, comme si elle pleurait. Alors qu’Ella et Louis continuent de bercer les lieux : « So hush, little baby, baby don’t you cry. Oh don’t you cry. Oh don’t you cry… »

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Comments (5)

  • Adje Valdo 24 janvier 2014 à 10 h 06 min

    Tanya, merci pour ton texte dont la lecture s’est poursuivie malgré moi dans mon esprit après avoir éteint mon ordi.
    Je pense que tu as gâché le suspens de l’histoire, en dévoilant très tôt qui était le second ELLE (la bouteille).
    .
    A mon humble avis, tu n’aurais pas dû la dévoiler maintenant, mais laisser voguer dans l’esprit du lecteur une relation à trois (Le même rituel du tête à tête…à trois), vu que la description de la bouteille épouse très bien celle d’une femme…
    Aussi, est ce une relation à Trois? il y a bien plus de partenaires si je ne m’abuse ( Elle. Qu’Elle soit Colt ou Beretta)
    Donc pour moi, au final, nous avons Elle, la femme, Elle la bouteille, Elle l’arme et lui.
    Merci de m’éclairer si je m’égare. 😀

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    • Tanya Gourenne
      Tanya Gourenne 25 janvier 2014 à 14 h 44 min

      @adje-valdo Merci pour ta lecture de ce texte. J’ai préféré dévoiler elle (la bouteille) assez tôt alléger le texte de sa complexité. Il n’est aucunement question de femme en réalité.

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  • SAS
    SAS 25 janvier 2014 à 18 h 04 min

    j’aime et trouve bien, comme cette histoire est narrée. Je crains néanmoins que sa relative complexité, n’entraîne confusion entre la bouteille et…chez le lecteur… Bravo et merci en tout cas!

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  • Cyrille Gourene 26 janvier 2014 à 20 h 50 min

    Beau texte! j’ai été vraiment édifié. Merci Tanya

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  • Skyrocket
    Skyrocket 15 février 2014 à 23 h 27 min

    Ton texte est magnifique. J’etais stupefaite de connaitre la nature de « ses elles ». Chapeau pour la creativite!

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