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Wonseu

SANS RETOUR

février 12, 2013 5:00 Publié par
Ma mère et moi avions déménagé dans un quartier populaire d’Abidjan suite au décès de mon père. Nous n’étions que deux. Je m’étais lié d’amitié avec Joël, ce jeune garçon au regard taquin. Nous étions tous les deux âgés de 9 ans à cette époque, nous allions dans la même école et on passait le plus clair de notre temps ensemble. Je l’admirais beaucoup. On avait tendance à jouer aux militaires, à se fabriquer de fausses armes disant qu’un jour nous défendrions le pays, que nous le servirions. Nous n’avions jamais pensé que cela arriverait de sitôt.

C’était le mois de septembre de l’année 2002, les combats dans le nord du pays se faisaient de plus en plus ravageurs et les rebelles prenaient du terrain, progressaient vers le sud. On n’était pas vraiment inquiets dans la capitale, chacun vaquait à ses occupations jusqu’au jour où il y’eut ce bombardement dans une zone proche du port. Les points forts de la ville commençaient à être attaqués. C’était le chaos dans la ville, plus personne n’allait travailler, les marchés étaient déserts. Les quelques rares personnes qui avaient fait leurs provisions pouvait s’assurer le pain quotidien. Les moins chanceux prenaient leur courage à deux mains pour sortir et aller chercher de quoi manger. Sur la ville planait l’ombre du désespoir, du chaos, de la peur, c’était la guerre. Maman m’interdisait même de sortir de la maison et je voyais Joël de moins en moins, mon ami me manquait. Les bruits de canons journaliers, les hélicoptères qui sillonnaient la ville, m’effrayaient : on aurait dit un concert de guerre. La radio et la télévision nationale fonctionnaient au gré de leurs humeurs. On restait parfois deux jours sans informations. J’avais très peur, je ne voulais pas mourir parce qu’à la télévision, on disait que beaucoup de gens mouraient quand il y’avait la guerre. Une semaine après les attaques, on nous coupait l’eau. Heureusement que ma mère avait rempli des barriques d’eau. Les gens pillaient et volaient dans les maisons, les supermarchés. On annonçait à la radio que la capitale était aux mains des rebelles mais que seul un groupe des forces loyalistes refusait de se rendre et les combats continuaient de plus belle. J’avais même renoncé à mon rêve de devenir soldat, tout cela me faisait peur.

A la télévision c’était toujours les mêmes discours

« Que les forces loyalistes se rendent, de toutes les façons nous les aurons »

Il n’y avait plus d’institutions dans le pays, tout avait été dissout, tout était sens dessus dessous.

Un jour, alors que ma mère et moi regardions les informations, on entendit des coups de feu dehors, des crissements de pneu, des femmes et des enfants qui pleuraient. Les assaillants avaient envahi notre cité. Ils prenaient des enfants âgés de 8 ans et plus, des garçons surtout, que ce soit de gré ou de force et les emmenaient avec eux. Ma mère entreprit de me cacher mais c’était peine perdue. Ils ne mirent pas trente secondes pour me trouver, faisant fi des supplications et des pleurs de ma mère. Je pleurais toutes les larmes de mon corps, ma mère aussi. Je me débattais autant que je pouvais mais ils étaient plus forts que moi. Ils me prirent avec eux laissant la maison dans un désordre total, ma mère en larmes. Le camion dans lequel ils me mirent était rempli d’enfants, filles comme garçons, et Joël en faisait partie. Nous roulâmes toute la nuit et peut-être même toute la journée jusqu’à arriver dans une clairière. Là-bas ils nous séparèrent en deux groupes et je n’étais pas dans celui de Joël. Depuis cet instant je ne le revis plus. Nous n’avions que 13 ans alors.

Tous les jours on nous apprenait à manier les armes, j’étais traumatisé, je ne mangeais pas convenablement, parfois même je dormais sans manger et tous les jours j’espérais revoir mon ami mais rien.

Cet après-midi-là, alors qu’on rassemblait les armes, des coups de feu retentirent de partout, le camp était attaqué par les loyalistes. Surpris, les rebelles n’eurent pas le temps de riposter et les loyalistes purent nous libérer mais Joël n’était pas avec nous. Les combats dans la capitale avaient pris fin un mois après, beaucoup d’entre nous avaient retrouvé leurs parents mais nombreux étaient ceux qui avaient perdu la vie. Les forces loyalistes avaient repris le contrôle de la ville mais plus rien n’était pareil. Il fallait reconstruire, enterrer les morts, sécher nos larmes, retrouver du boulot, enfin, il fallait tout recommencer depuis le début.

Cela fait maintenant onze ans que cette crise a pris fin, je n’ai plus eu de nouvelles de mon ami Joël mais je continue d’espérer qu’il est là quelque part, me cherchant lui aussi. Onze longues années que sa mère le pleure, onze années que sa souffrance n’est pas apaisée, onze années qu’elle aussi continue de le chercher. Onze années que Joël avait effectué ce voyage sans retour.

Mon rêve de devenir soldat, je l’ai vite mis à la corbeille. Je suis médecin aujourd’hui et membre actif du Fond des Nations Unies pour l’Enfance (UNICEF) et nous nous battons pour qu’aucun autre enfant ne devienne soldat à un âge prématuré ou sans son consentement.

Les enfants soldats se font littéralement voler leur enfance et leur droit d’être éduqués. Les enfants mêlés à des conflits armés sont régulièrement confrontés à des événements émotionnellement et psychologiquement douloureux, tels que la mort violente d’un parent ou d’un proche, la séparation d’avec leur famille, le fait d’avoir vu des êtres chers tués ou torturés, l’éloignement de leur foyer et de leur communauté, l’exposition aux combats, aux bombardements et à d’autres situations mettant leur vie en danger. On peut donc facilement imaginer qu’ils et elles en garderont des séquelles psychologiques et physiques permanentes.

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Cet article a été écrit par Wonseu

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Comments (9)

  • Josya Kangah
    josya kangah 12 février 2013 à 8 h 33 min

    Touchant.

    Merci Wonseu

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    • Wonseu
      Wonseu 12 février 2013 à 10 h 59 min

      Derien 🙂 Merci aussi d’avoir lu mon texte

       Reply
  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 12 février 2013 à 9 h 33 min

    Très intéressant comme texte mais j’aurais préféré que l’espace utilisé pour planter le décor de la guerre (très réussi et réaliste d’ailleurs) soit utilisé pour décrire un peu plus la vie de l’enfant soldat. Encore merci pour cette belle contribution

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    • Wonseu
      Wonseu 12 février 2013 à 11 h 01 min

      Derien et merci . Je tacherai de prendre en compte les conseils pour les articles à venir 🙂

       Reply
  • Hanielophir
    Hanielophir 12 février 2013 à 19 h 12 min

    C’est un témoignage très profond sur la bêtise de la guerre! Bravo Wonseu! En plus de toucher du doigt le problème des enfants soldats, tu as réussi à mettre en exergue le chaos dans lequel on se retrouve en situation de guerre. J’avoue que certains passages m’ont rappelés certains souvenirs douloureux!

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  • Marshall Kissy
    Marshall K. 12 février 2013 à 19 h 56 min

    Merci de nous avoir gratifiés de ce texte plein de réalisme .

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    • Wonseu
      Wonseu 13 février 2013 à 12 h 24 min

      Derien & merci de me lire 🙂

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  • Djénébou Aryane (@Ryry_A) 18 mars 2013 à 15 h 01 min

    Tu parle de septembre 2002 et today, tu es medecin? Sinon beau texte

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