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Sadjee

RESTER QUAND TU PARS (2)

septembre 4, 2012 4:18 Publié par

Le lendemain, Khalil sonne à ma porte à 06H00 comme tous les samedis depuis un mois. J’enfile laborieusement mon jogging, espérant en vain que les fourmis qui semblent lui donner la bougeotte en permanence, le décideront à aller faire tout seul son maudit footing. 30 minutes et un café brûlant plus tard, nous sommes sur le parcours. Je sens bien qu’il se retient à grand peine de me questionner sur hier soir. Tant mieux. Je suis peu disposé à m’épancher sur mes prouesses au lit.

« C’est pas la copine canon de ta femme  dans la voiture, là? »

Je  regarde dans la direction qu’il pointe du doigt. Trop tard, la voiture en question s’éloigne déjà.

« Laquelle ? »

« Clara, celle qui a un… »

Il est lancé. Pas un centimètre de la plastique de Clara n’a échappé à sa vigilance d’expert. Tout y passe : de ses yeux de biche à ses courbes affriolantes de déesse païenne. Je l’écoute distraitement, en songeant à l’amitié fusionnelle qui existait entre Clara et Myriam. Elles s’étaient connues à la maternelle, et depuis, avaient inventé leur monde à elles, où personne d’autre n’avait le droit de pénétrer. Pas même moi. Surtout pas moi, en fait. J’ai toujours eu la vague impression que Clara ne m’aimait pas beaucoup, même si Myriam affirmait le contraire. Elle passe de temps en temps à l’appartement depuis la mort de Myriam, prépare à manger, joue avec les jumeaux, leur pose des questions sur l’école, donne des instructions à Fatou, la femme de ménage. Ça me soulage qu’elle s’occupe de tout ça, j’en suis incapable pour le moment. Depuis quelques temps, on bavarde même quelques minutes parfois.

Une fois, ça a même duré une heure. Je suppose que chacun cherche avidement en l’autre un peu de Myriam…

Khalil s’est tu depuis un moment et m’observe l’air intrigué. Une heure que nous courons. A bout de souffle, je réclame une pause. Il lève un sourcil, l’air surpris :

« Déjà ? »

« Arrête ton cinéma, Khal, tu es au moins aussi fatigué que moi. »

Il ne dit rien, et se contente de sourire. En nage, nous  nous affalons sur un banc public. Après quelques minutes de silence, Khalil se racle la gorge. Je soupire intérieurement : c’est sa manière d’annoncer qu’il veut qu’on « discute sérieusement ». C’est reparti, je vais avoir droit à sa psychologie à 02 balles.

« Ça ne peut pas continuer comme ça, Ismo. Tu dois réagir. »

Je vois à son regard qu’il est sincèrement inquiet. C’est très sympa de sa part, mais pourquoi refuse-t-il de comprendre que je ne VEUX PAS « réagir » ?

Profondément agacé, je réplique :

« Pourquoi tu me fiches pas la paix 05 minutes, Khal ? »

Pas de quoi le démonter. Pendant une demi-heure, j’ai droit au laïus entendu et réentendu au cours des 06 derniers mois. De la nécessité de me remettre au boulot, d’aller de l’avant pour le bien des jumeaux, de fréquenter du monde, de laisser Myriam partir en paix. Je ne daigne pas répondre, comment pourrait-il comprendre ? Il considère sa femme comme une sorte de dame de ménage doublée d’une nounou avec bonus sexuel une fois chaque mois. La passion, il la recherche dehors. Alors que Myriam et moi…

« Bon sang, Ismo, il faut un peu arrêter à un moment! D’ailleurs, tout n’était pas aussi parfait que tu veux bien le croire ! Comme tous les couples, vous avez connu la routine, comme tout le monde Myriam avait ses défauts ! Tu l’aimais, mais entretenir une image sublimée et idéalisée de vous deux ne te rend pas service ! »

En plein dans le mile. Khalil aurait voulu me décocher une flèche en plein cœur qu’il ne s’y serait pas pris autrement. Oui, je lui ai parlé de l’ennui qui s’installait insidieusement depuis quelques années entre nous,  oui, je me suis plains plusieurs fois des caprices de Myriam, ou de ses crises de colère, mais qu’est-ce-que tout ça pèse, mis dans la balance avec tout ce qu’elle m’apportait ? Non, je me refuse à maculer la mémoire de ma femme. Ses défauts me manquent autant que ses qualités. Je ne veux pas être raisonnable, je veux Myriam.

« Bon ça suffit, je rentre.»

Khalil essaie mollement de protester, mais je suis déjà debout, prêt à faire le chemin inverse.

« Bon ben à plus, alors ! »

Je le soupçonne de ne pas être si fâché que ça de se retrouver tout seul, après tout. L’une de ses conquêtes habite le coin.

Le silence est la première chose qui me frappe dès que je pénètre l’appartement. Etrange pour un samedi matin. Les jumeaux devraient être en train de rendre Fatou dingue en courant dans tous les sens. Peut-être regardent-ils la télé dans leur chambre.

A bout de souffle, je me laisse choir dans le canapé du salon. Myriam m’aurait interdit de toucher à ses meubles, avec mon corps tout ruisselant de sueur. Mon Dieu, quelle chaleur !

Fatou a dû m’entendre arriver, elle  m’apporte un grand verre de jus d’orange. Une perle, Fatou. Je la trouvais trop jeune pour s’occuper de la maison et des enfants, mais Myriam a insisté, et elle a eu raison. Les garçons l’adorent.

« Tonton, tu n’es pas revenu avec les jumeaux ? »

Je manque de m’étrangler avec mon jus d’orange. Mon sang se glace dans mes veines. Péniblement, je déglutis :

« Re…revenu d’où ? Ils sont dans leur chambre, non ? »

Avec la calme indulgence d’une personne  s’adressant  à un simple d’esprit, Fatou m’explique qu’ « une tantie »  est venue ce matin chercher les enfants pour les conduire à moi comme je le  lui avais demandé. Effaré, je reste là, à la fixer, sûr de mal entendre, ou de mal comprendre ce qu’elle raconte. Mon cœur à peine remis de mon footing matinal s’emballe, mille hypothèses traversent mon esprit. Je dois reprendre mes esprits, garder mon calme.

« Tu as déjà vu la femme en question ici ? Elle ressemble à quoi ? »

Fatou semble prendre conscience de ce qui se passe. Son visage se décompose, des larmes embuent ses yeux. Très lentement, je reprends ma question. Non, elle n’a jamais vu celle qui a emmené mes enfants, et tout ce qu’elle parvient à me dire entre 02 hoquets, c’est que la femme est « grande et noire », et qu’elle m’a même téléphoné pour prouver sa bonne foi. Dieu, que je brûle d’envie de la frapper! L’angoisse m’assèche la gorge, me brouille la vue. Je tente de penser rationnellement.

Clara. Peut-être sait-elle quelque chose, une fête d’anniversaire, une  sortie de groupe que j’aurais oublié ? Je me précipite sur le téléphone. Elle semble contente de m’entendre. Rapidement, je lui explique la situation. Après 30 secondes interminables, elle finit par dire, la voix tremblante :

« Il faut absolument que tu préviennes la police, Ismaël, essaie de ne pas paniquer, j’arrive. »

C’est plus que je ne peux endurer. Sous mes pieds, la terre s’effondre, je me sens happé par un énorme trou noir.

 

 

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (5)

  • Farapie
    Farapie 4 septembre 2012 à 18 h 25 min

    le suspense est si bien entretenu que je trépigne d’impatience en attendant la suite.

     Reply
  • Mivek DK 5 septembre 2012 à 10 h 09 min

    J’attend la suite oh…

     Reply
  • caissta 5 septembre 2012 à 18 h 07 min

    la suite! please !!!

     Reply
  • Sadjee 5 septembre 2012 à 21 h 39 min

    225Nouvelles…on veut la suite!lol

     Reply
  • Sadjee 5 septembre 2012 à 21 h 46 min

    Erratum: »…Peut-être sait-elle quelque chose, une fête d’anniversaire, une sortie de groupe que j’aurais oubliéE ?

     Reply

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