About Author

Sadjee

RESTER QUAND TU PARS (1)

septembre 3, 2012 10:40 Publié par

Elle est jolie. Il lui manque pourtant ce qu’elle seule possédait. Je fixe ses lèvres, elles m’en rappellent d’autres, douces, voluptueuses, passionnées…furieuses. Une question, lancinante, me hante depuis qu’elle est partie : Combien de fois mes lèvres ont-elles caressé les siennes ? Désespérément, j’essaie de me rappeler chaque baiser, mais jamais je n’y arrive. Parce  que dix années se sont écoulées depuis le premier, et surtout, parce que plusieurs  sont devenus mécaniques, routiniers, vides.

Myriam. La douleur m’étreint, mais je reste impassible. J’ai appris à l’apprivoiser, elle comble le vide qu’elle a laissé en s’en allant. Khalil, mon meilleur pote, me dit souvent que je devrais m’aérer l’esprit, passer à autre chose ; cette perspective me terrifie. J’ai besoin de cette souffrance, l’idée même de ne plus la ressentir m’est intolérable ; grâce à elle, chaque détail d’elle est gravé en permanence en moi : sa tâche de naissance sous le coude droit, le grain de beauté à la commissure des lèvres, la fossette sur son menton, son rire à la fois puissant et cristallin, ses crises de colère, sa manière de chanter faux, cette mélancolie que je surprenais parfois dans ses yeux. Myriam.

L’autre est adorable. Mais elle n’est pas Elle. Tout à l’heure, l’autre chantonnait «I will survive » sous la douche. J’ai aimé : Myriam adorait la chanter. J’ai détesté aussi : l’autre la chante trop juste. Mais où es-tu donc, ma puce ?

Je crois devenir fou, il m’arrive par moments de souhaiter le devenir. Peut-être avec la démence trouverais-je un peu de paix ?

J’enfile rapidement mes vêtements, l’autre est endormie, tant mieux, ça m’épargnera les adieux larmoyants. Je ne la rappellerai pas, ne la reverrai pas. Je n’aurais pas dû me laisser entraîner par Khalil. Avec un sourire désabusé je hausse les épaules : au moins, ça aura servi à m’assurer que biologiquement, tout fonctionne. Fugace, un remords me traverse l’esprit. Je ne devrais pas la traiter ainsi. J’ai bien senti à sa timidité qu’elle n’était pas une habituée des aventures d’un soir. Elle a une tête de fille bien. Elle a dû être juste bluffée par mon côté « beau gosse ténébreux ». Comment elle a dit qu’elle s’appelait, déjà ? « Marlène ? Charlène…Darlène peut-être ? »

Dehors, le froid me transperce les os. Les mains fourrées dans les poches de mon pardessus, j’accélère le pas. Au bout de trente minutes de marche, je suis à l’appartement. Il est plongé dans l’obscurité. Qu’importe, mon obscurité est permanente depuis sa disparition. Les jumeaux dorment sûrement déjà. Furtivement je me glisse dans leur chambre. J’éteins la télé, je reste là, dans la pénombre, à écouter leur respiration régulière, avant de rejoindre notre chambre. Ses photos sont partout, sur la commode, les murs, les placards. Il m’arrive de pulvériser son parfum et de disposer ses vêtements comme si elle les avait portés, puis ôtés. Myriam m’aurait traité de psychopathe. L’idée m’amuse. Comme chaque nuit, je prends une douche froide, puis je m’adosse à la fenêtre de la chambre. Il nous arrivait de rester là, le soir, à regarder la ville parée de mille et une étoiles. A ces moments là, Myriam contemplait, comme fascinée, le ciel scintillant, dont les reflets chatoyaient à la surface de la Lagune Ebrié. Moi, je la contemplais, elle.

Elle portait presque toujours la robe de chambre en soie sauvage que je lui avais offerte pour notre deuxième anniversaire. Les jours où elle se faisait un shampoing étaient mes préférés : ses cheveux sentaient le bonbon. Elle avait 35 ans, et jamais, je ne l’avais trouvé aussi belle et désirable.

J’étais le premier à rompre le silence, jaloux de ces pensées qu’elle ne partageait pas avec moi.

« Tu penses à quoi ? » Je me rappelle la fois où elle est restée silencieuse un bon moment avant de se tourner vers moi, un sourire ému aux lèvres : « Abidjan »

Cette ville, elle l’avait dans le sang. Je l’avait écouté presque religieusement raconter avec ferveur son enfance à Treichville, ce quartier hétéroclite où elle était née; elle pouvait parler durant des heures de la joyeuse animation de la rue 12, des échoppes des commerçants libanais, du Tchep de Tantie Kiné, le meilleur qu’elle ait jamais mangé, des parties de « temps-passe », de « marelle », avec ses petits camarades …

Un courant d’air me fait frissonner et me ramène à la réalité. Je fixe l’endroit où elle avait l’habitude de se tenir, m’attendant presqu’à la voir apparaître. Ma mère pense qu’avec les jumeaux, on devrait emménager quelques temps chez elle.  Que c’est malsain, cette façon de vivre reclus et de m’apitoyer sur mon sort. Et alors ? Au nom de quoi, de qui, devrais-je faire semblant d’être fort quand, chaque jour qui passe me laisse vide et épuisé ? Las, je vide d’un trait mon verre de whisky, et je m’étends, attendant avec tristesse que le sommeil m’emporte et me conduise à elle, le temps d’un rêve. Myriam.

Tags : , , , ,

Classés dans :

Cet article a été écrit par Sadjee

Previous Post Next Post

Comments (5)

  • Stone Baudouhat 3 septembre 2012 à 13 h 40 min

    Belle narration , le personnage arrive à nous faire ressentir son manque de sa bien aimée, on vit par la force des mots choisis , l’état d’esprit dans lequel il est !

     Reply
  • Mivek DK 3 septembre 2012 à 16 h 01 min

    Rien à dire.sinon t ‘encourager.félicitation, belle plume et vivante histoire!!

     Reply
  • Ayid merveilles Kondo 4 septembre 2012 à 10 h 15 min

    très belle histoire qui tient le lecteur en haleine, félicitation

     Reply
  • Franc 4 septembre 2012 à 13 h 10 min

    Je n’ai qu’un seul mot : MAGNIFIQUE !!

     Reply
  • Sadjee 5 septembre 2012 à 21 h 37 min

    Mille merci d’avoir lu, ravie que ça vous plaise!

     Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Sadjee