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Suzaku Fumiko

RANDONNEE ABIDJANAISE

mars 19, 2013 9:09 Publié par

L’atmosphère dans le bus était clairement suffocante. Je m’y étais installé depuis une demi heure et je n’avais pas ressenti depuis le moindre soupçon d’air pur et frais me caresser la peau. Le bus à Abidjan, c’était l’enfer, et je supportais de moins en moins cet enfer. Les odeurs désagréables de sueur mêlées à celles non moins repoussantes des poissons, fraîchement pêchés que les femmes convoyaient sur les marchés de la ville offraient aux passagers un cocktail des plus nauséabond. Je supportais de moins en moins le bus mais je n’avais pas vraiment le choix. Car, rallier par un autre moyen le quartier où je vivais au centre ville me coûterait sans doute l’équivalent d’une semaine de petit déjeuner.

J’étais clairement pauvre, je me définissais comme tel parce que, selon les gourous de la finance, un pauvre était celui qui vivait avec moins d’un dollar par jour. Et je vivais avec moins d’un dollar par jour. Car, à trente ans passés, je ne possédais que deux choses : mes diplômes et ma déception face a l’échec auquel mon existence semblait tant avoir pris goût au point de s’y accrocher farouchement.

A mon entrée au lycée, j’étais crédité par mes enseignants d’un futur brillant. Pilote, médecin, général d’armée, professeur agrégé, j’étais convaincu que je pouvais être celui que je voulais. Puis, arriva le BAC et mes premières désillusions. Je fus admis à mon examen avec une très bonne mention, mais, elle ne semblait suffisante ni pour intégrer les écoles d’élite de l’enseignement supérieur ni pour bénéficier des bourses scolaires qui vous ouvraient les portes du monde. Non ma mention n’était guère suffisante puisque les rejetons des barons du régime en place étaient déjà passés par là et, leur seul patronyme valait mention très, très excellent. L’université quant à elle, était tout simplement devenue un mouroir pour l’intellect. Je me souviens même que plusieurs cousins qui y étaient inscrits affirmaient la main sur le cœur ne plus savoir à quel niveau ils en étaient. Il fallait parfois compter cinq ans ou plus pour une licence et ce seulement quand l’étudiant réalisait un parcours sans faute. Ainsi, après une année entière passée à végéter, je dus me résoudre à opter pour une grande école et le très populaire BTS.

Ah le BTS, il y en avait à Abidjan pour tout les goûts, BTS cosmétologie, BTS incendie, et même BTS cacao. J’ai donc décidé sur les conseils de ma pauvre mère de m’inscrire pour une formation en communication, le domaine de feu mon père. Maman a insisté pour que je suive cette filière, parce qu’elle avait la certitude que ses anciens collègues qui étaient également ses compagnons au cours des orgies alcooliques qu’il parrainait le plus souvent allaient, au nom de cette fraternité passée me trouver rapidement un point de chute dans l’un de leurs bureaux. Mais comme moi, elle ne tarda pas à être désillusionnée. De fausses promesses en fausses promesses, de rendez vous en rendez vous, aucun d’entre eux n’est parvenu ou n’a voulu, prés de dix années après l’obtention de mon diplôme, m’aider à obtenir le moindre emploi. La seule chose qu’ils m’avaient aidé à avoir c’était des stages de très très longues durées et très rarement rémunérés. Quand c’était le cas, je touchais juste une prime de transport. Elle dépassait rarement le seuil de trente mille Francs le mois. Que pouvais-je faire avec trente mille Francs par mois à Abidjan ? Il n’y avait même pas de quoi couvrir mes frais de transport mensuels. Mais comme le répétait maman, c’était toujours mieux que de se prélasser oisivement sous « le manguier du quartier ». Cet arbre vieux de plusieurs décennies était devenu depuis quelques années la base de tous les jeunes diplômes et donc chômeurs du quartier et de ses environs. On y jouait au jeu de dames, aux échecs, l’on y admirait avec des envies à peine dissimulées les postérieurs ronds et bombés des jeunes filles qui allaient et venaient. Puis, quand venait seize heures, l’on y disputait de longues parties de football, parfois jusque dans la nuit. Dans tous les cas, le lendemain comme tous les autres jours était jour férié, chômé et non-payé sous « le manguier ». Cette vie, maman ne la voulait pas pour moi. Ainsi, elle me donnait régulièrement de sa propre bourse de quoi assurer mes frais de transport pour les multiples stages. Ces moments étaient les seuls qui m’avaient depuis longtemps procuré une certaine fierté.

Moi aussi je faisais envie. Quand le matin, cinglé dans ma chemise à manches longues et tenant fermement ma mallette pleine de documents inutiles pour la plupart, je passais tel un important décideur en retard pour une toute aussi importante réunion, au pas de course, je sentais braqués sur moi les yeux plein d’envie de mes amis du manguier déjà au poste, je les entendais murmurer ‘’ Toi au moins tu vas au Plateau lundi matin’’. Oui, moi au moins j’allais au Plateau le lundi matin. Mais, mes longues périodes d’inactivité et mes présences sous le manguier finirent par briser mon mythe. Ils comprirent que ‘’je n’allais pas au Plateau’’ mais plutôt à des stages comme eux, souvent. Alors, je me mis moi aussi, comme eux à être un fidèle parmi les fidèles du « manguier ». Comme eux, je meublais mes journées avec des parties de football et divers autres jeux. Mais, je gardais toujours secret un infime espoir qu’un jour, un de ces beaux jours ensoleillés où la vie se décide, nous sourit, mon vieux téléphone à la coque défraîchie allait sonner et un de mes ‘’oncles’’, un des « vieux frères » de feu mon père au bout du fil me dirait alors qu’il avait une opportunité pour moi. Je ne pouvais espérer que cela car, chez moi, à Abidjan, l’on ne pouvait prétendre à un quelconque emploi sans avoir été au préalable recommandé par un parent. Je me mis alors à penser à ce jour, où, porter par mon enthousiasme, je m’étais rendu mon Cv sous le bras dans une entreprise pour une demande d’emploi. La secrétaire après avoir enregistré mon dossier m’avait alors posé la question suivante : ‘’ Vous venez de la part de qui ?’’. Etonné, je lui avais fait alors comprendre que je n’avais aucune connaissance au sein de l’entreprise.’’ Combien d’années d’expérience comptez vous ?’’, la encore, je répondis par la négative. Elle rangea mon dossier dans l’un de ses tiroirs et me lança sans quitter des yeux l’écran de son ordinateur :’’On vous rappellera si nécessaire’’. J’avais alors compris que mon désir d’intégrer cette entreprise venait par ces mots d’être ramener aux calendes grecques. D’ailleurs, pourquoi espérer qu’ils me rappellent ? Ils devaient chacun avoir un frère, une sœur, une connaissance au moins autant qualifiée que moi, ayant le même BTS, le fameux BTS que moi. Alors, pourquoi espérer qu’ils me rappellent moi et laissent au chômage l’un de leurs proches ? Ce qui par contre m’avait ulcéré ce jour-là, c’est le fait qu’elle m’ait demandé le nombre d’années d’expérience que j’avais. Je trouvais cela révoltant. Et malheureusement, son cas n’était pas isolé. Les entreprises de mon pays exigeaient toujours deux à cinq ans d’expériences avant de songer à vous embaucher. Elles oubliaient sans doute que pour arriver à cinq, il fallait commencer par un. Toutes exigeaient cinq ans, mais toutes rechignaient à offrir la première de ces cinq années. J’ai alors compris que la vie scolaire est parfois la meilleure. On y a des certitudes, des repères, l’avenir si on faisait ce qu’il fallait ne souffrait d’aucun doute, d’aucune zone d’ombre. Élève, j’avais toujours su où j’allais, après la sixième, c’était la cinquième puis ensuite la quatrième….

Afin de sortir mon esprit des méandres de ses souvenirs douloureux, j’ai levé la tête pour promener mes yeux sur le paysage abidjanais. Le véhicule était pris dans un embouteillage immense. Mais, là encore comme si Dieu lui-même voulait faire de cette journée un jour noir pour moi, le spectacle qui s’offrit à mes yeux me fit regretter d’avoir sorti mes yeux du bus. Il y avait, accroupi, un homme sur la berge qui, sans la moindre gêne soulageait son estomac de tous ce dont il n’avait plus besoin. L’homme était de profil mais, il devait bien avoir la bonne trentaine. Cette attitude ne me scandalisait pas plus que ça, en fait je ressentais plus de dégoût  Sinon ce genre de comportement, les Abidjanais nous y avaient et ce depuis longtemps, habitués. La ville avait sans doute l’un des plus beaux plans d’eau lagunaire du continent, voire du monde. Mais, ce don de la nature, nous autres, Ivoiriens avions choisi d’en faire latrines et dépotoirs. Je me mis alors à rêver, rêver à une ville où le bon sens l’emporterait sur la négrine. Dans cette ville, il y aurait sur ces berges en lieu et place des latrines à ciel ouvert de beaux parcs, avec du sable blanc et fin qui seraient noirs de monde, les beaux dimanches ensoleillés d’Abidjan. Il y aurait des balançoires, des terrains de jeux et de sport que les enfants venus de toute la ville se disputeraient sous le regard attentif de leurs parents. Ce rêve était si beau, si simple à réaliser et tellement utile à la société que la négrine, allait sans aucun doute le faire demeurer à l’état de fiction. Pourtant, quelques millions comme ceux à coups desquelles les dirigeants politiques payaient leurs jeunes maîtresses et de la bonne volonté pouvaient sans réelles difficulté faire naître ces projets.

Un homme m’arracha au doux sable de mes plages abidjanaises et me ramena au Plateau. Il hurlait, bible en main, le corps trempé de sueur, « Dieu a un plan pour tous ». Ah Dieu… Comme tout Homme désespéré, je m’étais tourné vers lui. Je me mis alors à me détourner de Dieu, pire je ne croyais plus en son existence. Qui était donc ce père qui n’écoutait jamais ces enfants ? Je faisais tout ce qu’il demandait, je m’efforçais de marcher selon les sentiers qu’il avait tracés, mais toujours rien. Je ne lui demandais pourtant rien d’extraordinaire. Je ne voulais point être un milliardaire ou un Homme de pouvoir, je voulais juste un travail décent, une maison correcte et une femme honnête… Mais apparemment, c’était trop demander à « notre Père » qui, pourtant, a « autorité et pouvoir de faire tout ce qu’il veut. Qu’est-ce que cela coutait quand on était Dieu, le maitre incontesté de tout ? Une soudaine agitation me tira de mes rêveries. Le bus s’arrêta subitement. Une voix lourde lança alors, « Contrôle, veuillez préparer vos titres de transport ». Nonchalamment, j’ai alors plongé ma main droite dans la poche de mon pantalon. Mes doigts, après une balade à l’intérieur de ma poche était ressortis sans mon vieux porte-monnaie de cuir qui contenait mon ticket de bus ainsi que mes quelques pièces de monnaie restantes. Ce matin, j’allais boire le calice de l’humiliation jusqu’à la lie, je m’étais fait voler…

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Cet article a été écrit par Suzaku Fumiko

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Comments (8)

  • SAS
    SAS 19 mars 2013 à 22 h 52 min

    Je trouve le texte appréciable.La situation du diplômé-chômeur coincé entre ses représentations d’antan et ses réalités présentes est bien retransmise. La fin est tout à la fois drôle et peu enviable.Et… Une question si l’auteur me le permet : l’usage du vocable  » negrine » est-elle en référence au néologisme de Venance Konan à propos des  »tares des noirs »? Merci!

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 20 mars 2013 à 8 h 52 min

    Wi c’est bien du Venance Konan la négrine merci pour le comm frère

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  • SAS
    sas 20 mars 2013 à 10 h 04 min

    Pas de Merci. Juste une remarque si vous/tu me le permet. Cela sera préférable de mettre le vocable negrine entre griffes ou guillemets. Pour signifier que c’est un néologisme et/ ou qu’on en est pas l’auteur. Ou mettre un bas de page pour signifier qui en est l’inventeur. Cette remarque ne retire rien à la facture du texte, mais certains auteurs chipotent sur cet aspect et y tiennent. Il y a de cela quelques jours, dans une interview .AZO VAUGUY (auteur ivoirien) se plaignait du fait que les jeunes et nouveaux auteurs dont nous faisons partie citent leurs néologisme à eux sans signifier qu’ils en étaient les auteurs… Merci encore une fois pour le texte et bonne continuation!

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 20 mars 2013 à 12 h 20 min

    Je prends bonne note de tes remarques qui sont pour le moins qu’on puisse dire pertinentes

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  • Aurenzoamsa (@Aurenzoamsa) 20 mars 2013 à 12 h 47 min

    Tu as vraiment bien décrit l’état d’esprit des jeunes diplômés ivoiriens qui sont au chômage par faute de « connaissances » et d’expérience. Cette situation, bon nombre d’entre nous la vivent et on a vraiment l’impression que tout s’acharne contre nous, que Dieu nous a lâché. Mais il ne faut jamais baisser les bras car Dieu n’oublie jamais ses enfants. Ton histoire m’a plu car elle parle d’une situation réelle mais tu t’es trop acharné sur le type, en plus de ses problèmes de boulot tu viens lui donner problème de contrôleurs!! Les « yous »-là n’auront pas pitié de lui hein même s’il s’est fait volé!

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 20 mars 2013 à 12 h 51 min

    Lol merci Aurenzo

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  • Josya Kangah
    josya kangah 22 mars 2013 à 13 h 34 min

    Pour moi, une seule chose à dire:
    Pourquoi tant de haine!?

    Que t’a-t-il fait pour que tu fasse tomber le ciel sur ses épaules si frêles?

    lol.

    Merci Suzaku Fumiko

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  • Heidi 23 mars 2013 à 22 h 11 min

    J’ai bien aimé le texte, l’histoire, le personnage, le décor. Les émotions sont bien retransmises et on partage les sentiments de l’auteur. Il ya des jours comme ça où on se passerait bien de « boire le calice de l’humiliation jusqu’à la lie »…

    Dans le 1er paragraphe, il ya une repétition « Je supportais de moins en moins  » que je trouve lourde sauf si c’est voulu.

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