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Marc-Henri Ettien

POING FINAL

avril 10, 2014 4:58 Publié par
Elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire de ce mois d’avril qui l’a mise sur la route d’une guimbarde le long de routes éteintes le long de paysages désolés le long de rives rayées rien à dire du rafiot qui lui a conté les fenêtres déchirées les portes éventrées les vitres soufflées les gueules cassées et les crânes ouverts elle m’a surtout dit qu’elle a l’onomatopée aphone le cri muet la rage taciturne non pas de résignation mais d’avoir appris à cultiver la graine des silences comme on ensemence la plaine des orages puis elle s’est tue un temps et je n’ai eu de cesse de la prier de tout laisser tomber mais alors elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire des arbres fléchés rien à dire de la terre craquelée rien à dire de l’éclair dans les yeux du ciel rien à dire de la course éperdue des femmes à narguer seules les douilles des places de marchés rien à dire de la dignité de pères suant aux fentes des portails défoncés rien à dire des pas menés en silence sur les routes du non-retour rien des jours où le cœur des heures cesse de battre la mesure du temps rien des étreintes amicales perdues dans le marais pourri des dénonciations rien vraiment rien à dire des calomnies facturées au patronyme rien à dire du silence des cathédrales leurs voix chargées des confessions de la ville rien à dire des vilenies de la lagune ses pots de confitures amarrés à la mangrove le long de berges trop floues rien à dire des eaux qui se font sable le jour et gaz la nuit héros au cœur de calcaire rendant culte odoriférant à la chapelle des vainqueurs du jour elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire des cierges rangés en colonnes d’arbres témoins solitaires des batailles d’hommes plantant des forêts de corps et ceux désormais cachés derrière l’arbre l’arme bien à gauche et elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire de cet avril fébrile réduisant en cendres les espoirs longtemps couvés d’ étreintes trop vite ficelées de communions données sans confession rien à dire des hosties cuites au micro-onde des coupes et des calices sculptés à l’insu du pressoir elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire des messes basses des chapelets et des conciliabules des nuits mauvaises rien à dire de l’infini mal connu qui n’aura été ici qu’un jeu de miroirs jetant de l’huile sur le feu de la pluralité rien à dire de la foudre qu’il a fallu croiser dans la geste d’une tragédie glauque ses planches comiques ses tirades loufoques ses didascalies brusques et ses suaires en guise de rideaux elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire vraiment rien à dire des maux sans remède rien à dire de ce que les tragédies qui se respectent n’aient nulle obligation de posologie elles ont juste besoin de s’écrire à l’encre écarlate s’écrire dans la douce furie des agonies douloureuses s’écrire à l’encre débile des paroles qui n’ont rien d’autres à dire que d’être des névralgies sans fébrifuges elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire de ce mois d’avril où l’insuline n’a su trouver le chemin des vieilles diabétiques rien à dire des rages dentaires abandonnées à leur délires rien à dire des ulcères délacés rien à dire des parturientes hurlant toute leur âme aux abords d’étagères désolées rien à dire des nourrissons bouffés d’infections au nombril rien à dire de la magie de recettes de grand-mère et alléluia la grand-mère elle-même deux jours plus tard conservée au réfrigérateur dans l’attente d’une stèle quelque part là-bas un jour aux côtés de son époux parti bien des lunes plus tôt rien à dire du village de l’aïeule incendié rayé décoloré de la toile biffé en un éclat de rire le village qui dit son identité sur le ton du deuil le village et sa case à fétiches le village et ses arômes le village ses perles ses grelot ses fêtes et ses soirs vacanciers de lune rien à dire des exactions à assécher un bénitier des femmes dénudées promenés puis méthodiquement blessées livrées à une lente agonie dans la saignée la fièvre rien à dire des sanglots sélectifs des couplets en boîte de conserve et des larmes apprises aux conservatoires rien à dire des tares enflées à la cathode pour couvrir la gueule des crimes béatifiés rien à dire de l’hommage du vice au tournevis rien à dire d’un monde qui chaque jour un peu plus perd un boulon dans le houblon de ses ivresses elle m’a dit qu’elle n’a rien à dire de ce mois d’avril qui l’a mise sur la route d’une guimbarde rien à dire sinon une phrase commençant par un poing final et s’achevant par un poing final
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Cet article a été écrit par Marc-Henri Ettien

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Comments (5)

  • Ayid 11 avril 2014 à 9 h 14 min

    Très beau texte, très profond et très poétique. J’adore le manque de ponctuation qui donne une effet magique au texte, l’effet d’un chant, d’un cantique vraiment profond. Bravo

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  • Tanya Gourenne
    Tanya Gourenne 11 avril 2014 à 18 h 18 min

    Pourquoi les œuvres d’art sont exposées dans les musées et qu’à l’intérieur de ceux-ci règne le silence? Parce que devant l’art des œuvres, il n’y a rien à dire, sinon que le silence de la contemplation, de la réflexion, de la dégustation, de l’interpellation, de la confrontation. En somme, une phrase qui commence par un point final et s’achève par un point final. J’aurais du me taire, car ceci est une œuvre d’art.

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    • Marc-Henri Ettien
      Marc-Henri Ettien 11 avril 2014 à 22 h 40 min

      Merci Tanya. Un réel plaisir pour moi de me savoir lu de toi. Grand merci pour tes mots gentils. Certaines interventions donnent des ailes à un texte. Les tiennes sont de celles-ci.

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  • Bonnie 25 septembre 2015 à 14 h 54 min

    Waouuuh! Je me suis littéralement vue en train d’interpréter ton oeuvre! (genre moi sur les planches en train de livrer ce beau texte). Et je pense que je le ferais un jour :D. Bravo, bravo, bravo! Shuuut, rien d’autre à dire! 😀

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