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Sylvain Lefrancet

MONSIEUR VINGT ANS

janvier 13, 2013 9:00 Publié par

L’homme, les mains sur les hanches, fixait le bâtiment qui se dressait devant lui, d’un regard triste. La cellule où son père avait été enfermé était au fond de cette bâtisse sinistre. Des larmes s’échappant de ses yeux tombèrent les unes après les autres sur sa chemise blanche. L’homme pleurait, il pleurait en silence. Son père était mort dans cette prison sans même avoir pu épuiser la peine de vingt ans qui lui avait été infligée. Il était mort sept ans après son incarcération. Et, de cette mort, l’homme avait gardé un souvenir incorruptible, indélébile, obsessionnel. C’étaient cette condamnation et cette mort qui avaient fait de lui ce qu’il était à l’heure actuelle. N’empêche que la détresse fut grande pour toute la famille, surtout pour lui qui était le plus jeune des enfants en ce moment-là. La peine était fort insupportable surtout qu’elle s’accompagnait aussi de honte. La honte de la maudite réputation d’avoir un père assassin. Une boule comme une graine de moutarde était née dans sa poitrine. Rien n’avait changé dans cette prison sauf que les murs avaient pris des rides et affichaient un air sombre. La peinture,  prétextant de la régularité de la pluie,  avait abandonné ces murs d’ombre. L’homme pour ne pas réveiller de vieux démons avait voulu ne pas mettre pied en ce lieu. Le lieu de calvaire de son vieux. Et pourtant, il le fallait. Sa nouvelle fonction l’exigeait. La force qui l’avait soutenu durant toutes ces années s’était réveillée tout soudain. Il ferait ce qu’il s’était promis, c’est certain. Son père lui sera reconnaissant. Vous feriez d’ailleurs de même si vous étiez à la place de ce fils obéissant.

Il sentait la boule qui s’était épaissi au fil de toutes ces années. Non, il ne pouvait plus resté encore longtemps dans ce lieu aux murs fanés. Un feu le dévorait, un feu de haine qui talonne. Qui talonnait sa propre personne. Il allait lui aussi jouer ce rôle souverain. Juger des hommes. Il sera vu comme gentilhomme. Notre homme s’apprêta donc à partir, à quitter ce lieu. Mais il ne put bouger, leva les yeux. Les images arrivant en boucle comme des informations diffusées sur France24 le clouèrent sur place.

Ce jour-là, la nuit avait déjà déployé son noir manteau sur Broukro, le gros village devenu maintenant depuis une vingtaine d’années une ville, quand la nouvelle de la macabre découverte se répandit comme une traînée de poudre. Ils avaient été les premiers à être informés, mais enfants la vue de ce spectacle les rendraient malades. C’est à double tour que leur mère les avait enfermés dans leur chambre, alors même qu’un seul tour suffisait. Le corps sans vie de N’dja N’nadê gisait dans le sang. Là. A quelques pas de leur cour. On avait assassiné ce grand monsieur, ce grand planteur de Broukro. Le plus fécond aussi. Pourquoi froncez-vous la mine ? Êtes-vous sceptiques ? Non ! Vous savez bien que quand vous avez l’argent, les femmes vous tournent autour comme des mouches autour d’un pot de miel. Certains parents n’hésitaient pas aussi à pousser dans les bras de N’dja N’nadê leurs filles, histoire d’améliorer leur vie superficielle. Six femmes officielles. Une trentaine d’enfants. Vous souriez ? Il lui fallait bien un beau monde pour labourer ses champs.

            Les commentaires allaient bon train. Qui avait osé assassiner si froidement N’dja N’nadê? Certains accusèrent les coupeurs de routes qui depuis quelques temps semaient terreur et peur sur les voies reliant Broukro à Abidjan, la capitale du pays. Ce qui était inquiétant, c’est que cette situation n’inquiétait nullement les autorités. Et les malfrats véritables experts en leur domaine semaient avec brio et une célérité à la Usain Bolt, les quelques agents des forces de l’ordre qui essayaient de bien exercer leur métier.

D’autres encore trouvaient cette mort normale. N’dja N’nadê était fort riche et fort avare. Son immense richesse ne profitait qu’à lui seul et sa famille.

Quand les gendarmes arrivèrent sur les lieux du crime accompagnés du médecin légiste et de quelques chefs coutumiers, les ergoteurs avaient disparu. Seuls deux des curieux restés sur les lieux s’approchèrent des gendarmes. Ils se présentèrent comme des témoins oculaires de la scène.

-Nous avons tout vu. Tout. Nous avons vu l’assassin. C’est Tchotchoma. Nous l’avons aperçu prêt du corps, dandinant.

Tchotchoma était le père de l’homme. Il s’était lié d’amitié avec l’alcool après le départ éternel de son fils aîné, espoir de la famille, vers la destination inconnue.

Les gendarmes avaient suivi des traces de sang qui menaient toutes à la maison de Tchotchoma. Baigné dans l’odeur fraîche de l’alcool; il dormait profondément à l’arrivée des forces de l’ordre. Du sang était sur ses chaussures. On le réveilla sans ménagement et lui mit les menottes aux poignets. Il les suivit sans broncher. Une perquisition eut lieu dans la maison. On y trouva de la drogue dans le colis laissé par Emile, la veille. Il avait promis venir le chercher le lendemain. Déduction : Tchotchoma était l’assassin. Innombrables étaient les preuves de la culpabilité de ce dernier. Odeur d’alcool, présence sur les lieux, traces de sang dans la maison et sur les chaussures, découverte de drogues.

Quelques jours plus tard, le jugement eut lieu et le père de l’homme passa du statut d’accusé à celui de prisonnier. D’une voix magistrale le juge avait rendu le verdict.

-Je condamne cet homme pour le meurtre de N’dja N’nadê. Il a jalousé la fécondité et la fertilité de son sol comme il l’a avoué tout à l’heure. Et il l’a tué. Il boit excessivement. Je le condamne donc à vingt ans de prison.

Avant la comparution de Tchotchoma, Emile avait été voir les agents de la sécurité. Il leur avait  remit une forte somme d’argent. Ces derniers devaient obliger l’accusé à boire de l’alcool à satiété. Ce qu’ils avaient fait avec empressement.

Emile était l’aîné des enfants de N’dja N’nadê. Le travail et lui était des ennemis de longue date. Il haïssait les travaux champêtres, les travaux champêtres le haïssaient tel le chien qui hait la rosée. Mais Emile raffolait des fruits du champ. C’était lui qui payait à boire et à manger à ses amis. Concurrençant son père, les jeunes filles se relayaient chez lui comme à un poste de garde. Et depuis de longues années, il regardait son père d’un mauvais œil. Qu’est-ce que ce vieux attendait pour mourir ?

 A l’issue du jugement Tchotchoma s’en sorti avec vingt ans de prison. Etait-il le véritable assassin de N’Dja N’nadê ?

Ce dont l’homme était bien sûr, c’est qu’on parlera de lui dans cette ville. Il y revenait sept ans après la mort de son père. Il l’avait quittée avec sa mère et ses trois frères. Lui, avait juré qu’il reviendrait dans cette ville. Voici qu’il y était revenu suite à de longues études juridiques.

Pendant ce temps à Broukro, la vie avait repris son cours normal. Les jours s’enchaînaient les uns aux autres sans changer d’ordre. Lundi continuait de succéder à dimanche. Dimanche de précéder Lundi. Dans le même ordre, toujours. La femme de Tchotchoma était à Broukro pour un court séjour. Elle ne se préoccupait nullement des murmures qui s’élevaient à son passage. Un matin alors que Mardi avait encore succédé à Lundi, toujours dans le même ordre, elle se rendit au marché. Un attroupement attira son regard. Emile, à moitié nu, radotait, riait aux éclats. Quand on lui demandait de danser, il dansait ; se rouler dans la poussière, il s’y roulait ; parler ; il parlait devant tout cet attroupement.  Quand elle arriva au niveau de cette foule de curieux, une voix s’éleva et interrogea moqueur :

-Emile ! Il est où ton père ?

Emile, levant les bras au ciel scanda à tue-tête :

-Il réside maintenant au ciel. Je l’ai tué de mes propres mains. Je voulais hériter, j’ai hérité. J’ai voulu être riche, je suis riche. Je suis riche de sang. Du sang de mon père qui vit au ciel, en résidence surveillée.

Tout Broukro le savait. La gendarmerie aussi. La mort de N’dja N’nadê relevait d’un parricide.

Quand la mère avait informé l’homme de ce qu’elle avait vu et entendu, son cœur  se serra et la boule s’épaissit encore et encore. Qu’allait-il faire ? Maintenant qu’il savait et respirait le droit. Il savait bien et vous le savez aussi que l’article 443 du code d’Instruction Criminelle ne pouvait être évoqué en l’espèce puisqu’il ne permettait la  révision des condamnations que si ceux qui en avaient fait l’objet étaient encore en vie. Alors que faire ? Que ferez-vous à la place de l’homme ? Vous feignez ne rien savoir. Si vous savez. Répondez avant que le jour ne se lève ou tombe.

Emile avait été conduit au centre psychiatrique de Bingerville. Le temps faisant son travail, cette triste histoire s’était enfuie de la mémoire des Broukrois. Mais voilà que depuis une semaine, depuis l’arrivée de l’homme, une étrange nouvelle circulait dans la ville. Tout Broukro en parlait. Il y était venu un juge étrange, si étrange qu’il était bon d’en parler, si étrange qu’il semblait être étranger au droit. Ses verdicts étonnaient plus d’un. Ses regards aussi. Les regards qu’il jetait sur les passants croisés sur son chemin. Si vous résidez à Broukro, arrangez vous à ne pas le croiser. On l’avait surnommé Monsieur Vingt ans. Le vol d’une aiguille, d’une paire de chaussure, d’un poulet ce qui était d’ailleurs fréquent ;  un assassinat, un viol tous étaient passibles d’une peine de vingt ans. Et l’homme sentait la boule qui s’était formée dans le creux de sa poitrine de fils digne diminuée au fil des jours.

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Cet article a été écrit par Sylvain Lefrancet

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Comments (9)

  • licka choops 13 janvier 2013 à 9 h 38 min

    Heureuse de faire le premier commentaire,bienvenue dans notre monde lol et franchement tu fais une entrée remarquable pleine de promesse pour l’avenir. ce que j’ai aimé surtout c’est cette manière de t’adresser a nous par le vous,tu fais vivre l’histoire au lecteur d’une certaine manière. j’avoue avoir compris la fin dès le moment ou l’on sait que l’homme devient juge(les peines de 20ans) mais ton histoire est écrite simplement et avec en meme temps un petit mystère,une ambiance particulière qui rend le texte agréable à lire. Tu as un style bien à toi bravo et encore akwaba

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  • Iamstephanek 13 janvier 2013 à 10 h 55 min

    J’ai eu beaucoup de mal a terminer la lecture. L’intrigue ne monte pas assez vite et les structures de phrases sont parfois trop lyriques.

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  • Krys Closran 13 janvier 2013 à 11 h 59 min

    @Steph, comme toi, j’ai eu un peu de mal, pas à le terminer mais à me situer dans l’intrigue… Je me perdais souvent entre la prison visitée et l’histoire du drame paternelle. Et au fait, Monsieur 20 ans faisait quoi dans la prison dèja?

    De plus, j’aurai pas mis des références aussi populaires et « exotiques » comme Usain Bolt dans le texte… Juste pour préserver une certaine authenticité…

    Mais ce que j’aime c’est l’ambition du style…

    Au plaisir de te relire Sylvain…

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  • Sylvain Lefrancet
    lefrancet 13 janvier 2013 à 13 h 18 min

    Grande est ma joie d’être accueilli avec tant de chaleur, de fraternité et d’amitié. Merci de m’avoir lu, merci pour les commentaires. J’avoue qu’il y a une petite incohérence au niveau de la chronologie. J’ai essayé dans un premier temps de m’immiscer dans l’esprit du personnage principal et raconter les faits ensuite.
    Krys Closran ( Krys qui aime les hommes lol) , merci pour tes remarques. Merci pour vos encouragements.

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  • Josya Kangah
    josya kangah 14 janvier 2013 à 10 h 39 min

    j’ai a-do-ré cette phrase « Un matin alors que Mardi avait encore succédé à Lundi ».

    Cela dit, je reviendrai sur ce que mes prédécesseurs ont dit je pense que dans peu de temps ton style d’écriture s’améliorera avec les apports de chacun.

    bravo Sylvain Lefrancet

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  • Sylvain Lefrancet
    lefrancet 14 janvier 2013 à 13 h 00 min

    Merci bein Josya Kangah

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  • AMARA 11 mai 2013 à 13 h 42 min

    MERCI LEFRANCET ! SACHE QUE TU ES DANS UNE DYNAMISME ENCOURAGEANTE.

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  • AMARA 11 mai 2013 à 13 h 54 min

    tellement émerveillé par la qualité du verbe utilisé dans ton écrit,pour un débutant surtout,j’ai perdu le sens normal du genre du nom dynamisme.lol! merci donc LEFRANCET,continue dans ce dynamisme et ta plume s’aiguisera au fil du temps

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