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Adje Valdo

MISS FACEBOOK

septembre 4, 2013 10:00 Publié par

Elle parlait de Facebook comme si c’était la nouvelle panacée de sa vie : Facebook par-ci, Facebook-par là, tu ne connais pas Facebook ? Tu n’es pas à la page. Elle fit des cybercafés sa nouvelle demeure, et, de Facebook, le miroir dans lequel elle allait inlassablement s’admirer. Son profil était sans équivoque : Miss Mafy. Et comme toute miss qui se respecte, les séances de shooting-photo étaient un passage obligé. L’on pouvait, sur son mur, suivre sa vie à la trace- de la plus insignifiante causerie entre amies à tout ce qui pourrait attirer l’attention sur elle.

À peine venait-elle de se connecter qu’elle publia une nouvelle photo, dans une position des plus lubriques, avec ses appas aguichants mis en évidence comme sur un présentoir, et cette phrase en entête : « je me sens si seule aujourd’hui. ». Une avalanche de messages s’en suivit, les habituels suiveurs, courtisans, amis, les amis des amis, des inconnus, tout un monde y était allé de son petit commentaire. Elle les passait par le tamis de ses appétits, et, sélectionnait ceux qu’elle jugeait juteux, « banquables » à ses yeux comme elle le disait. Elle recherchait tout simplement des gogos dont elle profiterait, et qui passeraient à la trappe le soir même où le weekend. L’activité n’était pas dépourvue de surprises, elle en avait connu des vertes et des pas mûres sur ce réseau social : des vendeurs d’illusions, des hommes shootés à Photoshop pour paraître des apollons, des faux et usages de faux…Tout un écosystème d’une prétention abracadabrante s’y ébranlait.

Dans sa messagerie privée, pendaient une demi-centaine de messages lascifs, à l’orthographe douteuse dont la lecture s’apparentait parfois à celle de Champollion penché sur les hiéroglyphes. Son choix se porta sur Monsieur X : la photo d’un bel homme noir, le sourire affable, illustrait le nom. Par habitude, elle menait une petite enquête sur la page de sa prochaine victime, mais ne trouva aucune photo personnelle de Monsieur X, excepté celle qui illustrait son profil. Elle constata qu’ils n’avaient aucun ami en commun, Monsieur X n’avait aucun ami tout court. Cela l’intrigua pendant une petite poignée de secondes, puis son regard fut attiré par sa fonction « Chargé de la Communication à l’ambassade du Gondwaland au Japon » et cette citation: « J’ai cherché l’amour et je suis tombé sur toi. Le hasard m’a remis ses cartes pour que ce soit toi ». Elle sourit intérieurement, certaine qu’il s’agissait d’un partisan de l’Amour, cette chimère, derrière laquelle courent les hommes et les femmes pour finir par se rendre compte qu’elle n’existât pas. Du haut de ses 26 ans, elle en était arrivée à cette conclusion qui résumait le livre de sa vie. Elle ne comptait plus les hommes qui lui ont conté fleurette, qui lui ont fait miroiter monts et merveilles, qui ont fait le pèlerinage de sa cité intérieure et qui en sont repartis aussi vite que Bolt dévore la distance des 100 mètres. Elle avait tranché de façon intransigeante sur ce mot et sentiment, il n’était qu’une chimère insaisissable comme le temps passé.

Pendant qu’elle farfouillait encore sur la page de Monsieur X, espérant excaver une information supplémentaire, celui-ci lui envoya un message instantané. Cela la ravissait que les hommes soient impatients, dévorés par l’ardent désir de la conquérir, ce sentiment lui procurait une intense émotion de joie qui frôlait l’orgasme. L’échange avec Monsieur X se poursuivit encore quelques minutes, puis son téléphone retentit. Un numéro avec un indicatif étranger s’inscrivit sur l’écran de son téléphone. Elle décrocha. C’était Monsieur X au bout du fil. Ils passèrent une petite éternité à parler de tout et de rien, du temps qu’il faisait à Tokyo, de ce qu’elle aimait et d’une pléthore d’autres choses qui meublent les conversations futiles. Elle venait de raccrocher et son visage s’illumina, décrivant un sourire béat. Monsieur X lui avait annoncé qu’il serait là pendant le week-end, lui faisant promettre qu’ils le passeraient ensemble.

Le calendrier de Miss Mafy affichait Mardi, et elle le fixait avec une envie peu habituelle de doper le temps afin qu’il chevauche plus vite et l’envoie à Vendredi, jour de l’arrivée de Monsieur X. Sa voix rocailleuse lui rappelait vaguement celle paternaliste de son père, ce bougre qu’elle n’avait plus revu depuis qu’il avait tenté l’aventure pour l’Eldorado, elle espérait que la comparaison s’arrêtât juste là, fit un signe de croix aussi rapide qu’une star signait un autographe, se promettant, en fermant les yeux pieusement de ne pas rêver de lui cette nuit.

 ***

Quelle nuit avec Monsieur X ! Elle n’en revenait pas qu’il existât encore un tel homme, si à l’écoute de ses désirs, des pulsions qui parcouraient son corps, de chaque centimètre de sa peau qui se gonflait de plaisirs que sa main et sa langue expertes régalaient par des salves de caresses à profusion. Et lorsqu’ils s’unirent, ses yeux se révulsèrent, elle crût avoir franchi le 7ème ciel, son corps se torsadait, vrillait, se dédoublait, montait, descendait, parcouru par des torrents électrisants, toujours plus forts, qui partaient de ses mamelons endurcis et ralliaient chaque terminaison nerveuse : interconnexion de sens, immense toile de plaisirs qui l’unissait à monsieur X. Le galbe de ses fesses rebondies venait se fracasser sur le phallus de monsieur X, érigé en dernier étendard de la virilité. Elle finit par pousser un puissant râle et s’effondra sur le lit, fixant monsieur X dont les yeux étaient couverts par un voile de ténèbres – le cristallin avait perdu sa blancheur. Elle lui susurra « Merci » dans le creux de l’oreille et se blottit tout contre lui, à côté des billets de banque qu’elle couvait du regard, pensant à ce qu’elle écrirait sur Facebook, ferait-elle un mea culpa ? Un hymne à l’amour ? Où la vie poursuivrait-elle son cours ? Trop de choses à la fois s’entrechoquaient dans sa petite tête de femme satisfaite dans le douillet lit de cet hôtel quatre étoiles. Elle se décida à fermer ses yeux. Quelle nuit avec Monsieur X !

***

Le soleil jouait à cache-cache sur les rideaux vaporeux qui dansaient sous le souffle sec de l’harmattan. Sur les murs blanchis à la chaux, couraient des traces de doigts, des affiches de produits médicaux et une odeur de chloroforme empestait. Miss Mafy ouvrit un œil, puis le second. Une douleur fulgurante la tétanisa, les muscles de son visage se crispèrent, elle émit un cri sourd et une larme froide traça un sillon sur sa joue. Elle peinait à bouger ses membres. Une infirmière s’empressa de venir à son chevet -Ne vous en faites pas Mademoiselle, tout va bien. -Qu’est ce qui m’arrive ? Où suis-je ? peina-t-elle à dire faiblement -Vous êtes à l’hôpital Central. Vous avez été renversée par un véhicule. -Comment ? Renversée par un véhicule ? Ses derniers souvenirs la ramenaient au lit douillet de la chambre d’hôtel avec monsieur X. Elle tenta de se rappeler autre chose, mais une nouvelle vague de douleurs l’assaillit. -Vous courriez follement dans la rue, nous a rapporté le chauffeur, en tenant ce bout de papier expliqua l’infirmière, qui lui tendait un carré de feuille froissée et tachée de sang. La vue du bout de papier précisa ses souvenirs. Ils lui revenaient. Son visage se décomposa. Elle le prit de la main de l’infirmière : une écriture funambule avait laissé des mots qui gisaient sur la feuille.

Quand tu liras ces mots, j’aurai rejoins ma dernière demeure que j’avais quittée pour venir rendre justice. Ma justice. Voilà trois années que tu m’as dépouillé de tout ce que j’avais, faisant de ma vie un supplice. Via Facebook aussi, nous nous étions rencontrés. T’en souviens-tu ? Tu m’as piégé en filmant nos ébats et me menaçant par la suite de tout divulguer à mon épouse. J’ai succombé à ton chantage, te versant des sommes faramineuses pour acheter ton silence. Et cela s’éternisa- dix mois, durant lesquels, je te versai une bonne partie de mes émoluments- par peur que tu brises mon mariage, par peur que tu publies cette vidéo sur internet, par peur que tu réduises à néant mon existence, tout ce que j’avais bâti jusque-là.

Mais tu revenais toujours à la charge, menaçante, plus exigeante, plus cupide, jusqu’au jour où tu te décidas à dévoiler ce terrible secret à la face du monde. Tu as créé le buzz avec cette vidéo dans le pays, et un peu partout dans le monde, où des millions de personnes se le transmettait, le visionnait et le revisionnait violant le bouton Replay de leur lecteur. Je connus l’infamie, le divorce, la perte de mon boulot. Je perdis tout et finis par me suicider. Tout cela tu l’appris. Mais cela ne t’incombait pas, j’aurais dû être prudent comme tu me le rabâchais. Notre plus grande peur n’est pas la mort, c’est la hantise de vivre avec nos souffrances, ainsi je t’ai épargné la mort afin que tu vives les conséquences de tes actes.

Avec la certitude que Ma justice a été rendue, je rejoins ma dernière demeure, cette tombe sur laquelle tu n’as jamais posé le regard, pour reposer en paix et que la terre me soit légère.

Les mots étaient de monsieur X sorti d’outre-tombe pour assener sa vengeance. Voila deux ans que Miss Mafy vivait avec son châtiment, elle était devenue folle. Dans le quartier, tout le monde l’appelle Miss Facebook et elle continue de répéter inlassablement «tu ne connais pas Facebook ? Tu n’es pas à la page ».

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Cet article a été écrit par Adje Valdo

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Comments (7)

  • Josya Kangah
    Josya KANGAH 4 septembre 2013 à 14 h 25 min

    Très belle histoire avec une fin vraiment vraiment inattendue.
    Sortir de la tombe pour venir se venger, il fallait y penser.

    Merci Adje

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  • Sadjee 5 septembre 2013 à 18 h 00 min

    Ton écriture nous a manqué, par ici! Tu as un style très élégant, et l’histoire est agréable et déconcertante à la fois…Merci, ce fut un super instant de lecture!

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    • Adje Valdo 6 septembre 2013 à 16 h 35 min

      Merci Sadjee :). Ta plume manque également par ici.

       Reply
  • Marshall Kissy
    Marshall K. 7 septembre 2013 à 9 h 23 min

    Ce qui retient mon attention, c’est l’originalité thématique. Comme par coïncidence, avant de faire un tour sur le site, j’étais tombé, par le plus grand hasard, sur le profil d’une fille – je ne la connais ni d’Eve, ni d’Adam – qui publie des images d’elles à tout-va, et quelles images? dénudées presque… C’est vraiment dommage ! Et ton texte sonne comme une interpellation, une mise en garde. Derrière les écran d’ordi, il y a des âmes philanthropes, tout comme des crapules… WARNING !!! Merci de le rappeler à tous et à chacun. C’est aussi ça, la littérature…
    Beau récit paranormal.

     Reply
  • diarras 14 septembre 2013 à 3 h 07 min

    magnifique évocation littéraire d’une réalité qui guette tous ceux qui se connectent aux réseaux sociaux; quel talent? écriture savoureuse !!!!

     Reply
  • Adje Valdo 16 septembre 2013 à 12 h 35 min

    Merci @Marshall K et @Diarras pour vos commentaires. Comme vous l’avez souligné la dépravation s’est déportée sur les réseaux sociaux et les pièges qui guettent les imprudents sont légion.

     Reply

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