About Author

Sadjee

MELY MELO (2)

octobre 9, 2012 9:28 Publié par

La bibliothèque de  l’université était pleine de monde, ce qui était normal un samedi matin. Pourtant, elle l’avait tout de suite repéré parmi les dizaines d’étudiants présents. Il n’était pas particulièrement beau, ni élégant, c’était beaucoup mieux que ça… il était bizarre. Assis au sol dans un coin de la grande salle, il était plongé dans un petit livre rouge à reliure dorée ; on aurait dit, à le regarder, que les autres n’existaient pas.

Mely s’était approchée, l’air de rien, faisant semblant de chercher un livre sur les rayons près duquel Bel Inconnu – ainsi que son âme fleur bleue l’avait déjà surnommé –semblait installé pour longtemps. Il l’attirait, comme un aimant…oui, c’était exactement ça, comme un aimant. Elle opta alors pour « Bel Aimant » ; cela semblait lui correspondre davantage, et puis, elle aimait bien la censure malicieuse du « i »…Pour le moment, il était évident que le magnétisme ne fonctionnait que dans un sens. Aucun sourcillement ne venait signaler que sa présence, pourtant fort peu discrète, avait été détectée.

Dépitée au bout de cinq minutes, elle envisagea de tourner les talons, mais quelque chose en elle ne put s’y résoudre. Bizarre ou pas, Bel aimant était un homme, et ces créatures chevaleresques n’aimaient rien tant que de secourir des demoiselles en détresse…Surprise de sa propre audace, elle se composa une mine défaite, et commença :

-Excuse-moi ?

Il leva la tête vers elle, et lui sourit. Ce sourire…à l’embardée que fit son coeur, elle décida qu’il était beau. Avec un talent de fabulatrice qu’elle ne se connaissait pas, elle improvisa une histoire à propos d’un exposé sur l’impressionnisme qui lui donnait de l’urticaire et des sueurs froides. « Impressionnisme »…ça sonnait bien, elle en avait entendu parler sur National géo la semaine précédente. Il jeta un œil à sa montre. Elle se dit machinalement que c’était un objet trop trivial pour quelqu’un qui semblait être ainsi, hors du temps.

-C’est un sujet vaste, et je n’ai pas beaucoup de temps devant moi. J’ai rendez-vous avec un pote dans un café, à deux pas d’ici. Si tu veux, tu peux venir avec moi, et on en parlera dès que j’aurai fini.

Cette voix. Il ne parlait pas, il chantait…et subitement, elle avait envie de danser…elle comprit qu’il n’était pas beau, il était sublime. Il devait être de l’Afrique centrale, le Cameroun peut être ? A sa proposition, son cœur se mit à valser. Elle fronça les sourcils, s’efforça d’avoir l’air embêté, puis déclara enfin, sans rien laisser paraître de son excitation :

-Bon ben…d’accord !

-Bon, il faudrait que tu prennes quelques livres sur la question. C’est quoi, le thème exact ?

Elle n’avait pas eu besoin de plus d’une fraction de seconde, pour lui répondre, avec son sourire le plus éblouissant :

-L’impressionnisme et son influence sur l’approche contemporaine de l’Art.

***

Il lui avait dit s’appeler Anthony, cela l’avait un peu déçue. C’était un prénom banal, lui était fascinant. Après cette journée dont elle ne se rappelait rien d’autre qu’un sourire et une voix, elle avait attendu le samedi suivant, les yeux presqu’en permanence rivés sur l’aiguille de sa montre. C’était idiot, mais elle avait l’impression que comme ça, le temps passerait plus vite. Vendredi, elle s’était acheté un jean neuf, et était allée chez le coiffeur. Le jour J, elle s’était glissée dans la chambre de sa mère, et avait délicatement appliqué derrière ses oreilles des gouttes de la fragrance épicée qu’elle portait pour les grandes occasions.

La reconnaîtrait-il ? Viendrait-il lui parler ? Sourirait-il encore ? Ce sourire …une chaleur diffuse se répandit dans ses veines.

En poussant la porte de la bibliothèque, elle tressaillit en constatant qu’il n’était pas là. Après plus de trois heures passées à sursauter chaque fois qu’elle entendait le lourd grincement de la porte d’entrée, elle comprit qu’il ne viendrait pas…

Il était là le samedi suivant. Sagement assis sur une chaise. Ça lui sembla incongru. Il avait l’air de l’attendre, car il lui fit un grand sourire et un signe de la main aussitôt qu’elle franchit le pas de la porte.

-Je t’attendais !

A sa place, elle aurait fait semblant de ne pas l’avoir vu, se serait donné une contenance…pour lui, les choses étaient aussi naturelles, aussi simples que ces trois mots : « je t’attendais ». Elle venait de passer une semaine épouvantable à se répéter 15 fois par jour que de toutes les façons, elle n’espérait pas qu’il soit là samedi, et qu’elle ne serait pas déçue si il ne venait pas. Et de trois mots, il gommait tout, juste comme ça…il l’attendait.

C’était devenu comme un rendez-vous tacite, une sorte de  rituel auquel il leur était  impossible de déroger : se retrouver chaque samedi à la bibliothèque, puis  flâner dans le quartier, avant de terminer la journée dans le café du coin. Anthony avait une sensibilité à fleur de peau, l’art sous toutes ses formes exerçait sur lui une fascination telle qu’il en parlait avec de l’exaltation dans les yeux, et des vibratos dans la voix. Plus elle l’écoutait disserter avec passion sur Shakespeare, Michel-Ange, Picasso…plus elle se sentait rapetisser.

Une fois, alors qu’ils étaient  attablés autour d’une pizza au thon, il l’avait prise de court :

Le Canon de Pachelbel…il est à l’ouïe ce qu’est la soie au toucher… il est voluptueux, il est mystique, la Beauté dans sa perfection …tu en penses quoi ?

Pour lui, il semblait évident que tout être humain était censé connaître ce canon machin chose. Elle aurait pu répondre qu’elle était bien d’accord, et que c’était merveilleux, pourquoi avait-il fallu qu’elle lui dise :

-Oui…c’est mon film préféré…

Il avait alors été saisi d’un fou rire pendant cinq minutes. L’air mortifié de Mely semblait décupler son hilarité. Elle aurait voulu disparaître ; elle avait voulu l’impressionner , elle s’était couverte de ridicule. Quand il avait enfin pu s’arrêter de rire, Anthony, l’avait regardée, les yeux pétillant de malice :

-Tu connais I’ll c u when you get There, de Coolio?

Peu encline à se ridiculiser de nouveau, Mely avait  mollement admis que non.

-Ok, ce n’est pas grave. Tu as vu The Lady ?

-Le film sur Aung san Suu Kyi ? Oui… ? , avait-elle répondu, sur ses gardes.

-L’air qu’elle joue au piano pendant la scène où elle reçoit le Prix Nobel, c’est une interprétation du Canon de Pachelbel.

Se rendant compte de l’énormité  de sa bourde, Mely s’était alors esclaffée à son tour. Anthony l’avait fixée avec gravité un moment, avant de murmurer, songeur :

– Le Canon fait partie de ces chefs d’œuvre intemporels dont on se demande comment le monde faisait quand ils n’existaient pas encore…

Elle avait alors arrêté de rire, saisie par la beauté de ce qu’il venait de dire, comme si c’était la chose la plus naturelle au monde.

Il avait continué dans un souffle, presque timidement :

–          Je me demande comment je faisais quand toi, tu n’existais pas encore…

Tags : , ,

Classés dans :

Cet article a été écrit par Sadjee

Previous Post Next Post

Comments (8)

  • Farapie
    Farapie 9 octobre 2012 à 22 h 19 min

    De belles lettres, il y en a à profusion dans ta nouvelle et j’adore l’évolution des sentiments entre Anthony et son amie. Tout est si bien décris, vivement la suite!

     Reply
  • Sadjee 10 octobre 2012 à 7 h 30 min

    Oh,merci beaucoup, Farapie…ravie que ça te plaise! A 225Nouvelles, merci pour l’illustration, c’est exactement Mely!lol

     Reply
  • Ayid 11 octobre 2012 à 17 h 25 min

    je me suis laissée emporter par cette belle histoire, vivement la suite

     Reply
  • Mivek DK 12 octobre 2012 à 16 h 02 min

    belles lettres, beau poème, belle plume…. je n’attends que la suite

     Reply
  • shannen Rimphrey 19 octobre 2012 à 14 h 16 min

    On veut la suite!!!!!!!

     Reply
  • Seri Kanon 24 octobre 2012 à 10 h 44 min

    merci a 225nouvelles davoir associer mon image à une si belle histoire.la suitteeeuuuhh…..loooollll

     Reply
  • guy serge yao 26 octobre 2012 à 14 h 53 min

    Félicitation je suis impressionné ! tres belles descriptions de la <> (sentiments, emotions, impressions) vraiment beau !

     Reply
  • Faith Love 29 octobre 2012 à 12 h 08 min

    Magnifique… La fin m’a fait fondre! Grand bravo à l’auteur!

     Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Sadjee