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Sadjee

MELY MELO ( 1)

octobre 8, 2012 9:55 Publié par

Juchée sur un tabouret, la tête légèrement renversée vers l’arrière, paupières mi-closes, la chanteuse, avec sa robe à paillettes trop échancrée, bougeait lascivement au rythme des notes mélancoliques s’échappant du vieux piano à queue. Sa voix était chaude et grave…aussi chaude que les braises incandescentes qui se consumaient dans l’âtre de la cheminée, et semblaient narguer la pluie qui dehors, tombait drue. Elle chantait « I believe in love » avec une émotion telle qu’on aurait presque pu y croire…sans son sourire trop gai pour être vrai. Mely se cala plus confortablement dans son siège en cuir rouge, dont l’odeur légèrement musquée s’alliait à la senteur sucrée des fleurs disposées ça et là, pour lui titiller malicieusement les narines. Les ampoules incrustées dans les parois boisées enveloppaient la pièce d’un halo intimiste, et en ajoutaient à la chaleur douillette du petit restaurant italien. C’est cette touche rustique, et un tantinet romantique qui l’ avait conquise  dès qu’elle y avait mis les pieds pour la première fois, six mois auparavant. En face d’elle sa sœur, accrochée à son téléphone depuis une douzaine de minutes, sirotait un cocktail au nom imprononçable en dilatant à chaque seconde les pupilles comme si elle venait d’apprendre la chose la plus extraordinaire qui put exister. C’était tout de même incompréhensible qu’on puisse à ce point s’encombrer de  considérations triviales à un moment pareil! Esquissant une moue réprobatrice, Mely écarta légèrement un pan du rideau pourpre, et s’absorba dans la contemplation des gouttes de pluie qui venaient s’écraser contre les vitres. A l’extérieur, les gens couraient dans tous les sens, essayant tant bien que mal d’échapper à l’averse. Elle sentit ses jambes fourmiller… elle aussi avait envie de courir sous la pluie…pas la fuir, non, elle voulait l’affronter, se frotter à elle, l’étreindre…elle savait très bien qu’elle ne le ferait pas, ça ne présentait pas bien, et elle était si raisonnable…Fugace, le souvenir d’une petite fille téméraire lui traversa l’esprit…elle haussa les épaules : après tout, qui se met à courir volontairement sous la pluie, à part un enfant ou un fou ? Une voix féminine, essayant  avec une application presque comique, de paraître occidentale, la tira de ses rêveries :

-Vous prendrez bien un apéritif, Madame ? Un Whisky…ou un Martini ?

Mely tourna vivement la tête vers la serveuse, déconcertée. Une question toute bête qui aurait tout aussi pu être un résumé parfait de sa vie. Choisir, renoncer, mots contraires, et pourtant interchangeables…sa mère disait souvent qu’elle était si indécise parce qu’elle était balance. Pour Mely, il était clair que les astres n’avaient rien à y voir : Nancy était née à la même date qu’elle à deux années d’intervalle, mais elle aurait tout aussi bien pu être taureau, tant elle adorait foncer tête baissée en toutes circonstances, quitte à s’y brûler les ailes. Whisky ou Martini…elle se rendit compte que le sourire de la jeune femme  rétrécissait à mesure qu’elle tardait à se décider. Finalement, elle bredouilla, en se sentant vaguement ridicule :

– Je…je ne sais pas.

La serveuse lui jeta un regard mauvais  avant de s’éloigner en maugréant quelque chose à propos « des  cinglés qui aiment faire perdre du temps aux autres  ».

– Alors, dis-moi tout…c’est un garçon?

Elle tenta d’ignorer le sourire entendu de sa sœur et de feindre la désinvolture. Mais Nancy était coriace, et Mely avait toujours eu l’agaçante impression qu’elle lui était totalement transparente. Au fond, elle brûlait d’envie de partager avec elle son secret, tout en appréhendant le sentiment de vulnérabilité qui accompagnait immanquablement toute confession. Prudemment, elle commença, volontairement énigmatique :

– Les roses m’ont toujours fascinée, mais les dahlias sont si beaux … Le bleu du ciel est apaisant, mais je ne me lasse pas de contempler son éclat rougeoyant, quand le soleil s’endort… solide et ferme sous mes pas, la terre me donne de l’assurance…pourtant certaines fois, je rêve d’être un oiseau…

Nancy sourit, heureuse de retrouver cette complicité faite de mystères et de secrets à demi-dévoilés. Comme elle ne semblait toujours pas décrypter sa pensée, Mely poursuivit :

-L’autre jour, j’ai mangé une glace au chocolat…délicieuse…avec des pépites dedans, mais en même temps, je ne pouvais m’empêcher de loucher vers le mélange rhum-vanille de ma voisine…

Nancy plissa les yeux, se mordit la lèvre inférieure, et tapota la table du bout des doigts, signe chez elle d’une intense concentration. Mely, sur des charbons ardents, guetta la lueur qui lui indiquerait qu’elle avait fait mouche. Soudain, Nancy la regarda d’un air incrédule, puis partit d’un grand rire.

– Non…!?

Mely acquiesça timidement :

– Si….

– DEUX garçons ?

– Moins fort ! Tout le restau n’est pas obligé de nous entendre…oui, et…ils sont frères… jumeaux.

La stupéfaction qui se peignit instantanément sur les traits de sa sœur lui fit ressentir une pointe de triomphe. Des  deux, elle avait toujours été la plus prévisible, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais une bourde, ce qui lui valait régulièrement les sarcasmes affectueux de Nancy. Nancy, aussi délurée qu’elle était renfermée, aussi éclatante qu’elle se sentait terne…Nancy et Mely, deux faces d’une même pièce. D’humeur soudain espiègle, Mely lança:

-Tu as une pièce ?

-Euh…oui ?

-Pile, je te raconte tout, face…

Elle lança la pièce, puis, adressa un sourire contrit à sa soeur :

-Navrée, tu vas devoir languir encore quelques jours….

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