MAUDITS SOIENT LES YEUX FERMES

prince et princesse

Quand ses parents étaient rentrés de la maternité avec  Nuru, Fadhili avait fait la moue et boudé le bébé pendant que tout le monde s’extasiait sur sa beauté. Beauté ? Quelle beauté ? Nuru avait le visage tout fripé,  des doigts minuscules  et une peau tellement blanche qu’elle en semblait translucide. A 8 ans, Fadhili avait déjà vu 4 nourrissons se succéder dans cette famille et devenir, au fil du temps, des adversaires particulièrement coriaces à l’heure des repas.  Cette naissance représentait donc  pour lui une menace supplémentaire pour sa ration  quotidienne d’Ugali (Mets populaire tanzanien à base de farine de manioc, maïs ou sorgho), qu’il jugeait déjà bien maigre. En plus, il était bien agacé de voir ses parents se conduire comme si Nuru était leur premier bébé ! Il n’en revenait surtout pas de la métamorphose de son père : lui d’ordinaire si avare en mots, et pas qu’en mots d’ailleurs, ne tarissait plus d’éloges sur la bénédiction que représentait ce nouveau-né pour leur famille. D’ailleurs, en tant qu’aîné, Fadhili fut personnellement chargé de veiller sur la fillette, dès qu’elle fit ses premiers pas.

Ainsi, quand il n’était pas à l’école, aux champs, ou sur le terrain de foot avec ses copains, Fadhili gardait sa petite sœur, la protégeant des chutes, des insectes, et aussi des coups de soleil. Car, lui avait expliqué sa mère, la peau de Nuru était très fragile, et devait être exposée le moins possible aux rayons du soleil. C’est vrai qu’elle lui avait de prime abord semblé bizarre, la peau de Nuru: aussi blanche que celle d’un bébé, plus blanche même, elle était couverte de taches brunes. C’est aussi vrai qu’au début, il en avait eu un peu honte, ainsi que des yeux si étranges de sa sœur qui semblaient vous sonder, et farfouiller le fond de votre âme. Longtemps il avait évité, autant que possible, de sortir se promener avec Nuru, redoutant les regards curieux, moqueurs ou simplement interrogatifs des autres. Il sentait bien, d’ailleurs, que Suyada, Kusada et ses autres frères et sœurs étaient, eux aussi, embarrassés de devoir à chaque fois expliquer à leurs amis pourquoi leur cadette était comme ça.

Puis, Nuru grandissant, Fadhili avait peu à peu oublié sa différence ; il lui était même régulièrement arrivé de  mettre une raclée à d’autres enfants à cause d’un mot déplacé, ou qu’il considérait comme tel, envers sa petite sœur. Il se souvenait toujours avec un plaisir égal de la fois où son pote Abdul avait eu la bouche allégée d’une dent pour avoir osé traiter sa petite sœur d’albinos ! C’est vrai qu’ensuite, il avait appris que c’était comme ça qu’on appelait les gens comme Nuru, mais dans la bouche d’Abdul, ça sonnait comme une injure, il en était sûr. Et lui, Fadhili, n’entendait laisser personne offenser Nuru. D’ailleurs, depuis qu’ils avaient entendu dire que les albinos détenaient des pouvoirs surnaturels, les autres enfants regardaient la fillette avec une sorte de respect craintif. Ils ne  s’aventuraient plus que très rarement à des blagues au goût douteux qui leur valaient presque toujours de farouches représailles de Fadhili…

C’est qu’il l’aimait, sa petite sœur, d’un amour à la fois  tendre et sauvage. Peut-être parce qu’elle n’avait pas arrêté de trotter, puis de courir après lui, dès qu’elle avait su marcher, en l’appelant « Fadhi » ? Ou parce qu’elle était si fragile, et avait besoin d’être protégée en permanence ? Ou alors parce qu’elle avait ce rire si beau, et ce sourire si doux, qui savaient vous mettre de bonne humeur, même après une rude bastonnade ? Ou encore parce qu’elle avait un appétit de moineau, et ne menaçait pas tant que ça, sa portion d’Ugali, après tout?  Il n’en savait rien, mais il adorait Nuru. La fillette grandit  ainsi choyée par ses frères et sœurs, et couvée par ses parents.

Un jour, alors que Fadhili avait 14 ans, et qu’il était rentré prématurément de l’école, les intestins en feu d’avoir abusé de mangues juteuses, il surprit une conversation entre son père et un inconnu. Qui était-ce ? Et son père, pourquoi n’était-il pas aux champs ou à la chasse à cette heure ? La discussion semblait houleuse, puisqu’il haussait le ton.

-          On avait dit 25 000 $ ! Pas un centime de moins. 25 000 !

-          Mais ne sois pas borné ! Je t’explique qu’il y a de la concurrence… Le boss est prêt à débourser 22 000, et ma commission n’est que de 2000 !

L’homme parlait un swahili (langue nationale tanzanienne) de la ville, un swahili qui vous chatouillait les oreilles, un peu comme celui que Fadhili entendait parfois à la télé ou à la radio. Oubliant momentanément son urgence gastrique, il tendit d’avantage l’oreille. Son père s’énervait :

-          Ne te moque pas de moi ! Tu m’entends ! N’essaie pas de me gruger ! Je me suis renseigné…je sais que tu peux tirer le double seulement avec les bras et les pieds ! Je ne parle pas du nez, la langue, le sexe, et tout le reste !

Fadhili était déconcerté. Il n’eut pas le temps de creuser davantage la question, puisque l’homme répliqua, sortant de ses gonds :

-          Oui, mais figure-toi que je prends des risques, mon ami ! Depuis que les Blancs se sont mêlés de cette histoire, tu sais que c’est devenu beaucoup plus compliqué ! Si je suis pris à faire du trafic d’Albinos, tu sais ce que je risque ? La pendaison, mon ami ! La pen-dai-son !!!

Il accompagna cette tirade en passant un doigt le long de son cou, ce qui eut le don de calmer le père de Fadhili ; il répondit sur un ton plus calme, après quelques secondes d’hésitation :

-          Bon… bon, d’accord, on va dire 20 000, ça va …comme on a dit alors, ce soir, pendant qu’elle dort, je vais la porter dans la petite case, là, la porte restera ouverte…mais il faudra faire le moins de bruit possible !

Fadhili eut tout à coup froid dans le dos malgré le soleil qui pointait au zénith. Ses poils se hérissèrent, sa gorge s’assécha, son cœur tambourina dans sa poitrine, et il fut pris de nausée. Sans réfléchir, il prit la direction de la plantation de sa mère, courant éperdument à travers les champs, indifférent à ses tempes douloureuses et à ses jambes lacérées par les épines. Il en était persuadé, sa mère saurait quoi faire, elle ne permettrait pas, non…elle saurait, elle, quoi faire pour sauver Nuru. Il la trouva en train de ranger ses récoltes, et ses outils, apparemment prête à rentrer au village.

-          Mama ! Il faut la sauver, ils vont la tuer, mama, ils vont la tuer, je les ai entendus…

-          Fadhi ? Mon Dieu, il est arrivé quelque chose ? De quoi tu parles ?

Saisie de panique, sa mère le prit par les épaules :

-          Mais parle-donc !? Qu’est-ce-que tu dis ?

Fadhili éclata en sanglots, dépassé par ce qu’il s’apprêtait à lui révéler. Essayant de maitriser le tremblement de sa voix, il lui relata, en larmes, la scène qu’il venait de surprendre. A sa surprise, sa mère ne cilla à aucun moment de son récit. Quand il eut terminé, elle planta ses yeux dans les siens, et d’une voix très douce, lui demanda :

-          Tu me fais confiance, hein Fadhi ? Tu feras exactement comme je te dirai ?

L’adolescent hocha vivement la tête, en reniflant. Son soulagement fut pourtant de courte durée, car sa mère continua, détachant chaque syllabe, le regard subitement dur :

-          Jure alors que tu ne répéteras jamais ce que tu viens de me raconter, à personne. Jure-le Fadhi.

-          Mais Mama…

-          Fadhi… jure, Fadhi, que jamais, tu ne le répéteras, jure-le, sur ma tête, jure-le !

-          Mais Mama, je t’assure que j’ai très bien entendu, ils parlaient de Nuru…

Il n’avait pas vu la gifle venir. Comprenant soudain l’inacceptable, Fadhili se mit à pleurer doucement, serré contre le torse de sa mère. Elle le berça quelques minutes dans un silence lourd, puis, la voix enrouée, le conjura à nouveau de garder le silence sur ce qu’il avait vu et entendu. Elle ajouta que si cela venait à se savoir, elle et son père risquaient la mort.

-          C’est ça que tu veux vraiment ? C’est ça, Fadhi ?

Non, évidemment, il ne le voulait pas, pour rien au monde il ne l’aurait voulu. Aussi, suivit-il à la lettre les instructions de sa mère. Il se dépêcha de rentrer à la maison, comme s’il revenait normalement de l’école, il fit ses devoirs comme chaque soir, puis se coucha un peu plus tôt que d’habitude, prétextant une fièvre. Au bout de quelques heures, quand retentirent dans le crépuscule des hurlements épouvantés, il se mit à pleurer en silence sur sa natte :

-          Mama !!Papa !! Fadhi !

Comme ses parents et ses frères, il se précipita dehors, pour constater que Nuru avait disparu. Ils apprirent dans la journée que le cadavre horriblement mutilé d’un enfant albinos avait été retrouvé dans les environs du village : la tête, les membres, et les parties génitales avait été arrachés. Il vit, comme dans un cauchemar, sa mère se rouler dans la poussière en poussant des cris de douleur, et son père recevoir les condoléances d’un air affligé.

Ce jour-là, Fadhili sut que jusqu’à ce qu’il crève et aille brûler en enfer, il entendrait toujours la voix de Nuru le suppliant de lui venir en aide. Ce jour-là, Fadhili comprit que jamais plus, il n’oserait regarder en face son propre reflet dans une glace.

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13 thoughts on “MAUDITS SOIENT LES YEUX FERMES

  1. ton récit m’a fait presque pleurer. c’est déplorable de ne rien pouvoir faire devant certaines situations!!!!
    hé au fait, bravo Sadjee.comme toujours, belle plume!
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  2. SAS
    Une des meilleurs encres de ce site.Tu gagneras à mon humble avis à écrire Un Roman. Félicitation!
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  3. Skyrocket
    La prochaine fois que je veux lire un drame en classe, je m’assurerai que ce n’est pas toi qui l’a écrit. J’ai bien failli pleurer. Très belle et triste histoire.
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  4. Tanya Gourenne
    Hail to the Queen!!!! Je pense qu’avec tes deux derniers textes, tu es entrée dans une autre dimension. Le thème, la profondeur, la recherche, le détail conjugués à ta plume, c’est remarquable. C’est pas donné à tout le monde d’avoir la facilité de la qualité.
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  5. c’est très touchant, très réaliste et aussi un vice qui mine nos société dans le silence. Pour moi c’est un hommage que tu rends à toutes les victimes de ce drame. En plus de la profondeur ton récit donne un savoir parce que tu partages avec nous une culture, des connaissances. merci
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  6. Hanielophir
    Sacrée Sadjee, quel talent! Comme l’a dit Tanya G, tu es vraiment entrée dans une autre dimension.
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  7. Merci beaucoup, les amis, je suis très touchée de vos commentaires! Juste pour qu’on oublie pas ces personnes qui vivent le pire pour des croyances aussi barbares qu’absurdes…

    SAS, pour le roman, j’espère y arriver un jour, Dieu voulant!

    Tanya G., c’est arrivé là-bas? Lol, je rigole, mais c’est super encourageant, tes commentaires, merci! D’ailleurs, ta plume nous manque, par ici

    Merci encore, Farapie, DK, Llicka, Skyrocket, comme l’a dit Licka, on s’améliore au contact des autres.

    Et mon dernier gros merci est adressé à Manuh Manuh qui m’a aidée à retravailler certains aspects de ce texte avant sa publication ici.

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  8. Tu me fais un honneur quelque peu exagéré.
    C’est à toi ,Sadjee, que revient tout le mérite! A tout seigneur tout honneur. Et merci de nous abreuver encore d’une telle nouvelle. Originale.
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