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Brook

L’INNOCENTE

décembre 17, 2012 7:59 Publié par

« Tu pues! »

Cette remarque avait sonné comme un bombardement à l’intérieur de Jessica. N’eut été la peur de se faire plus humilier, elle aurait laissé tomber la bassine de condiments qu’elle avait sur la tête depuis vingt minutes que sa tante et elle avaient quitté le marché. Le poids de sa charge était tel que ses muscles menaçaient de lâcher. Ce n’était pas la première fois que Mélanie rabaissait sa nièce. Cette dernière aurait dû s’y habituer depuis ce jour où elle avait quitté sa mère à Bondoukou pour venir faire ses études universitaires à Abidjan.

Seulement aujourd’hui était un de ces jours où la méchanceté traditionnelle de la sœur aîné de sa mère, était difficilement supportable. En effet elles se trouvaient dans un lieu public où des jeunes du quartier traînaient: devant la vendeuse « d’attiéké-poisson ». Elles y avaient fait une pause pour acheter le petit déjeuner de tante Mélanie. Jessica avait gardé sur sa tête son bagage parce qu’elle n’était pas sûre d’avoir de l’aide pour la recharger. Mélanie, elle, passait sa commande. En reculant, pour attendre d’être servie, elle bouscula Jessica. Exaspérée pour on ne sait quelle raison, elle sortit la phrase choc.

C’était dur. Le pire est que dans le groupe des jeunes qui étaient présents, se trouvait Fabrice, le flirt de Jess, comme il aimait à la nommer ces nuits où ils discutaient au téléphone jusqu’à pas d’heure. Rien n’était encore conclu. Il lui faisait la cour. Elle ne lui cachait pas qu’il y avait une certaine réciprocité, mais jouait le jeu de la fille que l’on devait mériter. Là, aujourd’hui, elle était démystifiée, mise à nu, humiliée…Elle avait pu voir certains parmi ses compagnons pouffer des rires, pendant que lui, feignait l’ignorance… « Lave-toi un peu sorcière. Tes mauvais esprits prennent le dessus. Et l’odeur de tout ceci n’est pas très agréable. »

Sorcière. Jessica devrait avoir fini par accepter ce titre. On l’utilise pour la qualifier du matin au soir, depuis deux ans. Elle était malheureusement de ces filles fragiles, sensibles, qui étaient incapables de s’habituer à de telles accusations injustifiées. Et puis, qui pourrait s’y habituer? Pour sa tante, Jessica était voleuse, volage, servante, sorcière, moins que rien. La jeune femme n’arrivait pas à s’expliquer pourquoi sa tante la haïssait autant. Elle ne mangeait pas beaucoup, utilisait très peu l’électricité pour elle même, buvait l’eau raisonnablement, respectait, servait. C’était injuste.

Combien de « petits pasteurs » n’étaient pas passés à la maison pour diriger des séances de prières, qui n’étaient en fait, que des occasions de terminer sur une séance de délivrance « spéciale Jessica »?

Son oncle, le mari de sa tante, ne disait jamais rien à tout ceci…Ou plutôt si! Une fois Tonton Benoît avait tenté de raisonner sa femme. C’était peine perdue.  » Et voila, elle a commencé à t’envoûter  Tu ne te rends même pas compte que c’est une sorcière. C’est pour ça qu’elle t’atteindra plus facilement. Mois je connais sa mère. Elle ne l’a pas volé cette petite, je te dis. » Personne ne sait le litige qui a opposé les deux sœurs, pour que l’aîné aille jusqu’à salir le nom de sa cadette. Jessica avait fini par mettre cette méchanceté sur le compte de l’incompréhensible. Elle pleurait chaque nuit en se demandant quand tout ceci s’arrêterait. Elle en était arrivée à revoir ses ambitions à la baisse: arrêter les études après le Brevet Technique Supérieur pour vite sortir de ce supplice. D’ailleurs ses brillants résultats trouvaient pour seule réaction de sa tante des réflexions acerbes: « Bah dis donc Jessica tu n’es pas sorcière pour rien! »

Elle pleurait. Elle pleurait beaucoup. Et aucun mot ne pourrait exprimer l’ampleur de la douleur qui serrait son cœur après chaque coup de fil de sa mère, qu’elle rassurait en lui faisant un tableau merveilleux de sa vie à la Riviéra 3, chez sa tante.

On était samedi. Il était 2 heures du matin. La journée du vendredi s’était passée comme d’habitude pour Jessica. La belle fille de vingt et un ans fixait le plafond. Elle ne trouvait pas le sommeil. Pourtant elle avait bien des raisons de dormir.Elle avait lavé, balayé, rangé, nettoyé jusqu’à minuit. Elle n’était pas triste cette nuit. Elle était en colère. D’ailleurs à vrai dire, Jess n’était triste que lorsque sa mère lui manquait. Les injures de sa tante ne l’atteignaient que lorsqu’elles étaient proférées en public. Mais comme elle s’en balançait en fin de compte. Elle se savait très belle, divertissante et même sexy. Elle souriait, couchée sur son matelas en pensant à sa tante. L’idiote…à se croire au dessus de tout, à rabaisser, à traiter de sorcière. Elle gagnerait à avoir l’œil sur la vrai sorcière qui profite de son mari.

Son regard brillait à présent, faisant l’effet de deux petits voyants lumineux, dans l’obscurité. Elle, Jessica, était au dessus de toutes les agitations de sa tante. Elle n’était rien. Dans sa tête ce n’était qu’une insignifiante femme amère victime d’adultère à son insu, comparable à un tonneau vide. Et cette comparaison n’était pas là juste pour illustrer ses bavardages intempestifs. Elle rappelait également son incapacité à donner un enfant à son mari.

La jeune femme riait presque en pensant à tout ceci.

« Moi sorcière? Et alors? Tu crois que c’est en me maltraitant que tu arriveras à m’atteindre? Tu es trop bête Mélanie. Tu n’as rien compris. C’est à toi que tu fais du mal ma tante. Plus tu me bats, plus ton ventre se creuse, devenant un fossé sans fin, incapable de connaître la doucereuse douleur d’accueillir un enfant. Plus tu m’humilies, plus ton mari m’appartient. Tu es mauvaise. C’est pour cela que toutes tes prières hypocrites à ton Dieu, ne seront jamais exaucées. J’y veille. Je ne suis qu’au début de mes œuvres, femme stupide. Tu connaîtras des souffrances encore plus terribles que cette fausse couche que tu as faite il y a un an. Je t’avais laissé tombé enceinte pour te faire plus de mal quand tu perdrais ce bonheur inespéré. Tu m’avais traité de pute devant tes copines. Je t’avais rendu la monnaie de ta pièce. Tu crois me connaître Mélanie? Mais tu me connais mal. Je n’en ai pas fini avec toi »

Jessica n’était plus un corps à présent. Mais un esprit. Elle se détachait de son corps lentement. On aurait dit que le plafond qu’elle fixait, l’attirait vers lui. Dehors, l’attendait ses amis: Sa mère, un cousin et sa grande tante. Ils avaient l’air ravis. Sur leur visage, s’affichait un sourire malicieux. Jessica les rejoignit, apparaissant dans son plus simple appareil, nue et luisante, et avec un violent souffle de vent, ils disparurent dans l’inconnu.

Couché, Benoit, le mari de tante Mélanie, se retournait dans son lit. Un vent violent avait créé de tels bruissements dans les arbres qu’il s’était réveillé. Mais à la réalité il arrivait difficilement à dormir tant ses souvenirs le torturaient. Cette nuit avait été tumultueuse. Il avait connu une fois de plus une expérience insoupçonnée dans les draps de sa nièce. Quelle phénomène cette gamine…

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Cet article a été écrit par Brook

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Comments (9)

  • Farapie
    Farapie 17 décembre 2012 à 9 h 45 min

    Histoire émouvante, révoltante et mystérieuse à la fois! J’aimerais juste un petit éclaircissement: elle était réellement sorcière ou elle l’est devenue à force d’être maltraitée et humiliée?

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  • Brook
    Brook 17 décembre 2012 à 11 h 16 min

    Merci Farapie! Elle est sorcière. Sa tante ne se trompe pas. Elle est sournoise. Mais l’attitude de sa tante a tendance à la faire passer pour la victime,ce qui est bien le cas, si on se contente d’avoir égard aux apparences. La vraie victime ici, c’est la tante…Quoiqu’on pourrait lui reprocher de participer à son malheur, tant elle ne donne aucune raison à Jessica de ne pas s’en prendre à elle.

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  • Josya Kangah
    josya kangah 17 décembre 2012 à 11 h 37 min

    Je partage l’avis et la préoccupation de farapie. Brook , peux-tu éclairer notre lanterne s’il te plait?

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    • Brook
      Brook 17 décembre 2012 à 12 h 59 min

      Josya comme je l’ai expliqué à Farapie, la vraie victime, c’est la tante, aussi cruelle puisse t-elle être. Jess est une fausse innocente, maltraitée certes, mais qui sait très bien se défendre…

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  • Farapie
    Farapie 17 décembre 2012 à 12 h 08 min

    On dirait que moi aussi je me suis laissée avoir par l’attitude de victime de la petite sorcière! Merci Brook pour l’explication et bonne continuation!

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  • Sadjee 17 décembre 2012 à 12 h 50 min

    Hello, Brook, je conteste l’interprétation que tu donnes de ta propre nouvelle ( c’est un peu gonflé, je sais,lol). Je t’explique pourquoi : Dans la première partie, tu (en tant que narratrice) nous décris les pensées/réflexions/sentiments qui animent Jessica. Et tu es claire sur ces pensées, quand tu dis par exemple:  » Jessica avait fini par mettre cette méchanceté sur le compte de l’incompréhensible. Elle pleurait chaque nuit en se demandant quand tout ceci s’arrêterait. »Si c’était Jessica elle-même qui racontait cela à un interlocuteur , on aurait pu croire à de la sournoiserie, mais ton choix narratif laisse penser qu’elle-même n’a pas conscience d’être réellement une sorcière. Et c’est exactement comme ça que je l’avais compris, comme une sorte de dédoublement de personnalité, je trouve cette perspective beaucoup plus intéressante d’ailleurs. Dans tous les cas, très joli moment de lecture, avec ce qu’il faut de piquant.Merci!

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  • Brook
    Brook 17 décembre 2012 à 13 h 05 min

    lool! Alors Sadjee je dis ce que je vois, pour ensuite laisser la parole à Jess. En apparence, elle pleure, se montre affligée, parfois même, elle souffre vraiment. Sa tante est réellement méchante. Après on peut découvrir une autre facette d’elle, qu’elle assume. C’est là, sa duplicité…Merci 🙂

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  • Kitchin
    kitchin 18 décembre 2012 à 11 h 00 min

    bon texte, après tes expliquations, j’y vois plus claire. Mais dans l’histoire je trouve qu’ il y’a beaucoup de contraditions: Jess qui vient habiter chez une tante qui ne portait pas sa mère dans son coeur(et sa mère l’a laissé venir comme ça?), ensuite la jeune fille maltraité, qui même sorciere se  » tape » l’homme de sa tante , ???.
    Dans l’histoire j’ai trouvé tout les personnages hyprocrites,méchnants, immorales….
    d’ou j’arrive pas à degager de morale

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  • Brook
    Brook 18 décembre 2012 à 14 h 17 min

    Si au moins la mère savait tout ça…Jess elle même découvre et subit. Mais elle n’est pas que victime. Et oui! toutes les histoires ne se terminent pas forcément par une morale évidente (quoiqu’il y en ait une).Je suis ravie que cette ambiguïté et cette complexité dans les rapports humains soient perçues au delà de tout! Et oui la contradiction est le nœud même ici! La victime-coupable (Jess), le bourreau-maltraité (la tante), le moralisateur-sans moral (l’oncle)

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