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Marc-Henri Ettien

L’ESCLAVE DE L’ESCLAVE

mai 10, 2013 1:57 Publié par
Dans l’esprit du fugitif défilèrent les splendeurs de l’île : la crête de la plage, les vasières lagunaires; vaste fresque de sable ondulant sur la dentelle du littoral. Kosro Epekou choisit d’abord de mener ses poursuivants vers les dépressions marécageuses. En prenant le risque d’être ainsi à découvert, il s’exposait aux coups de feu. L’homme n’en avait que trop bien conscience : la meute le voulait vivant et valide. Il accéléra le pas. Kosro  courut à en perdre haleine, chérissant au fond de son cœur chaque périmètre de la terre Avikam. La zone où il le conduisit l’agilité de ses pas était faite d’une végétation capricieuse. La magie du littoral décupla son souffle. Le sable brun de l’ile le transmuta. Une bonne partie des poursuivants dut abandonner la course. Le fugitif connaissait parfaitement les subtilités de cette  île dont le rivage maritime s’ouvrait sur des allées d’arbres arqués. La face lagunaire, elle, faisait place à une végétation de cultures vivrières. Et c’est au cœur de la végétation lagunaire que Kosro Epekou choisit de semer la horde. Il y  mit toute l’agilité de son corps, toute la subtilité de son flair. Echapper à la meute, faire corps avec sa terre, enseigner à l’enfant qui lui naitrait d’Anoumizi Benissi, les secrets de la mangrove et du palétuvier. Impératif, devoir. Mais les dieux du littoral furent d’un avis opposé. La troupe, ou du moins ce qu’il en restait, finit hélas par  l’encercler. Débuta alors pour Kosro Epekou le voyage vers les terres de l’oubli. Ces terres au verso de la ligne d’horizon. Des  nuits entières  à voguer sur la furie des vagues. La mort de compagnons d’infortune. Des corps jetés par dessus bord,  le silence d’un ciel  sans étoiles et la cravache rythmant la marche des  saisons, au cœur d’une cale fétide. Pour survivre au voyage, Kosro Epekou  dut couver  le souvenir des terres ancestrales : les sables fins et clairs de Braffédon et d’Avradivry ,  ces vastes étendues de raphia à Audoin qui débouchaient sur la zone forestière de Vridi. Il y eut aussi et surtout le souvenir d’Anoumizi Benissi, fille de Toukouzou, rencontrée à  Braffedon…Oui il reviendrait vers elle.  Et, ensemble,  ils réinventeraient le verger de la vie. Ensemble, un jour, ils tisseraient l’existence, en  des gestes simples, sous un ciel passionné. C’est l’air glacial de la Virginie qui lui fit perdre  ses derniers chiffons de rêves.   Le vent l’avait pris à   la racine de l’âme, lui avait déchiré la chair d’un stylet insolent. Kosro avait réalisé qu’il n’était  plus de ce  monde ou,  au moins, plus du monde de ses pères. On ne meurt jamais en enfer. Y être,  c’est être déjà mort. Kosro Epekou se le répéta  plus d’une fois, se jetant à corps perdu dans le labeur, après une courte période de  dépression. Mais quelquefois renaissait le fol et douloureux espoir de la résurrection, le rêve d’un retour vers Toukouzou. Là il y avait  Benissi. Avec elle, il rebâtirait le monde, panserait la purulence  de la vie et referait la mer. Mais l’idéal d’un retour vers le paradis serait resté intact, si par un soir d’été, il n’y avait eu  Shine Caryl. L’enfant de Toukouzou avait un jour surpris le regard incandescent de la femme blanche sur lui . Mais il l’avait interprété comme une marque de  colère. Pouvait-on poser un regard autre que celui du courroux sur un esclave ? Était il possible qu’une femme libre, une femme blanche perde son temps à fixer un homme-chose, un homme-cale, un homme-crachat ? Pourtant, ses muscles fuselés, son port harmonieux, cette façon de bouger des épaules imposantes, n’avaient laissé indifférente la tranche de lumière  qui s’était fait jour au cœur de l’entrepôt où dormait Kosrou.  C’est que Shine, depuis les premiers instants de l’arrivée de l’esclave, avait eu faim de l’homme. Debout face au mâle interloqué, la femme s’était goulûment abandonnée ; lui défaisant la chemise d’un geste nerveux et se  perdant passionnément dans la toison pectorale de l’Avikam. Ce qui suivit relevait de la pure folie : le monde  s’abolissait en une éclipse abrupte, la terre et la mer gommaient l’espace, le jour et la nuit s’étreignaient en une sarabande sans rivage. Mais il y avait aussi et surtout eu ce fait capital, ce geste  incroyable, cette pose insondable : la blanche  agenouillée devant lui, l’esclave. Emu de ce qu’il avait pensé  être un acte d’humilité, il avait entrepris de la relever. Elle s’y était refusée catégoriquement. Bientôt, il n’avait eu  plus que sa gorge pour râler tel un félin de la Côte forestière de Toukouzou. Shine et Kosrou renouvelèrent cet épisode,  à l’infini, au fil d’amours buissonnières. Un seul regard de l’homme suffisait. Un seul geste de l’esclave. Et la lune s’agenouillait, repoussant en arrière sa crinière immaculée,  sacrifiait aux dieux de l’abolition, d’une langue passionnée !    
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Cet article a été écrit par Marc-Henri Ettien

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Comments (8)

  • Sadjee 11 mai 2013 à 12 h 35 min

    Forme sublime, comme d’habitude. Par contre, l’idée que la domination du Noir sur la Blanche soit d’ordre phallique me laisse un goût d’amertume…

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  • Marc-Henri Ettien
    Marc-Henri Ettien 11 mai 2013 à 16 h 02 min

    Bon, te fâche pas Sadjee ! Des fois,nous autres hommes, n’avons que le muscle
    comme argument. Les femmes sont trop fortes et je ne suis pas surpris que ce
    soient elle qui portent en elles le projet capital de l’existence : l’enfantement.
    Pour moi, le personnage principal du roman de la vie, c’est la femme. Ce que j’ai écrit là, exprime involontairement le complexe qui habite à des degrés divers tous les pauvres mâles que nous sommes…

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  • Sadjee 11 mai 2013 à 16 h 15 min

    Ah si c’est ça…je veux bien,lol#bouchedegarconesttropsucree!

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  • Josya Kangah
    Josya KANGAH 12 mai 2013 à 0 h 12 min

    Lol

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  • Heidi 13 mai 2013 à 21 h 04 min

    ok! on comprend mieux le titre de la nouvelle. Beau texte, fin inattendue mais je ne suis pas convaincue. Pour moi, ce n’est pas un rapport de maitre-esclave. Il y a plus de volonté que de soumission chez la belle à la crinière immaculée, plus de jouissance, de passion que de souffrance, esclave du plaisir?!

    J’aime beaucoup l’écriture de la nouvelle, cette manière de racoonter, la description des lieux, le suspense de la fuite, de la captivité, de l’espoir qu’on ose puis qui meurt. Par contre, la répétition des mots m’a un peu gêné ‘végétation’, ‘agilité’.

    Mon passage préféré: « C’est l’air glacial de la Virginie qui lui fit perdre ses derniers chiffons de rêves. Le vent l’avait pris à la racine de l’âme, lui avait déchiré la chair d’un stylet insolent. »

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  • Marc-Henri Ettien
    Marc-Henri Ettien 14 mai 2013 à 11 h 08 min

    Merci Heidi pour la pertinence du regard. C’est vrai qu’il y a des répétitions. C’est aussi cela le risque de l’écriture en urgence. Je voulais juste marquer la commémoration du 10 mai: Et donc le texte est imaginé et écrit le jour même où il est publié…Pour la notion de « soumission » et sa mise en parallèle avec l’esclavage, c’est juste de la métaphore ou de la provocation. Il n’y a là que pure volonté. En fait, ce qui est en jeu ici, c’est précisément le contraire de l’esclavage, c’est-à-dire l’abolition. Kosro et Shine brillent par leur capacité de faire bouger les lignes; clandestinement, oui mais intensément. Il n’y aurait eu aucun charme à réinstaurer ou à radicaliser l’esclavage ! Tout le charme est dans l’élan libertaire.
    J’ai voulu par ailleurs, instaurer une petite réflexion sur les présupposés du « sexe oral »; mais il me semble que le lectorat n’a pas forcément perçu cet aspect – peut-être – trop trivial du récit..

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  • Heidi 14 mai 2013 à 12 h 53 min

    Oh pas si trivial mais je ne m’y suis pas attardée parce que je trouvais un brin scandaleux l’intrigue charnel en ce jour de commémoration de l’esclavage ; le même esclavage où mort, horreur et souffrances indélébiles se sont côtoyées impunément.
    Vu tes explications, je comprends mieux ta démarche…

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  • Marc-Henri Ettien
    Marc-Henri Ettien 15 mai 2013 à 9 h 01 min

    Cachez moi ce sein que je ne saurais voir le jour de la commémoration ! lol
    Dans une autre nouvelle, j’aborderai la question des abus sexuels sur les esclaves.
    Tu sais. la notion même d’abus sexuel sur un esclave est un presqu’un non sens,
    l’esclave étant réduit au rang d’objet. Parler de l’esclave sans le sexe, c’est peut-être là, le brin de scandale…

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