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Hanielophir

LES DERNIÈRES FUNÉRAILLES

février 10, 2013 11:50 Publié par

Pas un seul client au Quai 20 depuis deux semaines, une situation qui a fait prendre à Jonathan et Simon des têtes d’enterrement. Ces deux frères, gérants de ce petit magasin de location de chaises, de tentes et d’appareils de sonorisation, avaient les poches désespérément vides, et n’étaient pas les seuls. Tous leurs « collègues » étaient également tristes car touchés par ce vent de disette qui soufflait au CP2.

Le CP2 est une mythique place, un petit terrain célèbre à Yopougon, où se tiennent diverses manifestations. Des discours politiques aux séances d’évangélisation en passant par les fêtes régionales, les matchs de football et autres occasions de réjouissances collectives, cette place est un véritable centre culturel à ciel ouvert. Elle attire toujours du monde, probablement à cause de son bon positionnement géographique, car située en plein cœur de Yopougon, non loin de la voie principale de cette commune d’Abidjan.

Mais si le CP2 est si célèbre, c’est parce qu’on y organise des funérailles. Du mercredi au samedi, de 20 heures à l’aube, le terrain change carrément de look. Plusieurs tentes y sont dressées pour la tenue de cérémonies de deuil, avec des centaines de chaises en dessous. Un monde fou déferle sur les lieux et vibre au rythme des sonorités distillées par des orchestres. A défaut, on se contente de jouer de la musique selon l’appartenance ethnique de la personne disparue.

Au CP2, les funérailles sont organisées pour des défunts venant de tous les endroits du pays, certains ayant même perdu la vie à l’étranger. Leurs parents choisissent le CP2 pour que la cérémonie connaisse un « succès ». En effet, les funérailles en Côte d’Ivoire sont de véritables défis à relever pour les familles éplorées, dans le sens où certaines cherchent le soutien financier des connaissances et alliés, pendant que d’autres en profitent pour étaler leur aisance sociale. Dans tous les cas, on arrive plus ou moins à atteindre ses objectifs car la référence du CP2 est suffisante pour attirer les gens.

On compte souvent plus de 5 cérémonies lors des soirs de funérailles. Des gens se rendent au CP2, pas pour partager la douleur de la famille éplorée – qu’ils ne connaissent même pas parfois -, mais juste pour la drague. Et tout le monde se prépare à ce jeu, surtout les femmes particulièrement « généreuses » en ces circonstances. Elles ne disent presque jamais non à cause de l’alcool qui coule à flot sur le terrain et qui éveille en elles certaines pulsions. Tout le monde se saoule la gueule, généralement avec du « koutoukou » ou « gbêlê », une célèbre boisson frelatée qui fait tourner la tête en si peu de temps, et pour peu de sous.

La tenue des funérailles au CP2 est un véritable business. Aux alentours du terrain sont ouverts plusieurs magasins de location de chaises, de tentes et d’autres accessoires indispensables pour ces cérémonies. Les propriétaires de ces locaux font de très bonnes affaires, avec ces veillées qui n’en finissent pas.

Mais depuis deux semaines, point de funérailles au CP2, un fait rarissime que les gérants de ces magasins avaient du mal à s’expliquer. Habituellement, ils étaient tellement débordés qu’ils n’arrivaient pas à satisfaire tout le monde. Même à la place Figayo, la non moins célèbre voisine du CP2, aucune veillée funéraire n’était prévue. Si cela laissait penser qu’il y avait moins de décès en cette période, ce passage à vide n’arrangeait pas ceux qui vivaient de ces cérémonies, comme Jonathan et Simon. Assis devant leur magasin, ils étaient étonnés de voir les gens passer sans marquer un arrêt, ne serait-ce que pour se renseigner sur le prix de location d’une chaise.

Cette semaine, si aucun client ne se manifestait, les choses se compliqueraient pour les deux frères qui avaient pris la mauvaise habitude de dépenser tout ce qu’ils gagnaient. Ils n’avaient jamais été tentés de faire des épargnes et vivaient très mal cette période délicate.

Il était bientôt midi ce mardi et Jonathan et son frère faisaient grise mine dans leur magasin. Ils étaient tellement silencieux qu’on imaginait aisément qu’ils étaient tenaillés par une faim terrible. Mais ils ne pouvaient même pas se permettre de s’acheter un petit plat de garba, la nourriture qui sauvait les pauvres à Abidjan, et qui était presque devenue un luxe aujourd’hui. Les deux frères préféraient s’acheter deux « J’ai hont’oh » au bord de la route, qui coûtaient 50 francs l’unité. Il s’agit d’une espèce de galette gigantesque qui rassasie tellement vite qu’on est sûr de ne pas mourir de faim. Synonyme de profonde misère, « J’ai hont’oh » porte son nom du fait qu’on préfère la manger caché, au risque d’être couvert de honte avec le regard des autres. Mais avant que les deux frères décident d’acheter leur repas de midi, une voiture stationna devant leur magasin.

« Bonjour les jeunes, je dois faire la veillée de ma mère ce samedi et je recherche tout ce qu’il faut pour la cérémonie. Puis-je trouver le nécessaire chez vous ? »

En entendant la voix de ce monsieur, les visages de Jonathan et Simon scintillèrent subitement de joie. Ils oublièrent leur faim et répondirent, évidemment, favorablement à la demande du client. Les deux frères venaient de décrocher un très bon marché. Le client réserva tout le terrain du CP2, et commanda tellement de tentes et de chaises que le Quai 20 ne pouvait tout fournir. Mais ce n’était pas un problème pour eux car ils avaient l’intention de collaborer avec leurs concurrents.

Avec la réservation du client, ils décidèrent de s’offrir un repas dans un bon restaurant du coin. Après, ils s’assirent dans un maquis, à proximité de leur magasin, où ils alignèrent les bières. Ces jeunes étaient très connus dans le quartier et tout le monde savait que, quand ils avaient de l’argent, ils payaient à boire à tout le monde. Et ce jour-là, ils ne dérogèrent pas à la règle. Leur table fut ainsi prise d’assaut par leurs amis, très curieux de savoir l’origine de l’argent qu’ils étaient en train de dépenser, vu que le « terrain était très sec ». Jonathan, l’ainé des deux frères et le plus bavard, lâcha le morceau.

« Nous avons eu une grande réservation pour ce samedi. Il n’aura pas de place au CP2 car nous devons dresser des tentes partout. Il s’agit de la veillée d’une très grande dame, donc les moyens ont été mis à notre disposition ».

La soirée fut très longue pour les deux jeunes gens qui levèrent le coude à volonté.

Le jour suivant, une voyante dont le domicile était au bord du terrain fut alertée par ses génies, sur son lieu de travail. Dame Kouyaté, agente de santé dans un établissement public, n’était pas comme les autres. Elle voyait tout ce qui se faisait dans le monde mystique par l’entremise de ses génies et apportait des solutions dans le monde réel. Son domicile était régulièrement pris d’assaut par des gens bien connus de la vie abidjanaise, parmi lesquelles des candidates aux concours de miss et des artistes chanteurs.

Ce jour-là, dame Kouyaté tomba en transe car ses génies voulaient absolument communiquer avec elle. Dans la soirée, elle fit tout pour rencontrer Jonathan et son frère qu’elle connaissait très bien. Elle ne passa pas par 4 chemins pour se faire comprendre.

« L’un d’entre vous est en grand danger de mort. Mes génies m’ont révélé que vous venez de décrocher un marché pour ce samedi, et que les gens ne sont pas contents. Surtout l’un de vos grands concurrents. Venez me voir, je vais vous remettre quelque chose pour vous protéger sinon, j’ai bien peur que ce soit les funérailles de l’un de vous deux qui suivent, après celles que vous préparez !»

Les deux frères, bien qu’ayant écouté attentivement la voyante, considéraient ce qu’elle disait comme des couleuvres impossibles à avaler. Ils n’avaient jamais cru en ces choses mystico-spirituelles et se foutaient pas mal du conseil de Dame Kouyaté. Ils continuèrent alors leurs fredaines tranquillement jusqu’au samedi, jour de la veillée.

Le matin de ces funérailles exceptionnelles, Jonathan, grand amateur de football et fan incontestable de Didier Drogba, décida de taper dans le ballon avec ses amis, sur le terrain du CP2. A quelques heures de procéder à l’installation des tentes et chaises pour la veillée de ce soir, le jeune homme pétait la grande forme et était loin de s’imaginer qu’il vivait les derniers moments de sa vie.

Sur le terrain, alors qu’il était esseulé quelque part, il s’écroula. Personne ne réalisa, sur le coup, ce qui se passait. Mais Jonathan pépiait et tremblotait de tout son long, avec une difficulté visible de respirer. A ce moment, ces amis réalisèrent qu’il avait des problèmes. Tout le monde se rua vers lui pour lui apporter une assistance, mais en plus d’être difficile de le maitriser, personne ne savait que faire. On décida alors de le transporter dans une clinique à quelques mètres du terrain. A l’entrée, avant même qu’un médecin ne vienne s’occuper de lui, il ne bougeait plus. Il était trop tard ! Jonathan avait rendu l’âme de la façon la plus brusque et incompréhensible. Simon était inconsolable mais n’avait pas le choix ; il devait honorer l’engagement pris avec leur unique client de la semaine, le jour même du décès de son frangin.

Quelques jours après, Simon se chargea de l’organisation de ses dernières funérailles, celles de son grand frère. Amis et connaissances étaient présents et chacun se posait encore des questions sur ce départ soudain de Jonathan.

Mais ce jour-là, un phénomène paranormal se produisit. Alors que le corps était exposé et que les amis passaient pour le regarder une dernière fois, on vit des larmes qui coulaient du visage de Jonathan, le mort. De grosses larmes que sa mère essuyait à chaque fois. Chacun se demandait intérieurement ce qui se passait et personne ne comprenait, personne sauf une : Dame Kouyaté. Présente à la veillée de Jonathan, elle approcha Simon et lui dit ceci : « Ton frère regrette de ne m’avoir pas écoutée, c’est pourquoi il pleure. Il a été surpris ! Mais il souhaiterait que tu fasses très attention dans la vie car nos ennemis sont partout et très proches de nous!»

En la mémoire de Emmanuel alias Manou, très actif au terrain CP2 du Bloc Célibataire, il y a quelques années de cela !

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Cet article a été écrit par Hanielophir

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Comments (7)

  • Licka choops 10 février 2013 à 13 h 23 min

    de par ce que c’est une histoire vrai je m’incline, skyrock va adorée parce que c’est à yopougon lol et paix à l’ame du défunt et merci à toi pour cette leçon

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  • Skyrocket
    Skyrocket 10 février 2013 à 13 h 39 min

    Licka tu es kpakpato deh! En effet dès que j’ai vu Yopougon j’étais contente mais je ne connais pas la place CP2 et à la base j’ai cru que c’étais figayo que l’auteur décrivait. Bref j’aime l’histoire parce que justement c’est du réel et c’est très bien relaté.

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  • Licka choops 10 février 2013 à 13 h 47 min

    lol pardon je vais plus parler

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  • Sadjee 11 février 2013 à 9 h 37 min

    Cette histoire m’a fait froid dans le dos…surtout de savoir qu’elle est vraie. Merci, Hanielophir, pour cette leçon de vie! Et j’ai bien rigolé pour le « j’ai hont’oh », je ne connaissais pas!

     Reply
  • Manu Manuh 11 février 2013 à 11 h 26 min

    Bonjour Hanielophir ,
    j’ai pris du temps, et j’ai lu cette histoire par deux fois. Elle est émouvante.

    En revanche, j’ai aussi quelques réserves sur certains aspects et l’évolution de ce texte.

    Dommage que ne figurent pas ici ton email ou ton contact! Je te les aurais exprimés longuement, volontiers.

    Bon courage.

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  • Valdo One 11 février 2013 à 13 h 23 min

    Témoignage poignant en plus d’être vrai. Merci pour cette leçon de vie.

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  • Hanielophir
    Hanielophir 11 février 2013 à 19 h 27 min

    Skyrocket, la place CP2 est située juste à côté du lavage, en empruntant la voie menant vers le complexe. Elle n’est pas éloignée non plus du marché de Selmer et est moins grande que la place Ficgayo. Quant au « jai hon’toh » Sadjee, c’est dans le jargon du coin que cette dénomination a vu le jour! La galette est de couleur rouge et à la forme d’un coup de poing! On peut la conserver pendant plusieurs jours sans crainte, elle ne pourrit pas et devient très dure! Oh Manu Manuh, j’aimerais bien connaître les réserves que tu as sur certains aspects. Pour moi, il n’y a aucun souci, tu peux les balancer en commentaires. Je suis certain que ce sont des remarques constructives, qui me permettront de m’améliorer.

    L’histoire s’est déroulée au début de l’année 2006! Simon est encore là, et selon les dernières infos que j’ai de lui s’occupe toujours de l’organisation des cérémonies de deuil, mais dans un autre magasin. Dame Kouyaté aurait toujours ses dons de voyance et n’a pas changé de demeure. Inutile de préciser que ce ne sont que des noms choisis pour le texte. Certains habitués du coin ont déjà reconnu la voyante en question.

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