About Author

Yehni Djidji

J’ai lu : Les coupeurs de têtes

janvier 14, 2017 10:41 Publié par

L’HOMME-NÉ-AVANT-SON-PÈRE

  Dans « les coupeurs de têtes », Kassi alias « l’homme-né-avant-son-père » revient dans son pays d’origine après une quinzaine d’années d’absence. Il n’est pas le prototype de l’immigré qui a réussi et revient en fanfare. C’est plutôt un homme qui a échoué qui rentre au bercail. Un homme qui refuse de réfléchir à son échec, ses peurs, sa vie. Un homme qui refuse de poser des questions aux autres et de s’en poser à lui-même. Kassi rentre dans un pays sous les soubresauts de folles rumeurs. Ces rumeurs parlent de quidams qui « soulagent » d’honnêtes citoyens du poids de leur tête pour des sacrifices rituels. Mais les coupeurs de têtes, que Amadou Koné met en scène dans cet ouvrage, ne font pas seulement référence à ceux qui savent manier la lame aiguisée d’une machette. Ce sont différentes situations qui font perdre la tête aux Hommes que « l’homme-né-avant-son-père » et le lecteur côtoient au détour de chaque page.

LES COUPEURS DE TÊTE

  D’abord les femmes. Kloh Issiaka, commis du Ministère de la Construction et de l’Urbanisme à Bouta, petite cité balnéaire « poussiéreuse, rouillée, aux rues rapiécées, crevassées, aux maisons coloniales délabrées », vivant lui-même dans une demeure désuète et exigüe trouve le moyen d’avoir deux femmes à la maison et plusieurs à travers la ville. Selon lui
« tout corps féminin qui nous échappe passe à l’ennemi ». P36
A ses yeux, ce corps féminin est donc le meilleur moyen, le moyen le plus agréable de perdre la tête. Ensuite l’argent. L’envie d’en avoir toujours plus. Le nôtre, mais aussi celui des autres tant qu’on y est. Quitte à les « aider » à mourir pour bénéficier d’un héritage précoce. Comme Gloria, la prostituée nubile qui ne manquait jamais ses 5 prières par jour pouvait le dire:
« Vraiment sommes-nous capables seulement de savoir ce dont nous sommes capables ? » p.27
N’oublions pas la famille. Quand on a un salaire de misère et qu’il faut prendre en charge frères, sœurs, neveux, demi-frères, mères et marâtres sans compter sa famille proche, il y a de quoi perdre la tête. Enfin l’espoir. Cet espoir de voir sa situation s’améliorer. L’espoir qui pousse à poser des actions insensées parce que ne plus croire serait éteindre la flamme qui maintient en vie. Espérer comme Salifou, qu’en continuant de graisser des pattes et mouiller des barbes, il aura enfin gain de cause. Croire que à coup de billets de banque et de pains frais gratuits, il obtiendra enfin les papiers du terrain qu’il a acheté légalement,  mais que les autorités compétentes lui ont vendu illégalement. Les coupeurs de têtes

LÀ-BAS COMME ICI

  L’histoire fictive campée au temps du parti unique, dirigé par le « timonier infatigable, le guide éclairé et le conducteur avisé » revêt pourtant les multiples contours d’une réalité dans laquelle nous pouvons nous reconnaître encore aujourd’hui.
« C’est tout le pays qui leur appartient. Ils ont vendu tout le pays, vendu toute la terre. Et nous marchons sur une terre qui n’existe plus, nous respirons de l’air qui n’existe plus. Ils possèdent toute la terre. Ils construisent toutes les grandes maisons. Ils les louent à prix d’or, ils les revendent à des sommes que je ne pourrais même pas compter. Ils ont toute la terre, tout l’or. Et ils pensent que nous n’avons pas de tête parce que nous voyons tout et acceptons tout »P  137
Là-bas, entre les pages blanches, comme ici sous nos cieux, la même rengaine. Le peuple qui se sent souvent lésé face au luxe insolent et mal acquis de certains puissants, se plaint toujours, se révolte parfois, mais finit irrémédiablement par se calmer. Il suffit de lui jeter en pâture quelques têtes de boucs émissaires, têtes accessibles et « coupables », alors que les vrais problèmes demeurent. Et on finit par se demander comme Kloh Issiaka si
 « La démocratie peut-elle fonctionner correctement dans un pays pauvre peuplé surtout d’analphabètes ? » P 140
« Les coupeurs de tête » de Amadou Koné est un petit livre de 186 pages qu’on pourrait lire en une demi-journée. Toutefois on aurait tort de procéder ainsi. On passerait immanquablement à côté de la profondeur de certaines phrases, des leçons de vie cachées derrières les traits d’esprit. Quand on ferme ce livre après l’avoir bu jusqu’à la dernière goutte, un sentiment douloureux nous habite. Le sentiment douloureux que le peuple, n’est qu’un pion dans un jeu dont il n’est pas le maître. Pion que l’on manipule, déplace, sacrifie selon les intérêts du moment. Un colosse  qui n’a pas les pieds mais plutôt la tête d’argile. Le sentiment que quiconque veut se rebeller contre l’ordre établi, avoir une conscience et la faire valoir est voué à une mort certaine. Car jamais, les grands de ce monde n’accepteront de perdre leurs privilèges. Mais après tout, il faut bien mourir de quelque chose…
Tu peux être sûr qu’un système bâti sur le vol est voué à la destruction, car dès lors que les volés commencent à comprendre que l’enfer qu’ils vivent est artificiellement créé par d’autres qui jouissent des délices du paradis, ils sont prêts à tout pour que ça change. P48

Classés dans :

Cet article a été écrit par Yehni Djidji

Previous Post Next Post

Comments (0)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Yehni Djidji