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L’ECRIVAIN

mars 3, 2013 9:20 Publié par

Elles sont encore là! Sonnent, résonnent, carillonnent. Je suis à bout, je suis debout.

Décidément ! Ce soir encore elles n’ont guère manqué leur rendez-vous : notre rendez-vous. Elles sont une fois de plus venues, troublant ainsi un sommeil fort bien éveillé : mon sommeil. Elles sont là, ces tambourinaires invincibles du chant insomniaque de mes nuits. Elles ont toqué à la porte de mes yeux, puis avant même que je n’aie pu, entrez ou sortez leur dire, s’y sont installées grossièrement, faisant sienne la demeure de mes rétines. Partant de mes yeux, comme un doux poison ; elles se sont comme à leur habitude, tranchée par tranchée emparées de mon être de géant presque gisant face à tout ce qui va mal.

Depuis des années elles se sont octroyées ce droit, celui de pénétrer en mon sein sans même que je n’aie mot à dire. Pour elles il n’y a que les maux qui comptent ; ceux dont souffre le monde. Elles se défendent bien de faire irruption en moi, c’est moi qui les y ai invitées me disent-elles. Il va bien falloir que je prenne une décision alors, les accepter ou une bonne fois pour toutes les annihiler.

Bizarre la face qu’elles me présentent en cette nuit, tel moi à bout de sommeil, elles aussi semblent être à bout de voyage : tout devra être donc décidé aujourd’hui semblent-elles me dire. Elles me semblent atrabilaires: énervées par mes hésitations. Pour cette nuit, c’est décidé elles ne se contenteront pas d’aggraver mon trouble sommeil, mais elles parleront. Au commencement était la parole, alors qu’elle soit.

-Jusqu’à quand ? Jusqu’à quand, comptes-tu résister ? Jusqu’à quand, crois-tu pouvoir faire semblant de dormir ? Mi endormi, mi réveillé : c’est tout ce que tu as trouvé ? On dort ou on est éveillé pas les deux à la fois. Jusqu’à quand crois-tu pouvoir faire supporter à ce corps et cette âme ce sommeil itérativement perturbé ? Tu souffres de la souffrance des autres, tu pleures des pleurs de l’enfant, tu as faim de la faim du gueux, tu trimes de la trimarde de cette prostituée, tu trembles du froid de tous ces dévêtues, ces mal vêtues et tu es malade de la misère de tous ces pauvres. Tu portes le fardeau de cet enfant esclave qu’on nomme malicieusement : bonne. La clochardisation de la jeunesse te révulse… Alors tu nous appelles parce que tu as besoin d’armes, d’âmes et de voix pour crier tout ça. Lorsqu’ à ton appel nous répondons, tu lambines tu hésites. Tu prétends réfléchir…

-A quoi donc réfléchis-tu ? A ce stade de pourrissement de ton monde, plus de réflexion ; une seule chose : l’action ou l’inaction. Alors choisis, parce que nous ne reviendrons plus ! Veux-tu de nous ? Vas-tu enfin nous accepter en cette nuit, puisque c’est bien toi qui nous fais toujours appel ?

-Mais…

-Non ! Il n’y a pas de mais qui tienne. Quoi ? Que la vie que nous te proposons, est très ou trop risquée. Que nos peuples ne nous suivent, ni ne s’écoutent jamais. Que nous nous exposons aux coups, à l’indifférence, à l’exil, à la censure. Que cela n’offre aucun avenir. Que les nôtres préfèrent les antéchrists de l’art aux princes des lettres que nous sommes. C’est tout ! Il n’y a que ça donc. Nous te disons alors, qu’il faut malgré tout nous accepter et agir : le silence tue et l’action sauve. Il faut essayer, une tentative vaut toujours mieux que mille abandons justifiés…

-Nous savons, que ce n’est qu’argutie tout ceci. Tu nous as intempestivement fait appel, alors viens. Tout ce dont tu nous fais ici état, est inclus dans le monde de nos idéaux, le monde de nos utopies, de nos uchronies. Celui que nous te proposons de peindre avec nous : un monde où tous auront les moyens de décider de leurs bonheurs. Le bonheur est une décision, voici une vérité tout le reste n’est que verbe mal à propos. Aidons les hommes à la prendre, dessillons-les, éboulons leurs fiels de notre plume joyeuse…

– Tu ne seras pas seul, tu ne seras jamais seul. Avant toi, il y en a eu, et après toi il y en aura. Refuse le silence. Tu n’as d’ailleurs plus aucun choix, regarde-toi. Regarde tes doigts tumescents de toutes les sensations du monde. Viens ! Viens qu’on t’aide à les en extraire. Viens qu’on s’en aille. Viens, car tu n’es point du sérail des silencieux, le silence t’est oxymorique. Aux mélancoliques véhiculons l’alacrité, saoulons-les de népenthès. Crions aux amants frustrés, qu’ils sont encore poreux aux flèches de Cupidon.

– Puis-je réaliser tout ceci de par ce que vous me proposez ?

-Sans aucun doute ! Crois-nous, les hommes l’ignorent peut être mais nous tenons l’impossibilité en lisière. Tout est réalisable avec nous. Ce que nous te proposons est simple : devenir écrivain. Avant toi il y en a eu d’autres, tu le sais et tu les sais.

Leurs voix te sont-elles aphones ? Non ! Nous le savons. Alors dépeuple-toi de tous ces sentiments…

– Écrivain ? Vous savez, je ne pourrai pas être aussi talentueux qu’eux ! Ils étaient parfaits, moi je ne sais pas…

-Tu as tort tu sais. Eux aussi ne savaient pas… En plus nul n’est parfait, l’homme est le seul verbe qui se conjugue exclusivement à l’imparfait. A force, tu y arriveras.

En plus, de là où ils sont, tes prédécesseurs n’ont jamais cessé de parler, de discuter, de quêter des héritiers, les leurs et tu en es un. Nous ne sommes d’ailleurs que leurs fidéicommis, notre présence résulte de leur volonté. Ils nous demandent de te transmettre leur désir, ils espèrent que tu n’y seras pas de marbre. Prête nous tes oreilles que nous te le prouvions.

Alors les lettres jetèrent mon ouïe dans une fantastique réunion que tenaient mes pères. Ces morts-vivants devisaient sur l’écriture. Alors à la reconnaissance de mon ouïe, l’un d’entre eux m’enjoint :

Va, chante sans soucis de mode ou de critique

Sans soucis de lois ni de maitre,

Selon le rythme de ton sang, selon ton âme,

Tes joies, ton amour, ta détresse.

Chante quand gronde en toi cette force invincible

Qui se libère par des mots.

Et dont tu ne pourras, fût-ce au prix de ta vie,

Détourner la douce violence.[1]

Après que j’eus entendu, ces doux vers, aux lettres je m’en suis remis. « Veux-tu que nous formions désormais qu’un ? Oui !» nous fîmes tel : j’étais devenu écrivain. J’avais ainsi décidé, comme Dadié ‘’de posé noir sur blanc’’ et pour le faire, il n’y avait pas meilleur conseiller que Lui :

Pour coucher noir sur blanc /Il ne faut pas toujours être grand clerc/Mais en avoir des visions pleins les yeux/Et le cœur bien en peine. /La masure qui décoiffe l’ouragan/ Est un sujet/le taudis sans rideau/- même usé, c’est un luxe-/ […] Soucis de l’homme/ Angoisse de la femme/ Larmes de la mère/Transes de la fiancée…/… Le labeur qui ne nourrit pas/Et la faim qui s’attable, se lève avec vous fidèle ; / Les morsures du sol rugueux sur les côtes, les hanches, les coudes ; / Les maternités sans lits, / les hôpitaux sans médicaments/ [….] Et tant d’autres, tant d’autres sujets [2]…

« Viens, allons-y, qu’elles m’ont dit. » Nous t’emmènerons là où Bucéphale ne put mener son maître Nous irons décrire, écrire, énoncer, dénoncer ; le faux, le fou, le flou, l’injuste, les corrompus. Nous allons aider à chanter le thrène des bourreaux, iriser les journées obscures des hommes…

Me voilà donc renaissant écrivain, prêt à écrire ses premiers textes…

                           


[1]  Extrait de liminaire d’Yvonne Hermann Oilson cité par Bernard Dadié dans legendes et poemes.

[2] Extrait de l’œuvre poétique : Légendes et poèmes de Bernard Belin Dadié dans son poème Noir sur Blancs

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Cet article a été écrit par SAS

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Comments (13)

  • Tanya Gourenne
    Tanya Gourenne 4 mars 2013 à 11 h 38 min

    SaS, j’aime ta maniere particuliere d’ecrire, ton approche du theme. C’est tres remarquable.

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  • Kitchin
    Kitchin 4 mars 2013 à 11 h 53 min

    Bravo Sas, comme precedemment tu as to verve avec la force des mots et ton style tout particulier , et je trouve le texte plus soft et compréhensible mais. Il y’a un mais ,, g trouvait ton texte beaucoup philosophique et il n s laisse prend par l premier venu. C ton style, ta manière de faire danser les mots, du courage , bravo et à te lire

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  • SAS
    sas 4 mars 2013 à 15 h 49 min

    Merci d’avoir lu Tanya et Kitchin. Pour ta/votre remarque Kitchin, c’est noté. Avec vos critiques, surement que j’arriverais à pondérer les attentes des lecteurs et les envies de ma modeste plume d’auteur. MERCI.

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 4 mars 2013 à 16 h 08 min

    « La nouvelle littéraire est un récit bref qui présente une intrigue simple
    où interviennent peu de personnages. (Petit Larousse)

    En général, la nouvelle contient une situation initiale, un élément déclencheur (événement qui perturbe et dérange), une suite d’actions et un dénouement, souvent inattendu.

    La nouvelle peut être réaliste, fantastique, policière ou de science-fiction.

    Les personnages et les actions doivent être vraisemblables.

    Le personnage principal pose la majorité des actions et les personnages secondaires sont peu nombreux.

    Le narrateur raconte les évènements essentiels à l’action, en évitant les digressions, même intéressantes. » Excuse moi pour cette définition tirée du Petit Larousse mais je pense que tes textes (quoi que beaux) ne respectent pas vraiment la définition de la nouvelle. Parce que quand on te lit, l’histoire se dégage difficilement

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  • licka choops 4 mars 2013 à 20 h 02 min

    tout à été dit hein tu as ton style à toi mais moi quand je vois ce genre d’écriture je demande à l’auteur quel style de lecteur tu recherches? Moi je parle en conséquence aujourd’hui la jeunesse s’en fou de la lecture et si en plus on leur donne des histoires difficile à cerner comme un texte philosophique bah on les fera fuir encore plus. Ton style il est bien pour qui aime les grandes structures! mais est ce que tu peux écrire pour le petit publique? Parce que lire c’est voyager, c’est s’amuser et voilà ce qui manque à ta plume cette petite touche de folie qui donne envie de lire. Je ne veux pas etre méchante hein loin de là j’ai fait la meme remarque à MARSHALL KISSY que je trouvais barbant il m’a prouvé qu’il peut etre un poète et à la fois donner de la vie à ses textes. J’espère te lire sous un autre genre moins grandiose! parce que quand c’est pas accrocheur dès le début on juge l’histoire sans la terminer. Certain aime ce style mais pour nous autre là comment on fait?

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  • SAS
    SAS 4 mars 2013 à 20 h 22 min

    Merci pour ta critique, j’en tiendrai compte. Pour la nouvelle je connais mal/heureusement la nouvelle définition (boutade).
    Pour ma défense je répondrais, point par point au risque d’être long.
    1- Tout en ne vous/t’encombrant pas de tout une histoire de la littérature, je te répondrais modestement que les œuvres constituant celle ci n’ont jamais été recluses à des approches définitionnelles. Bien au contraire, elles sont et demeurent à mon avis, perpétuelle innovation et révision dans l’objectif de sortir des sentiers battus. Il n’y a que de la sorte qu’on fait revivre la littérature. Pour preuve et à mon crédit, je peux citer des nouvelles assez longues d’auteurs tels : Tolstoï (in contes et nouvelles vol 1, 2, 3, 4, 5), Johann Wolfgang Von Goethe (in les bonnes femmes) ou encore Balzac (in Les secrets de la princesse de Cadignan) pour ne citer que ces quelques auteurs. Si l’on se fie à la définition qui voudrait une nouvelle courte et … vous/tu conviendras avec moi que leurs textes n’en seraient pas.
    2- Pour continuer sur la même lancée, je dirais qu’il est certes risqué ; mais pas interdit de tenter de nouvelles choses et d’innover en matière d’écriture. C’est peut être ce choix qui est le mien (quoique…) et je pense qu’il n’y a qu’ainsi qu’on peut essayer de créer son originalité. En la matière, nos devanciers ivoiriens nous montrent le chemin avec le genre dit Nzassa (Adiaffi, Nokan, Tirburce, wère wère Liking…) Certaines de leurs œuvres seraient inclassables si l’on se fiait à la définition qu’on en donne. Toujours avec les exemples j’évoquerai Louis Ferdinand Céline l’un des meilleurs écrivains Français, dont le roman voyage au bout de la nuit à bouleversé tous les codes romanesques de l’époque.
    3- Pour clore concernant l’histoire qui se dégage difficilement, je dirai que j’acquiesce totalement ton ressenti de lecteur. Je m’attèlerais à rendre mes histoires plus perceptibles. Néanmoins je croyais, avoir respecté la forme (situation initiale, élément déclencheur…)
    4- Pour satisfaire cette insuffisance de mon texte à ton égard je résumerais donc : j’essayais à travers ce texte d’encourager ceux qui désiraient écrire, mais s’encombraient de doutes, craintes… et je l’ai fait via la mise en scène d’une rencontre fictive entre des lettres et un aspirant écrivain…
    5- Tes commentaires sont bien notés, ils demeurent les bien venus quant à mes publications (critiques ou élogieux soient-ils) j’y veillerais la prochaine fois surement. Je m’arrêterais là car j’ai été assez long.

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  • SAS
    SAS 4 mars 2013 à 20 h 26 min

    Licka tes critiques sont pas méchantes et je les lirais même si elle l’étaient. Sache que j’y tiens et tiendrais compte. Merci

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  • licka choops 5 mars 2013 à 6 h 29 min

    merci

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  • Marshall Kissy
    Marshall Kissy 5 mars 2013 à 23 h 38 min

    Juste une petite coquille grammaticale à souligner : « elles se sont octroyées ce droit » (plutôt octroyé). Merci SAS, pour ce texte, quand bien même les débats (beaux débats) soulevés par son souffle furent… houleux. lol. Mais c’est toujours bon signe lorsqu’un texte est perçu de différente manière. Et je te soutiens dans cette quête d’originalité. C’est d’ailleurs cela, le principal but. N’empêche qu’en t’appuyant sur les remarques des uns et des autres, tu pourras à la fois créer le moule de ton originalité et aussi satisfaire plus d’une âme…

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  • SAS
    sas 6 mars 2013 à 12 h 02 min

    Merci Marshall. Surtout pour la coquille, et comme je l’ai souligné je tiens bel et bien compte des critiques. Qui sait surement, qu’avec le temps j’arriverais à pondérer les deux impératifs dont il est question. J’espère surtout ne pas être  »incurable ».

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  • Heidi 17 mars 2013 à 21 h 45 min

    Excellent! si après ça, on se sent pas armé pour écrire, alors on n’a pas une âme d’écrivain :).
    J’ai bcp aimé, l’écriture, les métaphores, les descriptions, le lyrisme, le rythme…et bien sûr le message.

    Mon passage préféré: « Nous irons décrire, écrire, énoncer, dénoncer ; le faux, le fou, le flou, l’injuste, les corrompus. »
    Mais moi, j’aurais plutôt écrire « mes » et non « ses » dans la dernière phrase…

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  • SAS
    sas 17 mars 2013 à 22 h 21 min

    Merci Heidi, surtout pour avoir compris le message. Et ta remarque est notée, c’est maintenant que j’y pense. Tu/vous avez peut être raison; le démonstratif  »mes » aurait surement été préférable . Merci en tout cas.

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  • SAS
    sas 18 mars 2013 à 13 h 09 min

    Possessif j’ai voulu écrire.

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