About Author

Farapie

LE TAXI

novembre 5, 2014 9:00 Publié par

«Moi je m’appelle Dramane, conducteur de woro woro, bafana bafana. Walaye mes frères… » -Baissez le volume de la radio s’il vous plait vous ne voyez pas que je suis en communication téléphonique ! -Entendu madame! -Au carrefour là, vous prenez à gauche puis à droite… -Madame on s’était bien entendu dès le départ, quand il s’agit d’un arrangement je n’entre pas dans le quartier… -Tu es woro woro ou bien tu es taxi ? C’est woro woro qui laisse les gens au bord de la route ! -Ha madame vous aussi ! Je ne connais aucun Taximan qui aurait accepté 1000f pour relier Adjamé à la Rivéra. Reconnaissez au moins que je vous ai « arrangée » ! -C’est bon laissez-moi ici ! Vous aimez trop parler ! tchrrrr Je regardai s’éloigner l’ingrate qui, il y a à peine trente minutes, m’avait supplié avant de monter à bord. Elle a sûrement dû perdre la mémoire la minute suivante ! C’est d’ailleurs à cause de ce genre de personnes que j’ai affiché dans mon véhicule un tableau d’arrangement, afin d’éviter les discours inutiles avant le départ et après l’arrivée. Malheureusement à Abidjan « les gens ne font rien avec ça ».

Etre chauffeur de taxi dans la capitale économique a beau être difficile avec son lot de fatigue, d’énervements, de tracasseries syndicales et policières mais pour moi c’est tout ce qu’il y a de plus passionnant. Les endroits à découvrir, les personnes qui se succèdent sans jamais se ressembler et les conversations, surtout téléphoniques, qui rivalisent les unes d’avec les autres. Les écouter me permet de ne pas trop m’ennuyer au volant de mon gagne-pain et vu qu’en général je ne peux écouter la musique pendant que mes clients communiquent, je n’ai vraiment pas d’autres choix ! Je m’amuse ainsi à imaginer les réponses d’un interlocuteur que je ne connaîtrai surement jamais. Au fur et à mesure que les clients se succèdent à l’arrière de mon bolide, je m’informe de tout ce qui se passe dans les ménages, les institutions et même à la tête du pays ! Les gens ne se préoccupent jamais de moi lorsqu’il emprunte mon véhicule, tout ce qui leur importe c’est que je les conduise à bon port.

La sonnerie de téléphone me tire de ma rêverie. C’est ma femme, encore un service à rendre à un membre de sa famille, me dis-je. Décidemment j’aurais dû m’exiler en Europe et épouser une native de ce continent comme mon frère. Les belles familles africaines sont des plus fatigantes ! Cinq minutes de communication plus tard et « mon opération belle-famille » du jour est enregistrée ; je dois me rendre à l’aéroport Félix Houphouet Boigny de Port Bouet afin d’y récupérer Ramatou, sa cousine qui arrive de Dubai. Bintou et sa famille exagèrent ! Si ce n’est pas sa mère qu’il faut conduire à toutes sortes d’associations de la capitale, c’est son frère qui doit récupérer des marchandises à Adjamé. Je me demande comment ils auraient fait si je n’étais pas chauffeur de taxi.

Un homme m’interpelle alors que j’aborde le carrefour de la riviera 2, il se rend au Plateau. Je ne peux quand même pas laisser passer 2000 francs CFA à cause d’une « binguiste » sûrement incapable de me payer sa course. « Le client est roi, la famille peut attendre » J’arrive dans le quartier des affaires à dix heures, « ma belle » est arrivée depuis trente minutes déjà. Je m’emploie à aller la récupérer quand une femme profite de l’embouteillage pour s’engouffrer dans mon véhicule : -madame vous ne pouvez pas mon…. -pardon je suis pressée, je te paye 1500 francs CFA si tu veux pour me rendre à Treichville avenue 16. -ok, montez !

Ha l’argent, c’est étonnant comme il a le don de nous faire changer très rapidement d’avis ! En même temps je ne connais aucun chauffeur de taxi qui aurait refusé de traverser le pont De Gaulle moyennant cette somme. L’appel téléphonique que reçois ma passagère m’interpelle: -pouvez-vous baisser le son de la musique s’il vous plait ? J’obéis sans discuter.

-Allo ! Où es-tu ? Il y a urgence !

Urgence ! Ce mot me fait prêter attention à la conversation, j’imagine un tas de scénario ; femme trompée ? Problème financier ? Maladie ? Je trépigne d’impatience en attendant la suite de la causerie.

-tu ne sais pas que nous avons peu de temps ?

« Peu de temps » ça sent le problème financier ou la maladie grave, me dis-je. Je continue mon subtil espionnage tout en espérant qu’un mot me mette sur la piste.

-il n’y a pas une minute à perdre, les nouveaux venus représentent une menace pour nous. Livre-moi rapidement les balles et les bombes comme convenu au lieu indiqué ! Dans le cas contraire un des nôtres va encore tomber sans que nous n’ayons les moyens de riposter !

Mes oreilles ont du mal à réaliser ce qu’elles viennent d’entendre ; « nouveaux venus, menace, balles, bombes, tomber ! ». C’est clair que cette femme prépare quelque chose et même une mauvaise chose ! Et si elle faisait partie de ceux qui se sont retrouvés de l’autre côté et qui veulent coûte que coûte revenir ? Télé et radio nous demandent de dénoncer toute personne susceptible de représenter une menace pour la nation. La suite de la conversation interrompt mes spéculations : -Bien sûr que personne ne doit savoir ce que nous préparons en ce moment ! Bon je te laisse, à tout à l’heure et surtout dans la discrétion.

L’ajustement de mon rétroviseur m’offre une meilleure vue sur l’occupante de la banquette arrière. D’énormes verres fumés lui masquent le visage, ce qui ne favorise en rien une possible reconnaissance à l’avenir. Je me contente de son teint clair bon marché, de sa taille imposante et de son accent typique des habitants de l’ouest de la Cote D’Ivoire. Encore une qui n’a rien compris, me dis-je.

-ça va ici !

Est-ce possible qu’une femme puisse se livrer à de telles malversations ? Des années en arrières, de nombreux secrets révélés sur le divan de mon taxi me mirent la puce à l’oreille quant aux événements qui allaient bouleverser la quiétude de notre pays. Je n’y prêtai pas attention, me contentant d’accomplir le service demandé. Mais aujourd’hui, je compte bien me racheter. Avant toute chose je passe récupérer Ramatou, elle m’attendait depuis plus d’une heure, mais c’est le prix a payé lorsqu’on aime le gratuit. -bonjour beau-frère, comment tu vas ? -bien merci, bonne arrivée ! -merci !

Je conduis la nouvelle venue dans ma belle-famille à Koumassi Sogephia. Un objet attire mon attention alors que je débarrasse les nombreuses affaires de ma « belle » de la banquette arrière. C’est le téléphone portable de ma cliente de Treichville, il a dû tomber alors qu’elle descendait de mon véhicule. Je le ramasse tout doucement, il me sera très utile pour mon témoignage à la police. « Vous venez sûrement de sauver la nation, le pays peut compter sur des gens comme vous ! », c’est ce que je retiens de l’entretien avec le commissaire du 1er arrondissement. La dame que je venais de dénoncer a été facilement identifiée grâce à son cellulaire. Il a seulement suffit qu’on vérifie si elle était connue des fichiers de son opérateur mobile, le reste a été un jeu d’enfant ! Décidemment, on n’arrête pas le progrès !

Ce soir, l’arrestation de la dangereuse femme et de ses complices fait la une du journal télévisé. Je suis fier d’avoir aidé à combattre les déstabilisateurs de ma nation. Bintou ne partage pas ma joie, au contraire, elle n’en revient pas : -Mais je la connais ! -Tu fréquentes les criminelles maintenant ! Répliquai-je -Quelle criminelle, elle fait partie d’un groupe de commerçants de « yougouyougou » chez qui je m’approvisionne pour nos vêtements, ils ont maintes fois été menacés par les agents de la mairie, ils n’arrivaient plus à payer les taxes à cause des nouveaux concurrents qui leur prennent toute la clientèle. Elle m’a même confié qu’elle compte se lancer dans le commerce de bombes à pesticides, le secteur est porteur dans le domaine agricole parait-il. D’ailleurs … -ça suffit ! Tu es sûre de ce que tu avances ? – Oui, c’est une femme sans histoire ! La police a certainement fait une erreur. -Oh mon Dieu qu’ai-je fait ? articulai-je difficilement.

Ma femme ne peut pas avoir raison. J’aurais donc envoyé des innocents derrière les barreaux ! J’essaie de joindre le commissaire pour essayer d’arranger les choses mais son portable est fermé. Normal il est en ce moment à la télé. Les mots entendus ce matin et ceux de ma femme se mêlent dans mon esprit comme pour me convaincre de mon erreur ; « nouveaux concurrents », « balles de vêtements », « bombes aérosols », « menace de la mairie ». Il est peut être trop tard pour cette dame, la pauvre, elle aurait du garder le silence alors qu’elle était dans mon véhicule.

Tags : , ,

Classés dans :,

Cet article a été écrit par Farapie

Previous Post Next Post

Comments (6)

  • Marshall Kissy
    Marshall Kissy 5 novembre 2014 à 9 h 38 min

    Huuuum ! « taximètre » (taximan) pkapkato ! qu’est-ce qu’ils nous a fait là ! Bévue lourde de conséquence… A l’image des frasques de notre société…
    Raï, bravooo ! Un sujet grave traité avec une telle insouciance… Mélange de comique et de pathétique. J’aime !

     Reply
  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 5 novembre 2014 à 10 h 02 min

    Quel quiproquo ! La pauvre dame et ses prétendus complices, qui les sortira de là. J’ai envie de dire « taximètre kpakpato ».
    Belle narration. Cependant une faute d’inattention s’est glissée : « Les gens ne se préoccupent jamais de moi lorsqu’il emprunte » plutôt « lorsqu’ils empruntent ». Sinon le texte est très fluide et digest.
    Merci Farapie. mais pardon faut faire une suite pour libérer la pauvre dame là. lol

     Reply
  • Mireille Silue 5 novembre 2014 à 14 h 40 min

    Quand j’ai vu Farapie meme j’etais deja contente. En tout cas kpakpatoya sans payer. Merci d’avoir traite a la fois l’indiscretion des chauffeurs et les mauvaises habitudes de certains clients.

     Reply
  • Eugenio D. 5 novembre 2014 à 15 h 58 min

    Match de foot, Equipe A vs Equipe B ; un joueur de l’équipe A s’écroule dans la surface de réparation adverse, alors qu’il disputait le ballon à un joueur de l’équipe B.
    L’arbitre siffle penalty et brandit un carton rouge au pauvre joueur de l’équipe B.
    Mais le joueur de l’équipe A se relève, court vers l’arbitre, lui parle pendant une minute d’un air coupable ; Il semble lui dire
    -Lui : Djo, il ne m’a pas touché…je suis tombé tout seul; pardon il faut le laisser…
    C’était la première fois dans un match de foot que je voyais une annulation de faute suivie d’un retrait de carton…enfin, pas vraiment retrait, vu que c’est au joueur de l’équipe A que l’arbitre a finalement adressé le carton rouge, pour cause de simulation.

    Voici le (très long) commentaire que m’inspire ton texte. J’espère que la Dame là aura autant de chance que mon joueur de l’équipe B

     Reply
  • Farapie
    Farapie 5 novembre 2014 à 21 h 15 min

    Je l’espère aussi qu’elle aura autant de chance Eugenio….Malheureusement pour cette histoire je n’ai pas prévu de suite. Cependant j’ai un conseil pour tout le monde:
    Restez discret dans les taxis, ne sait-on jamais!

     Reply
  • SAS
    SAS 6 novembre 2014 à 14 h 48 min

    Super!

     Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Farapie