About Author

Marc-Henri Ettien

LE RITE DE L’ANNEAU (1)

septembre 8, 2012 7:00 Publié par

Cocody, le Boulevard des martyrs. L’Hôtel communal. Il était arrivé sur les lieux rencontrant le regard captivant de Sophie. Serge avait enfilé une redingote.  Sortir de l’ordinaire; mais sans doute, aussi, compenser – par l’étoffe – le manque d’assurance devant cette Sophie de ses rêves. Elle lui avait toujours semblé mystérieuse. Il l’avait contemplée, longtemps, au moins trois années, sans jamais oser lui faire la moindre avance, sans jamais émettre cette phrase de trop, ce regard, ce geste impromptu, par lesquels  se serait  brisé le culte de l’idéal.

 Sophie c’était l’horizon. On la contemplait. On la regardait. On la voyait, sans la regarder, idole luminescente qu’il eut été inconvenant de profaner, en la nivelant, à l’horizon d’un sordide appétit charnel. Femme-culte, femme-astre, femme-rêve. Elle était apparue dans tout l’éclat de sa féerie, en ce haut lieu hebdomadaire d’un carnaval d’élégance.

 S’y confondaient, chaque samedi, robes échancrées, traines infinies, bustiers lactescents, tailleurs majestueux, apparats fabuleux conçus de mains expertes. Ce fut un instant mémorable: Serge et Sophie gravissant les marches, d’un pas accordé, les yeux résolument tournés vers un avenir radieux, les cœurs battant à l’unisson.

*    *   *

Sept ans s’étaient écoulés depuis ce jour irréel. Sept ans d’une marche sans turpitude ni embardée, trois enfants bourgeonnant de cette histoire lisse comme un écrin de verdure. Puis était arrivée Carole : les vents du destin, comme par une cruelle dérision, mettaient ainsi, côte à côte, les itinéraires les plus contradictoires. Lui Serge, circonspect, réservé, casanier, et elle Carole, belle-sœur plutôt expansive, extravertie, exubérante, venant de Marseille  pour un séjour-éclair en Côte-d’Ivoire.

En  regardant la cadette, Serge avait l’impression de revoir la Sophie de leurs années de passion fougueuse.  Mais Sophie, quoiqu’ayant conservé l’essentiel de son charme, portait le paraphe fatidique des horloges. Elle ne s’en plaignait pas et n’avait, de toutes les façons, aucune raison de le faire. À chaque moment de la vie correspond une forme de beauté. Une dame mariée, n’a pas à être un beau brin de fille. Elle ne peut être qu’une belle femme, la fille et la femme étant belles, chacune selon les normes de son âge.

Au fil des temps, Sophie s’était tempérée, paraissant, de fait, plus conciliante. Mais l’envers était là : indolence, assortie de fréquents refus d’honorer les  appels du soir.  Serge s’y était progressivement fait, se pliant à la météo sensitive de son épouse. Ce n’était pas toujours très aisé. Mais il semblait avoir fait le vœu de rester fidèle à Sophie. Au fond, le refus d’une romance extraconjugale tenait chez lui à un souci d’être fidèle à soi-même. Il aurait eu le sentiment de se trahir en cédant à la tentation…       .

*    *   *

Peut-être a-t-il eu tort de s’en ouvrir à Carole qui, le prenant de vitesse, lui a parlé de ses déboires et espoirs, sollicitant – non sans malice – ses « conseils avisés d’homme marié ». Sans doute en a-t-il été flatté.  Serge  lui a dès lors fait part d’un nombre important de réalités pratiques de la vie, évoquant, dans la foulée,  son  statut d’époux fidèle.

– Tu n’allais tout de même pas me dire que tu  trompes ma sœur. Vas-y farceur, mens-moi, avait dit la cadette !

Carole parlait avec passion, exprimait son avis sur tout. Serge l’écoutait, à la fois amusé et attendri de la voir si enthousiaste, enjouée, hilare, espiègle même.  Elle lui parlait à l’oreille, le saisissait par la main, s’enthousiasmait de la beauté de l’alliance qu’il portait. Elle avait même prétendu, un soir, mesurer la solidité d’un couple au simple toucher d’un de ses anneaux. Il en riait.

– Tu me fais penser à N’Diaye, ce vieux bijoutier du quartier Ebrié » avait dit Serge.

– Ah oui ?

– N’Diaye croit que les alliances sont des miroirs de la vie des couples. Pour lui, les époux doivent choisir des bagues uniformes, car des anneaux aux motifs différents laissent entrevoir des  lendemains peu sûrs.

– Il a raison ce N’Diaye.  Peut-on s’accorder sur un mode de vie, là où l’on n’a pu s’entendre sur un modèle d’alliances ?

*    *   *

Sophie, de toute évidence, n’appréciait pas la familiarité entre  son époux et Carole. Elle prenait son mal en patience. Le séjour de la cadette, quoiqu’il en fût, n’excédait pas une semaine. Mais ses  craintes étaient justifiées : certains détails intimes avaient filtré de leurs longues conversations. Carole, par exemple, avait évoqué la brève relation homosexuelle vécue à Marseille et le besoin brusque, ensuite éprouvé de mettre fin à cette aventure, son attirance pour les personnes du même sexe, retirée, disait-elle,  comme elle était venue…

Tags : , ,

Classés dans :

Cet article a été écrit par Marc-Henri Ettien

Previous Post Next Post

Comments (1)

  • Licka choops 23 février 2013 à 11 h 55 min

    ah cette carolle! ton histoire c’est le genre d’histoire qui devrait me donner sommeil mais vu qu’elle raconte une « histoire » et que c’est bien raconté je clique sur j’aime et je fonce lire la suite

     Reply

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Marc-Henri Ettien