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MAX TAN

LE NUMÉRO DU BONHEUR (2)

juillet 17, 2014 11:36 Publié par

Je me mets à me dire que le professeur Grato n’est pas comme les autres grands hommes. Ce doit être une bonne personne. Il y a bien ma raison qui essaie de me susurrer que cette affaire peut mal finir. Mais je finis par me dire qu’il n’en sera rien et je ferme mon oreille à ce soupçon, cette intuition qui me trotte dans la tête.

Le lendemain, j’attends avec impatience l’appel. Je me mets à me demander si cet homme était sérieux en me proposant de me payer mes études. Finalement,  ce n’est qu’assez tard dans l’après-midi que Jules m’appelle  et me donne rendez-vous dans le parking d’un hypermarché. De loin, je repère le baobab, cette fois-ci en civil. Je m’approche de lui, et le salue. Ill ne répond pas et m’ouvre juste la portière d’une Peugeot 307. Jules est à l’intérieur en tenue de tennisman : short, t-shirt, chaussures de tennis immaculés.

–          Bonsoir Mlle Fatiha, fait-il

–          Bonsoir Professeur..

–          Non, Jules, appelle-moi Jules. Comment vas-tu ?

–          Je vais bien.

–          Ok, je dois d’abord passer me changer vu que je viens du sport. Puis nous irons ensemble voir tes parents.

–          D’accord Monsieur Jules. »

Il fait alors signe au baobab qui s’installe au volant et nous emmène dans les beaux quartiers de la ville. La voiture s’immobilise dans le parking d’un immeuble de trois étages. Nous montons les marches jusqu’au deuxième étage. Mon cœur bat la chamade. J’essaie de ne pas m’imaginer les choses en train de tourner mal  Jules sort des clés de sa poche et ouvre un des appartements du deuxième. Je l’y suis. Il m’installe dans le divan du salon. Je suis rassuré qu’il ne me demande pas de le suivre en chambre. Ce doit vraiment être une bonne personne, prévenante, généreuse, philanthrope. Il m’offre une boisson.

«  Tiens, bois ceci pendant que je prends une douche et que je me change »

Je sirote le jus de fruit en observant la maison. Elle est curieusement vide. Le décor est sobre. Il ya peu de meubles, pas de photo. Elle ressemble à une maison de célibataire. Ce quinquagénaire serait-il célibataire ? Est-ce une deuxième résidence, une garçonnière ?

J’en suis encore à me poser ces questions quand soudain je me sens fatiguée, mes membres sont engourdies, je n’arrive pas à soulever les paupières. Je m’endors dans le divan.

Quand je me réveille, il fait nuit. Je suis sur un lit. Je suis en sous-vêtements. J’entraperçois à travers mes yeux mal ouverts Jules Grato assis dans un fauteuil au pied du lit en train de fumer un joint. J’essaie de me lever. Je n’y arrive pas. Je n’arrive à bouger aucun membre. Jules me sourit. Pour toute réponse, ce sont des larmes qui coulent de mes yeux. Il se lève, titube, et s’approche toujours avec ce sourire niais sur son visage. Il n’est plus l’homme responsable qui inspire confiance. Il est vêtu d’un simple pantalon de pyjama. Il traîne devant lui une bedaine velue. Il a l’air d’un rustre. Toute sa richesse et sa science n’ont rien enlevé à sa rudesse naturelle. Le naturel est bien comme les cheveux. Il repousse toujours quand on le coupe. Il approche son visage du mien. Il pue l’alcool. Il me souffle de la fumée au visage.

–          Alors ma belle Fatiha, réveillée ? Je ne t’ai pas touchée hein. Il fallait que tu sois réveillée sinon ce serait nul. Les filles de votre région aiment bien jouer les prudes.  Mais vous êtes de terribles amantes non ?

Il me caresse le visage, la poitrine, le ventre. Je pleure de plus belle et le supplie des yeux d’arrêter. Il ne me voit même pas.

–          Tu aimes ça non ? J’ai une surprise pour toi.

Il tire à nouveau sur son joint. Il me touche à nouveau le ventre. Je suis morte de peur. Des spasmes agitent mon corps. Ma peau se contracte chaque fois qu’il pose la main sur une partie de mon corps. Je sens des relents de sueur, d’alcool et de fumée.  J’évite de le regarder. Je fixe mes orteils vernis. Il se lève.

–          Attends, je reviens avec ta surprise… ou plutôt tes surprises. »

Il sort et referme la porte derrière lui. J’essaie de me lever, je n’y arrive pas. Je tente de crier. Ma bouche s’ouvre difficilement mais aucun son n’en sort. Je l’entends qui revient. Quand la porte s’ouvre, Jules entre à nouveau, suivi de trois autres hommes. Je me souviens de chaque caresse maladroite. J’ai en mémoire les différentes haleines, l’odeur de leurs parfums mêlés à leurs sueurs respectives, leur poids sur moi, le goût de leurs langues  dans ma bouche, leur présence en moi, leur violence, leur rudesse, leurs assauts répétés. Chaque minute, chaque seconde. J’ai serré les poings, j’ai serré les dents pour tenter de me débattre. J’étais sans force.

Après ces évènements, j’ai tenté de me plaindre. Le commissariat a enregistré ma plainte, mais trois jours plus tard a classé l’affaire sans suite. J’ai tenté de m’exprimer dans la presse. L’article n’est jamais paru. Puis ma mère a reçu la visite de bandits qui l’ont battu et lui ont demandé de « mieux conseiller sa fille Fatiha ».

Aujourd’hui, cette histoire est loin. Il ya eu la guerre, et le régime a changé. Jules Grato est rentré dans ses petits souliers. Moi, je suis médecin… et stérile. Mon utérus a été endommagé lors de ce viol collectif. Et voilà Jules Grato qui se tord de douleur sur son lit devant moi. Je dois opérer sa prostate. Il ne me reconnaît même pas. Je m’approche de lui et descend mon cache-nez.

« Jules Grato, professeur, ex directeur de cabinet ministériel et violeur. Il me regarde avec des yeux hagards. Oui, vous ne vous en souvenez pas ? L’hôtesse d’un colloque de médecins que vous avez droguée et violée. Ou alors peut-être que vos victimes ne se comptent plus. Les filles de ma région aimaient ça selon vous. Et vos filles de à vous ? Aimeront-elles cela maintenant que vous n’êtes plus au pouvoir. Vous n’aviez jamais imaginé le perdre hein. Mais vous savez, l’harmattan a beau fendiller les lèvres, faire brûler les forêts, dessécher les plantes, il suffit d’une pluie pour le faire disparaître. Mais sachez que je n’enfanterai jamais. Vous m’avez rayé de la liste des futures mamans ce jour là avec vos amis. Sachez aussi que je dois à des personnes proches de l’actuel pouvoir d’avoir perdu mon père. J’ai autant de raisons de leur en vouloir que de vous en vouloir. Peut-être pensiez vous vous venger des gens de ma région de ne pas être nombreux à militer pour votre parti. Vous étiez bien puissant et bien égoïste, et bien méchant. Vos liasses de billets étaient trop serrées et trop compactes pour vous permettre de voir l’avenir à travers elles, pour vous laisser voir que c’était des hommes toutes ces personnes à qui vous faisiez du mal. Vous voilà à ma merci. Vous êtes médecin comme moi. Vous savez que je pourrais vous tuer de mille et une manières. Mais je ne le ferai pas. Je m’inscrirais inutilement parmi les personnes à qui vous, vos parents et amis pourraient légitimement en vouloir. Et cela continuerait ainsi. Ce n’est pas ce que je veux, et ceci ne me serait d’aucune utilité. Je préfère la grandeur et la hauteur que donne le pardon. Vous m’avez enlevé le droit d’enfanter, je ne priverai pas vos enfants de leur père. Vous, tentez de vous réconcilier avec vous-mêmes. Pour moi, c’est déjà fait. Et c’est ainsi que devraient faire tous dans ce pays.

 Je ne suis pas de ceux qui pensent que se réconcilier exige forcément qu’on soit deux. C’est plutôt pour se battre qu’il faut être deux. Moi je fais ma part, je vous  pardonne pour être en paix avec moi-même. Car c’est avec son propre cœur que l’on se réconcilie en premier. C’est lui qui vous en voulait tellement. Peut être devriez-vous faire de même, demander pardon… aux autres. Moi je pardonne et je suis avec moi-même réconciliée pour vivre en paix. »

Je suis sortie et j’ai demandé qu’on le prépare pour le bloc.

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Cet article a été écrit par MAX TAN

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Comments (1)

  • Edwige-Renee Dro 17 août 2014 à 18 h 04 min

    Très belle histoire – cependant j’ai trouvé la partie à partir de “Quand je me réveille, il fait nuit. Je suis sur un lit. Je suis en sous-vêtements.” jusqu’à la fin très très rapide. D’une hôtesse à un medecin qui pardonne tout – ok! Aussi, Fatiha dit que Jules lui a ôté le bonheur de l’enfantement. J’aurai voulu une description, “Montres, ne dis pas” comme on le dit en litérature. J’aurai voulu voir à quoi ressemblait le bonheur de l’enfantement, j’aurai voulu voir la douleur de Fatiha. Oui, un peu trop surréaliste mais une histoire qui a du potential si tu ne presses pas la partie du viol.

    Bonne chance

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