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MAX TAN

LE NUMÉRO DU BONHEUR (1)

juillet 16, 2014 7:56 Publié par

Les baffles autour de moi hurlaient une musique aux mœurs frelatées, aux sonorités écartelées et à la justesse incertaine. Chose peu commune que de la musique de DJ pour un colloque de médecins. Mais le disc-jockey semblait trop imprégné de la nouvelle « culture » musicale ivoirienne pour tenter de s’en défaire. Je me tenais debout, immobile dans un coin tel le meuble que j’étais l’espace de cette cérémonie. La musique n’arrêtait pas sa cadence saccadée et effrénée. On aurait dit de violents hurlements de douleurs qu’illustraient bien les danses acrobatiques que ces chanteurs exécutaient dans leurs clips vidéo et qui passaient en boucle sur les chaînes de télévision nationales. Cela fait une heure et demi que je suis ainsi, debout et presque figée. Le colloque ne débute que dans une heure mais on a demandé aux étudiantes désignées pour servir d’hôtesses d’accueil pour l’occasion d’arriver à la première heure. Pour l’heure, seules quelques  rares personnes sont présentes, assises, et trompant leur ennui par la lecture du programme des communications.

Et quand le colloque commence enfin, je suis plus préoccupée par l’état de mes jambes que par les fameuses communications. J’ai mal et songe sérieusement à me trouver un endroit où m’asseoir. Je suis en train de me dire que de l’arrière de la salle où je me trouve postée, on remarquerait difficilement mon absence si je m’éclipsais. Lorsque mon regard s’attarde un instant sur les intervenants assis en face de moi derrière une longue table, je devine plus que je ne vois certains de mes professeurs, d’autres professeurs de médecine qui me sont inconnus, d’éminents spécialistes dont le directeur de cabinet du ministre du développement sanitaire venu avec toute une troupe de gardes du corps. Mes chevilles sont à nouveau douloureuses, je ne songe qu’à m’asseoir. Je m’amuse à tenter de dévisager les personnes à la table. Au milieu de leurs visages, je ne vois que des nez, de gros nez dodus, des nez d’africains repus de leur autorité et arrivant en retard partout. Des nez qui tiennent la respiration et la vie de ces personnes qui se trouvent pourtant si importantes, et qui sont responsables, par leur retard,  de cette douleur lancinante et persistante dans ma cheville.  J’en suis  encore à ma grogne silencieuse in petto quand une ombre me recouvre soudainement.

Je tourne la tête et ce que j’aperçois est un véritable arsenal de guerre ambulant. Armé jusqu’aux dents, l’homme mesure bien deux mètres. Il porte sur lui toute la panoplie du soldat allant en guerre : treillis, gilet pare-balles, revolver, couteau, gourde, fusil d’assaut, etc.

« Bonsoir Mademoiselle, dit le baobab en me tendant une main aussi large qu’un plateau repas.

Je fais d’une voix à peine audible, étranglée par l’intimidation

–          Bonsoir Monsieur.

Le baobab serre la main que je lui tends ou plutôt la recouvre de la sienne. Je sens comme du papier dans le fond de sa main.

–          Prenez ! dit-il

–          Qu’est ce que c’est ?

–          C’est le numéro du bonheur, appelez ! puis le baobab s’en va. »

Je tourne et retourne plusieurs fois  la carte dans ma main. Je la regarde  encore et encore. C’est une simple carte de visite en bristol, rectangulaire et blanche, comme toutes les autres cartes. Mais à l’exception de celles-ci, ladite carte de visite ne porte aucun nom, aucun titre. Seuls huit chiffres s’alignent en son centre. J’empoche la curieuse carte et me met encore à réfléchir. Dois-je appeler ? Est ce le numéro de ce baobab ? Que me veut-il, est-ce une nouvelle technique de drague ? Il est vrai que sur le coup, je penche plutôt pour cette dernière hypothèse. Mais sa dernière phrase me trotte toujours dans la tête : « c’est le numéro du bonheur …». Cette phrase m’intrigue. Peut-être devrais-je appeler, ce sera peut-être une chance à saisir, c’est peut-être Dieu qui m’ouvre une porte… j’en ai même oublié mon mal de pieds.  Taraudée par la curiosité, je prends la décision d’appeler, plus tard, quand on en aura fini avec ce colloque et cette histoire d’hôtesses.

En effet, j’aurais bien besoin d’un signe de Dieu vu le cours qu’a pris ma vie. Aînée d’une fratrie de trois enfants, j’ai 24ans, une mère et pas de père. Lui a été tué il ya quelques années d’une balle qui ne lui était même pas destinée. Simple dégât collatéral d’une bataille entre forces nouvelles et forces loyalistes. Maman s’occupe seule de nous à coups de prières et de miettes gagnées dans un commerce de vivriers. Moi, il y a un moment que je me suis quelque peu affranchie d’elle. Je vis en cité universitaire et me débrouille tant  bien que mal pour ne pas lui coûter d’argent. Chaque fois que je prends le temps de me représenter ma situation et nos débuts pénibles, la longue et interminable marche pour sortir des zones de guerre, les larmes me viennent. Une année de scolarité perdue, toute la douceur, la sécurité et l’assurance dans laquelle j’avais vécu depuis petite a ainsi disparu en un jour. Nous avons marché de villes en villes à travers brousse et campagne pour atterrir provisoirement chez un oncle qui ne tarde pas à en avoir assez de nous. Mais tout ceci est passé et y repenser ne me fait que du mal. C’est décidé, je l’appellerai.

Quand je compose ledit numéro le même soir, j’entends le long bip de la sonnerie, puis un clic, et une voix grave qui me dit : « Allo.

La voix qui répond est très grave. Elle parait murmurer presque mais reste forte et imposante. Troublée, je me mets à balbutier :

–          Qui… qui est à l’appareil ?

–          Madame, c’est vous qui m’appelez…

–          J’ai eu ce numéro par un militaire hier à un colloque…

–          …Je vois ! c’est mon garde du corps, et je vois qui vous êtes, c’est bien l’hôtesse ?

–          Oui Monsieur

–          Comment t’appelles-tu ?

–          Fatiha Monsieur, et vous ?

–          Je suis le professeur Grato, directeur de cabinet du ministre du développement sanitaire.

Mon cœur fait un bond et plein de questions défilent dans ma tête. Que me voulait le professeur ? Qu’avais-je fait ?

–           Monsieur le Ministre…le directeur de cabinet…Euh….professeur

–          Non, ne sois pas si formelle. Je t’ai vue dans le fond de la salle et je t’ai trouvé si jolie et si sérieuse. D’ailleurs on m’a dit que tu étais l’une des meilleures étudiantes de la faculté. J’ai donc décidé de t’aider à réussir. »

Je reste bouche bée, muette, sans pouvoir dire un mot. Monsieur Grato conclut tout seul la conversation en m’assurant de me rencontrer le lendemain avant que nous allions tous les deux en parler à mes parents et leur proposer qu’il parraine mes études.

Les personnes qui prient beaucoup et qui placent toute leur  confiance dans le divin ont cette facilité et cette crédulité qui leur fait facilement croire en la générosité des bonnes âmes.

La conversation me plonge donc dans une joie et un embarras plus grands .  Si je m’en ouvre à sa mère, elle va certainement sauter de joie. Mais il est trop tôt, je décide d’attendre que les choses se fassent plus précises. Mais on fait souvent des choix que l’on juge anodin au départ et qui finissent par être ceux mêmes qui décident des chemins que suivront notre vie.

(A suivre)

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