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Armel N

LE DEUIL

octobre 4, 2012 9:50 Publié par
Aujourd’hui papa est mort. J’ai accueilli la nouvelle en souriant. Ma tante elle fondait déjà en larmes en me l’annonçant. J’ai juste acquiescé et j’ai attendu que l’on vienne m’ouvrir le portail. Le voyage que nous venions d’effectuer avait été relativement long mais j’avais hâte de retrouver la famille. Ils étaient tous là, assis dans le salon. Ma grand-mère près de maman, toutes les 2 le visage décomposé par la douleur. Des tontons que j’avais toujours admirés et que j’approchais pour la première fois, de vraiment près. Et d’autres encore. Ils fixaient tous les yeux sur moi. C’était bizarre. Je ne m’étais pas habitué à me laisser fixer ainsi. J’ai encore souri en leur tendant la main. Ils sont restés froids. Je n’avais pas compris pourquoi. Entre eux je me suis assis. Ne sachant quoi dire, ne comprenant rien à leurs usages et à leurs échanges. Je les écoutais pourtant. Ils racontaient ses derniers moments. Comment cela s’était passé, leur affolement. Je les entendais raconter leur précipitation pour l’emmener à l’hôpital et leur désarroi de se rendre compte qu’il était trop tard. Je me demande encore à quoi cela rimait. Je ne leur avais rien demandé. Eux non plus ne m’avaient pas demandé les nouvelles comme le veut la coutume. Ils n’avaient donc pas à me raconter tout cela. Cela ne l’aurait pas ramené à la vie. Ils ont longtemps devisé encore. Relatant les moindres détails. Ces adultes, on se demande des fois à quoi ils pensent. On me jetait des regards de pitié de temps à autres. J’esquissais encore un sourire. La pitié se transformait en une sorte de dégoût mêlé de surprise. Je ne comprenais plus rien. C’est moi qui aurais dû être dégouté de leurs mines hypocrites. Ça se voyait à des kilomètres qu’ils portaient un masque pour la circonstance. Puis les tontons sont partis. On me laissa enfin entrer dans la chambre me débarbouiller. Mon sac de voyage au pied du lit, moi-même étendu sur ce dernier, je me mis à penser à tout ce à quoi je venais d’assister.   Pensée un : on parlera de lui maintenant au passé. C’était ennuyeux. Le passé était parfois difficile à conjuguer. Ce n’était pas un temps que l’on emploie souvent. Sans doute parce qu’on ne le maîtrise pas. Pour se donner bonne figure, on utilise l’imparfait. Je parlerai donc de mon père à l’imparfait. Curieux, maintenant que j’y pense, je me rends compte qu’il n’était pas parfait, donc parfaitement humain, donc périssable. La preuve, il est mort. Enfin selon ce que l’on vient de me dire. Pensée numéro deux : comment puis-je tenir de tels raisonnements quand je viens de perdre mon géniteur ? La logique aurait voulu que je pleure ! C’est peut-être pour cela que l’on me regardait de travers tout à l’heure. Ils ont dû me trouver insensible. Ou pire : fou. Non pas jusque-là quand même. Je me rassure en me disant qu’ils ont juste dû se dire que devais être sous le choc. Alors question : suis-je sous le choc ? Non, pas vraiment. Enfin je ne crois pas. Insensible alors ? Je ne sais pas. je souris. Ho non ! Je dois être un monstre pour sourire alors que je viens de perdre mon père. Je m’efforce de pleurer. De toutes petites larmes perlent au coin de mes yeux. Ouf, je suis humain. Ils verront tous mes larmes et ne me regarderont plus de travers. J’entends mon nom. Une cousine m’appelle et me demande ce que je fais. Elle s’inquiète de savoir si je pleure. Je réponds par la négative. Un garçon, ça ne pleure pas. Pff finalement je me demande à quoi m’ont servi ces larmes que je viens de verser. Je les essuie prestement et je sors. Des courses à faire dit-on. Avec les obsèques, on recevra du beau monde et il faut se préparer. Un plus grand sac de riz, du papier hygiénique et d’autres choses encore. Je porte ma part. Le groupe avec lequel je marche tient une conversation creuse et vaseuse. Ils ne veulent pas me gêner. C’est raté ! Cela me rend amère. « Taisez-vous si vous  n’avez rien à dire » me dis-je. Pour me changer les idées je détourne mon regard vers les autres passants. J’ai l’impression que leurs rires me narguent. Je suis censé être en deuil. Le monde entier devrait pleurer avec moi. Ou du moins partager ma tristesse vu que je ne pleure pas. Je leur en veux de ne pas me porter des regards de compassion. Quelle injustice ! Les jours passent et le flot de personnes à la maison ne cesse de croître. A chaque nouvelle visite ma mère fond littéralement en larmes. Il serait plus intelligent de faire venir tout le monde en même temps. Elle pleurerait une bonne fois pour toutes. Au lieu de cela elle maigrit à vue d’œil. Ses pleurs m’attristent. Ceux des amis de la famille, que tout le monde fait semblant de ne pas sentir forcés, m’agacent. Je sors pour ne pas  les voir, pour ne pas les entendre. Deux semaines maintenant. Ce soir c’est la veillée funèbre. La première à laquelle j’assiste. Tout cela m’a l’air bien festif. J’esquisse ce que je prends pour des pas de danse. Un oncle tient un discours. Il parle de mon père. De son dévouement pour sa famille depuis l’enfance. Je ne sais si c’est la lecture ou autre chose mais je trouve que cela sonne faux. Attention, papa était un homme extrêmement gentil et serviable. Mais le discours puait tout sauf l’authenticité et la sincérité. A l’aube, nous nous préparons pour la levée de corps. Soudain je trouve cela très réel. Mon père est vraiment mort. Mais plus encore, je suis plein d’espoir. Il se relèvera. A la morgue, je le vois couché, le visage pâle, presque souriant. J’ai foi. Il éternuera puis se lèvera. Les autres fuiront et moi je lui sauterai dans les bras. J’ai fait le tour de la bière. Il ne se lève pas. Dans le flot des personnes je m’éloigne. Derrière moi on referme le cercueil. Je suis devant la tombe. Les adultes prononcent leurs dernières paroles. On ne me demande pas si je veux dire un mot. Je n’ai rien à dire d’ailleurs. Ma tante me demande de toucher le cercueil une dernière fois. Pour lui dire au revoir. Ensuite on le descend dans la tombe et l’on m’éloigne. Ma mère n’est pas là. Elle ne supporterait pas l’instant. Malgré le soleil, je serre mes bras contre moi. J’ai froid. La dure réalité me fait frissonner : Aujourd’hui mon père est mort, aujourd’hui j’ai 6 ans, et je ne le reverrai plus.
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Cet article a été écrit par Armel N

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Comments (9)

  • Sadjee 4 octobre 2012 à 11 h 45 min

    J’aime beaucoup…belle langue, description réaliste…petit bémol, je trouve certains raisonnements trop matures pour un enfant de six ans, peut-être à cause des mots employés…à moins que ce soit un souvenir.

    A 225Nouvelles, il faudrait peut-être proposer aux auteurs d’illustrer eux-mêmes leurs histoires, et paramétrer les comptes en conséquence, les mêmes images reviennent trop souvent.

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    • 225nouvelles
      225nouvelles 4 octobre 2012 à 18 h 19 min

      Chère Sadjee,

      Soucieux du droit d’auteur, nous ne travaillons qu’avec des images de hautes qualités et pour lesquels les propriétaires nous donnent l’autorisation expresse et écrite de les utiliser sur notre site. Sacha Light, nouvelle auteure par exemple illustre elle-même ses nouvelles par des dessins. Nous n’avons aucun problème avec cette méthode. En ce qui concerne les photos, si vous pouvez nous mettre en contact avec des photographes professionnels désireux de nous soutenir gratuitement, nous ne voyons aucun inconvénient.

      Il faut aussi souligner que nous utilisons les mêmes photos systématiquement pour les différents épisodes d’une série.
      Enfin, le site se focalise surtout sur les histoires. Les images sont là uniquement pour agrémenter. Merci pour votre contribution à la vie de ce site.

      Ensemble, donnons la parole aux lettres !

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      • Krys Closran
        Krys Closran 22 novembre 2012 à 18 h 02 min

        Franchement, pardonnez, il faut que les images d’illustration soient plus diversifiées…. Même dans les livres de Physique Quantique, y’a images… Donc Pardonnez, rendons le site plus digeste…! Merci!

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  • licka choops 10 octobre 2012 à 15 h 43 min

    comme le dit sadjee bien trop de maturité pour un enfant de 6ans,et quand bien meme il s’agirai de souvenir,voir la mort par les yeux d’un enfant donne une autre vision une toute autre émotion.cependant l’histoire est belle et véridique a certain point j’ai moi meme vecu l’annonce de la mort d’un parent félicitation et bonne continuation

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  • Yah Damou 11 octobre 2012 à 19 h 34 min

    moi j’ai comprends que l’auteur décrit un souvenir, celui de la mort d’un être très cher, qu’il n’a pas pu pleurer parce qu’il était trop jeune pour comprendre, pour avoir pleinement conscience qu’il ne le reverrait plus.

    mais comment à l’âge de 6 ans, peut-on se rendre compte de l’ypocrisie des adultes? il devrait être très précoce pour son âge hein… enfin l’histoire est bien écrite, bien que le langage soit soutenu, le texte se lit avec facilité notamment grâce aux phrases courtes.

    Tous mes encouragements.

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  • Mady
    macmady 26 décembre 2012 à 0 h 39 min

    Il m’a bien eu. Que 6 ans…

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  • Miss Shinee Jo 13 mars 2013 à 11 h 16 min

    J’ai aimé le texte une belle naration en effet. et comme l’ont souligné les autres personnellement j’aurai donné plus au narrateur environ 13 ou 15 ans. Sinon Bravo pour ce texte plein d’émotions

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  • shannen Rimphrey 27 septembre 2013 à 23 h 11 min

    pleins d’émotions et de souvenir suscité en moi… mais merci pour ce sourire avec « Il serait plus intelligent de faire venir tout le monde en même temps. Elle pleurerait une bonne fois pour toutes. »… très belle histoire mais un peu mature si le narrateur est un enfant de 6 ans. mais si la narration est effectuée par un adulte qui se rappel cette période de sa vie, le langage est justifié. j’avoue que je te découvre Armel et je te trouve une narration à la Camus…

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  • HOPE
    HOPE 2 octobre 2013 à 10 h 24 min

    J’ai presque pleure à la fin. Comme les autres l’on dit, j’aurais préféré qu’il ait 14ans. Un enfant de 6ans qui porte des charges, qui sait qu’un homme ça ne pleure pas c’est un peu irréaliste. Toutefois, l’histoire est bien pensée, bien écrite. Bravo

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