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Licka choops

Le coq, le bus et l’étudiante

avril 17, 2015 9:38 Publié par

Me réveiller par le chant étranglé du vieux coq de mon père. Me dire péniblement qu’il fait jour. Encore une journée merdique qui s’annonce. Dans l’enfer du campus, pour moi encore un séjour. C’est lundi, il y a cours. La vie d’étudiant est une grosse merde.Vivre à Abobo et étudier à Cocody. Se réveiller dans la misère toujours avec ce chant sadique du coq. Se rappeler de sa situation familiale déchirante. De sa situation sociale accablante. De son épuisante vie d’étudiant.

Je suis pauvre parait-il. Quitter Abobo pour Cocody ! Pourquoi ? Bah parce que dans ce pays les universités sont des biens rares. Cinq universités pour tout un pays. Un pays aux portes d’une émergence parait il toujours. Cinq universités, mais lesquelles ? Des syndicats ! Plus de grève que de cours. Moi Isabelle je suis au syndicat… euh à l’université de Cocody.

Quand le coq chante, je change de côté pour mieux dormir. Il abuse ce coq ! Il n’est que 4h. Ma mère ne me laisse jamais dormir longtemps après le coq. A 4h30, elle chante à son tour, et pire que le coq. « Réveille-toi ma fille. Tu vas rater le bus du matin ». Bus, c’est le mot qui me rappelle le mieux que je ne suis rien qu’un objet dans cette société. La Sotra, Société des Transports Abidjanais. Société des truands ambulants oui ! Des centaines de personnes alignées comme les milles pattes du mille-pattes. Attendre des heures pour risquer l’asphyxie. Il fait chaud dans ses trucs. Aucune poche d’aération. Pour monter, il faut se taper la queue pour une fois dedans voir parfois des cons se frotter… la queue sur mes fesses. J’en ai assez. Pourquoi je ne suis pas respectée? Avoir au moins un bus décent, avec juste une vitre ouverte pour respirer autre chose que l’odeur avariée de l’aisselle de mon voisin de calvaire. Ce qui me tue le plus, depuis mon bus, c’est voir ces gosses de diplomates dans des grosses voitures à plaque orange.

Je suis toujours en retard. Je rate la moitié de la première heure bien souvent. Le tableau est simple, quand j’arrive, je dois marcher 1km pour rejoindre la fac de droit. On dit que le groupe Bolloré offre au campus des bus pour les déplacements internes. Oui je vois ces bus sur le campus mais ils évitent les étudiants semble t-il. On ne fait que les voir. Ils sont électriques. De plus, ils sont bien trop petits pour tous nous transporter à la descente du bus, l’autre, celui d’après le chant du maudit coq. Ah les bus !

J’ai des nausées quand j’ai cours de droit civil. Et ce matin, j’ai cours de droit civil. Mon prof me demande d’écarter les jambes. Il veut que je ferme les yeux. Que je le laisse mettre son vieux tuyaux sans eau potable dans … Je suis indignée. Tout cela à cause de deux TD que j’ai séché involontairement. Cela fait un mois qu’il insiste.

– Mademoiselle Digbeu, vous avez changé d’avis?

– Non monsieur.

– Vous êtes bien sotte. Vous couchez avec des jeunes hommes pour le plaisir. Quand il s’agit de votre avenir vous faites la vierge effarouchée ?

– Sauf votre respect, je suis contre les MST. Comprenez par là les moyennes sexuellement transmissibles. Et ma réussite ne dépendra pas de vous.

Je lui répète la même chose tous les lundis.

Midi : j’aime la pause. Il y a plusieurs cafétérias sur le campus. Mais depuis que les gosses de riches des écoles environnantes, ceux des voitures à plaques orange, mangent chez nous, les prix doublent. Alors je mange rarement les midis.

Je me présente pour être la présidente du Club de droit du campus. Il paraît que je vais perdre. En fait je perds un peu plus tous les jours. Aujourd’hui sur le tableau je vois que mon adversaire est en tête. Je suis triste, j’ai faim.

– Pourquoi tu ne te décourages pas ?

– Awa s’il te plait ne m’embête pas aujourd’hui. Donne moi plutôt un bout de ton pain.

– Kôkô ! (en riant) Tiens ma puce.

– Merci.

– Isabelle oublie cette présidence. Regarde bien les différences entre vous.

– Je suis major de notre promotion depuis deux ans. Je mérite ce poste. Le droit pour moi c’est une passion. Là sont les différences.

– Non, les différences sont que son père est député. Elle est une lèche-botte et plus encore elle s’appelle Coulibaly. Tu es bien trop Bété pour gagner. Ce pays appartient au nord et au centre.

Awa dit vrai. Depuis 2011, on voit et entend partout des noms Baoulé , ethnie du centre, ou de la « Russie », comme on désigne familièrement les gens du nord. Ici encore la société me classe.

18 heures : je me rends à l’arrêt. L’arrêt du… bus. Tout dépend de l’heure à laquelle finit le prof. La queue est déjà longue. Je profite un peu de la lumière du mi-jour mi-nuit pour relire mes cours. En droit civil on parle de réparation. L’Etat me doit des réparations. Le bus arrive à 19h30. Je suis trop loin pour avoir une place. J’attend le prochain. Il fait sombre à présent. Je ne peux plus lire. Je tente de joindre Felix mon amoureux. Il ne répond pas. A 20h45 je monte enfin dans un bus. Il est bientôt 21h et l’embouteillage bouche la route. Des ponts, des échangeurs et pourtant. L’émergence ! C’est normal hein si l’on compte le nombre de voitures aux plaques multicolores qui poussent dans cette ville. Il y a plus de voitures que d’hommes. Je suis debout. Un idiot a le nez planté dans mon décolleté. Peut être qu’il rêve de me payer pour… Tous des pervers. Ma voisine raconte à sa voisine sa partie de jambe en l’air. On entend entre deux rires des mots fuir : « gros kiki », « pleurer », « seins », « mordu» et «doux »… Elle doit bien s’amuser elle au lit.

Dans le fond, des voyous écoute un Dj. Et moi je pense. Je me rend compte que je suis aigri de la vie. Aigri que dans mon pays, les ivoiriens soit complexés devant des expatriés. Nous sommes chez nous bon Dieu. Mon pays est une fade copie de l’occident. Pourquoi ont ils un pouvoir d’achat  plus important que nous? Pourquoi la colonisation continue ? A quoi sert le droit que j’apprends ? Je me pose tous les jours ces questions.

Enfin mon arrêt. Je peux continuer à pied. Je suis à 5 minutes. Ma mère heureuse de me voir me donne un bon riz au gras. J’avale mon repas tant je meurs de faim. Il est 22h30 quand je suis dans la douche. De l’eau pour mon corps sale. De l’eau pour effacer mon mal pour atténuer ma fatigue.

Enfin la journée est achevée. Il est 23h quand fatiguée je m’endors. En attendant le coq.

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Cet article a été écrit par Licka choops

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Comments (6)

  • hermann 17 avril 2015 à 10 h 02 min

    très belle histoire !! qui raconte la triste réalité de nombreux étudiants(es)

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  • Aurenzo Amsa
    Aurenzo Amsa 17 avril 2015 à 10 h 57 min

    J’ai adoré ! Bienvenue dans une université ivoirienne. Moi, j’aime le fait d’avoir fini avec le campus et je n’ai aucune envie d’y retourner. Au moins ce n’est plus la période Fesci. Tu m’as fait revivre ces années de souffrance plus que d’études. Très bien écrit, Malicka et du courage à ton personnage 😀

     Reply
  • Marshall Kissy
    Marshall Kissy 17 avril 2015 à 11 h 36 min

    Ah la belle Licka est fâchée ! LOL. Défoulement !!! C’est beau. Il est toujours bon d’écrire comme on le sent… même si souvent ça attire le regard questionneur des lecteurs!
    Tu touches du doigt nos réalités avec beaucoup de réalisme. Tu parles en connaissance de cause et ça ajoute du charme à ton récit truculent.
    Quelques coquilles relevées:
    Se rappeler de sa situation familiale déchirante (se rappeler sa situation)
    Je me rend compte (rends)
    je suis aigri (aigrie) de la vie. Aigri (aigrie)
    les ivoiriens soit complexés (soient)
    à bientot

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  • KABA Kouda 11 mai 2015 à 14 h 26 min

    Triste réalité… simplement décrite. Bravo et beaucoup de courage

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  • licka choops 28 mai 2015 à 12 h 28 min

    merci les amis

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  • ZESMO 29 juin 2015 à 10 h 43 min

    Très très belle histoire qui relate la réalité vécu au quotidien par les apprentis savant
    Bravo a l’auteur.

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