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Sadjee

Le besoin

septembre 28, 2015 4:29 Publié par

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Elle ne savait pas depuis combien de temps, elle était plantée devant le miroir, à contempler, plus effrayée que fascinée, la nouvelle elle. Elle se sentait flouée, il y avait quelque chose de pas normal, tous ces gens sur les blogs de ‘Beauté Black’ l’avaient clamé de façon si péremptoire qu’elle n’avait pas eu l’ombre d’un doute : quelques coups de ciseaux pouvaient vous transformer en une femme naturelle, libre des stéréotypes et des diktats de beauté, fière de ses origines…et jolie accessoirement. Une ‘vraie’ Noire, une African Queen, comme se le figurait vaguement l’imaginaire populaire, avec en toile de fond du fantasme collectif, ports de tête altiers, motifs animaliers et battements effrénés de tambours. Mais elle avait beau scruter, encore et encore, la tête nue dans la glace, et elle avait beau présenter son meilleur profil et son plus beau sourire au miroir, elle ne voyait qu’une femme au visage ordinaire, mal dans sa peau et mal dans sa tête à présent… Le claquement d’une porte, puis le bruit des pas qui se rapprochaient la firent sursauter. Instinctivement, elle avança la main pour verrouiller la porte de la douche, avant de se raviser. Les cheveux ne risquaient pas de repousser en quelques heures, autant affronter son regard immédiatement. Et puis ce n’était que des cheveux, il fallait qu’elle arrête avec cette manie de toujours tout dramatiser. Elle l’entendit pousser la porte de leur chambre, et compta mentalement jusqu’à 3 avant de le rejoindre en se composant un masque serein. Il commença par s’étonner de la trouver là à cette heure, avant de se figer, les lèvres entrouvertes et les yeux écarquillés. Le souffle court, elle scruta son regard, à la recherche de ce que son miroir avait échoué à lui offrir : une lueur d’approbation…

Elle avait toujours recherché l’approbation dans le regard des autres. Enfant, ce n’était pas très difficile à obtenir, elle était toujours parmi les meilleures à l’école, et les notes tracées de l’écriture fine de ses enseignants la rassuraient, autant que les hochements de tête des adultes de son entourage : « Une petite fille si sage, regardez-là, toujours calme et silencieuse »

Elle rougissait alors de plaisir. Ça ne se voyait pas à cause de la couleur de sa peau, mais elle rougissait quand même, et s’efforçait de rester toujours aussi « calme et silencieuse » en pinçant les lèvres devant les autres enfants si turbulents et si bruyamment joyeux. Elle avait intégré que ce que les gens et la vie attendaient d’elle, c’était du calme et du silence, jusqu’à ce qu’un drame survienne : elle avait grandi. Adolescente, elle s’était surprise à guetter l’approbation dans les yeux des garçons. Et effarée, elle s’était aperçu qu’ils ne la voyaient pas ; non, ils n’étaient pas aveugles, c’était elle, elle était invisible. Elle aurait voulu le mettre sur le compte du calme et du silence _ sur lesquels les années avaient posé un nom : timidité, mais d’autres filles de son âge étaient timides aussi, ce qui semblaient intriguer et émoustiller d’autant plus leurs jeunes camarades. Non, si elle était invisible, c’était qu’elle était quelconque. Ni laide, ni jolie…Juste quelconque. Physiquement et par sa personnalité qui n’en était pas une.

Le mythe de la chrysalide qui devenait papillon était resté…Un mythe pour elle. La conscience de son insignifiance était si terrifiante que son besoin d’approbation était devenu pathologique. Pendant des années, sournoisement, se cachant derrière les meilleurs raisons du monde, c’était lui qui avait guidé chacun de ses pas, chacune de ses esquives. Elle avait recherché, et souvent trouvé de l’approbation dans les universités prestigieuses, et dans les bureaux feutrés des multinationales, dans les bras de ses amants, mais ça n’avait pas suffi, ça n’avait jamais suffi. Le besoin était toujours là, aussi irrépressible à 32 ans qu’il l’ avait été à 5 ans.

– Tu as coupé…tes cheveux ?

Elle déglutit, et risqua un pauvre sourire. C’était le même besoin qui l’avait poussée hier à se défriser et se lisser les cheveux chaque mois…le même qui l’avait amenée à se les couper ras sur un coup de tête.

– Tu es magnifique, souffla-t-il, et elle eut l’impression soudaine d’avoir été privée d’oxygène plusieurs minutes

Il l’attira à elle, enfouit la tête dans le creux de son cou en répétant qu’elle était magnifique et elle poussa un soupir de bien-être, humant avec reconnaissance son odeur chaude et masculine. Blottie contre lui, elle eut une ébauche de sourire jusqu’à ce qu’elle croise son propre regard dans le miroir mural. Un autre qui lui livrait le même verdict implacable. Aussi loin que ses souvenirs remontaient, elle avait toujours porté ce regard-là sur elle-même. Dur et accusateur et méprisant. Et au fond, elle savait que toutes les approbations du monde n’y pourraient jamais rien. Il serait toujours là, tapi quelque part … Le besoin.

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (2)

  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 28 septembre 2015 à 18 h 28 min

    J’ai couru presqu’à la renverse pour lire ce texte et je ne regrette rien. Super ton retour Sade, surtout ne repars plus 🙂 parlant de ce besoin, même s’il est inavoué, nous l’avons tous d’une manière ou d’une autre. Merci de l’avoir retranscrit avec des mots si propres à toi.

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  • Nene Fatou 22 octobre 2015 à 11 h 05 min

    Welcome! J’ai aimé le texte… et je me suis vue dans le miroir. Merci.

     Reply

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