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Adje Valdo

LA PROPHETIE DU CRIEUR DE LA REPUBLIQUE

mai 31, 2014 11:41 Publié par

Quatre murs burinés de mots de tortures et d’espoirs. Quatre murs pégueux de silence et d’injustice, où, les pierres sont autant d’yeux de témoins muets. Quatre murs étanches aux battements de la vie qui, petit à petit, se meurt ici. J’y cherche encore la pierre sur laquelle j’ai inscris la date de mon arrivée : une éternité déjà. Je ne m’en souviens pratiquement plus. Ces murs s’apparentent à un cercueil, où enfermé, personne n’entend plus la prophétie.

La sirène de midi de la scierie vient de retentir dans le lointain. J’imagine la vie hors de ces murs : les ouvriers exténués s’agglutinant autour de bouis-bouis où ils mangeront à crédit, les véhicules décharnés et engorgés roulant à vive allure sur l’unique route asphaltée squelettique qui balafre la ville, les rues bondées d’hommes et de femmes qui n’ont plus que l’espoir comme boussole en attendant l’accomplissement de la prophétie.

Ma vie rime désormais avec les murs de cette prison. La lugubre et célèbre Mopassa. La prison du non-retour comme on l’appelle : une prison héritée de l’ère coloniale, aussi vieille que l’iniquité qui suinte de ses murs. Un véritable Pandémonium : combinaison de mouroir et de trou à rats, les cellules étaient ce qu’il y avait de plus rudimentaire – une pièce de près d’un mètre trente de haut, sans rien, où il était impossible de se tenir debout, d’où une particule de lumière se faufilait par de minuscules fentes faisant office de fenêtres et où une humidité suffocante régnait. Pour seul repas, étaient servies, une sauce aux airs d’eaux d’égout accompagnées d’une pâte de maïs mal cuite. De véritables épidémies ravageaient les cellules, et mourir était la chose la plus aisée… Une véritable hécatombe, je ne compte plus mes compagnons rêvant être les nouveaux Lumumba, Nelson Mandela, Tavio Amorin ou autres, partis si tôt sur l’autre rive de la vie, m’interdisant de mourir, tant que je n’aurais pas accompli la prophétie. Comment pouvais- je l’accomplir cette prophétie, qui me valait d’être claquemuré entre ces pierres aussi froides que le ventre de la mort?

Une moitié de soleil flottera dans le ciel et la liberté brandira son étendard, brisant les jougs despotiques et faisant rouler les tambours de la démocratie, expédiant ad patres, le Fils Indigne. Et, jailliront des gouffres abyssaux des mémoires perdues, le chant glorieux des fils de la patrie qui ont donné leur poitrine et des mères qui ont sacrifié leur cœur. Alors, l’enfant prodigue, revenu parmi les siens, tiendra le bâton qui guidera le peuple. Malgré l’intensité de la nuit, la faible lumière de la luciole luit, elle s’apparente à ton espoir, ne la laisse pas s’éteindre, entretient là, nourrit la de tes convictions, de ta confiance aveugle et profonde en la destinée de ton pays. Tu n’es jamais seul, tout un peuple est avec toi, affluant toujours, nombreux, ils attendent le guide qui leur insufflera la foi inébranlable à leur combat. Une cage n’a jamais emprisonné la vérité. Elle aura toujours des ailes de gaze pour voler au-delà et essaimer en pleines poignées dans les rêves de ton peuple les semences des futures récoltes.

La prophétie du Crieur de la République avait été disséquée, interprétée, pesée et soupesée en long et en large par des pseudo-démocrates-religieux-hommes-de-loi et d’autres pseudo-intellectuels tous du même acabit. Imprimée et vendue sous le boubou par le petit peuple, elle avait semé le trouble dans tout le pays, annonçant la fin du règne du Fils Indigne. Elle s’étalait là, sur un bout de papier qui avait perdu sa blancheur après toutes ces années que je la gardais précautionneusement, m’y accrochant comme une balise pour ne pas sombrer. Sacrée prophétie qui faisait de moi, fraîchement revenu du « Pays des Rêves » et partisan virulent contre le pouvoir en place, le guide qui conduirait mon peuple- Moise des temps modernes, perclus de liberté et qui n’avait pas de bâton.

Quelques mois après l’annonce de cette prophétie, le Crieur de la République disparu, enlevé par les sbires du Fils Indigne. Interrogé, torturé, drogué, on retrouva un matin sur la plage, son corps inerte baigné par les flux et reflux des vagues de la mer qui semblaient lui rendre un dernier hommage. Un vent de contestation se leva et souffla sur le pays, l’intifada s’était importée dans nos rues: aux pierres répondaient les feux des canons, aux articles dans les journaux suivaient des enlèvements nocturnes, des emprisonnements injustifiés, à chaque lecture publique de la prophétie tombait le couperet de la tyrannie.

Au petit matin du premier jour du dernier mois de l’année, alors que le calendrier annonçait une éclipse partielle du soleil pour la seconde moitié du mois, les pseudo démocrates intellectuels hommes de loi religieux toute cette race de vautours incompétents du Fils Indigne en avait déduit qu’il s’agissait du demi-soleil mentionné dans la prophétie. Des militaires ratissèrent alors la ville, capturant les partisans de la prophétie et tous ceux qu’on n’estimait pas assez serviles à la cause du Fils Indigne. Commença alors notre détention dans la prison de Mopassa. Combien d’années déjà, je n’en avais plus souvenance, mais les paroles de la prophétie me rassérénaient : « Malgré l’intensité de la nuit, la faible lumière de la luciole luit, elle s’apparente à ton espoir, ne la laisse pas s’éteindre, entretient là, nourrit là de tes convictions, de ta confiance profonde en la destinée de ton pays. Tu n’es jamais seul, tout un peuple est avec toi, affluant toujours, nombreux, ils attendent le guide qui leur insufflera la foi inébranlable à leur combat. Une cage n’a jamais emprisonné la vérité. Elle aura toujours des ailes de gaze pour voler au-delà et essaimer en pleines poignées dans les rêves de ton peuple les semences des futures récoltes. »

L’image du Crieur de la République vint embrasser mes souvenirs. Une bonne pâte que ce Crieur de la République, toujours à vous servir une bonne blague entre deux paroles pleines de philosophie, toujours à égratigner le fils indigne, à chercher pourquoi était-il le porteur de ces mots pleins d’espoir. Lui l’ex-journaliste, devenu alcoolique populaire, et qui s’était livré à un corps à corps avec sa bible pour finir par la jeter aux flammes des croyances traditionnelles des dieux Vodous. Tout parti du jour où entre deux diatribes durant une émission radiophonique, il avait débité avec une fluidité papale: « lorsque s’abattra la grande pluie et le barrage ses eaux libérera, la main du Fils Indigne le retirera des siens, coupable sans jugement, il finira dans l’antre fratricide où il a conduit ses frères. »

Deux jours plus tard, une crue fit céder un barrage et le fils indigne tira au sort parmi ses ministres, le responsable, qu’il fit enfermer à la prison de Mopassa. Le Crieur de la République ne savait guère d’où lui venaient ses inspirations, elles le saisissaient et lui instruisaient ces paroles. Ainsi, me confia-t-il au soir de sa dernière prophétie qui mit le fils indigne dans une colère semblable à un trou noir, jurant de crucifier tous les partisans de la prophétie aux carrefours de la ville, que j’étais le guide tant attendu qui mènerait le bon combat, qui brisera la gangue de la liberté opprimée, de la démocratie bâillonnée, qui rallumera les rêves éteints et fera flotter le drapeau du demi-soleil. Qu’elle semblait lointaine cette soirée soigneusement rangée dans les coffres-forts de ma mémoire, entretenue pour que l’oubli ne la recouvre de son linceul poisseux et qu’elle verdisse continuellement. En dépit du temps, la prophétie s’inscrivait toujours dans les chemins de la vie du peuple, dans le souffle de chaque vérité assassinée, dans les contours du jour qui poindra…

L’aurore déjà s’allume. À l’est, les couleurs du jour chantent leur victoire sur la nuit qui vient de faire sa reddition. Une fine particule du jour se glisse furtivement dans ma cellule telle un laser, balafrant la noirceur des lieux. Des clameurs ponctuées de rafales de mitraillettes, de «vive la liberté», « libérez le Guide », éclataient dans le lointain et telle une nuée de criquets dévastant les champs se rapprochaient à grande vitesse. La musique des armes s’apparentait à un orchestre philharmonique sans maître de chœur, cacophonique et intermittente. La contagion s’empara de la prison ; les prisonniers à l’unisson se mirent à déclamer les paroles de la prophétie. La peur de mourir en ce lieu s’était exilée. Aujourd’hui, sentant les forces libératrices proches, ils menaient à leur façon l’ultime combat. Dehors, la clameur était toute proche de la prison qu’avaient abandonnée les geôliers. La foule de libérateurs s’y introduisit, faisant sauter les verrous de l’iniquité, libérant les prisonniers, les uns après les autres, cherchant leur guide. Ils ouvrirent ma cellule, me portant. Triomphant. Dans la cour de la prison, des drapeaux frappés d’un demi-soleil ondulaient. La prophétie était en marche.

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