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MONSIEUR PØCKPÄ

LA PETITE BONNE

juillet 14, 2014 6:38 Publié par

Nouvelle inspirée d’odwira ou les écueils d’une vie de bonne d’ESSIE Kelly

à Marjorie Amoussou-Diallo…

La première fois que mes petits orteils ont foulé le sol d’Abidjan, ce fut pour la petite villageoise que j’étais comme dans un rêve d’une incroyable féerie. Je découvrais, bouche béante la civilisation moderne, j’étais aux oiseaux, j’en avais les yeux humides d’émotion. J’espérais pouvoir visiter la ville mais on ne m’y envoyait pas pour jouer au touriste.

A peine avais-je posé le pied que Tante Bouamin m’encellula dans sa grande maison pour me cantonner dans un rôle particulier, celui de la boniche. Elle avait pourtant promis à mère, sa cousine, qu’elle m’offrirait une vie nouvelle mais ce que je n’arrivais pas à comprendre, c’était « pourquoi ?» :

-Pourquoi est ce que je ne reprenais pas comme convenu l’école ?

-Pourquoi est ce que chaque jour, je devais laver le sol ?

-Pourquoi est ce que chaque nuit, tonton m’écartait les cuisses ?

Tous ces « pourquoi ?» et bien plus encore faisaient corrosion dans mon esprit mais je restais stoîque.

«On m’avait vendue, achetée, bradée et c’est les yeux bandés de naïveté que je m’étais livrée.»

Tante Bouamin n’était plus la gentille dame qui me couvrait de bisous et de cadeaux au village. Il fallait la voir avec ses manières de toubab, à se pavaner, soirs et matins sur des échasses, à me farcir la cervelle de plaintes, de reproches ; à me sortir de ces grands mots qui étaient à m’en donner des céphalalgies. Bien évidemment, quand cela arrivait, je devais me taire et boire ses injures comme du petit lait.

« Elle est conne, la patronne et sans cesse, elle m’étonne. »

Ça, c’était la voix des autres employés de la maison qui n’arrivaient pas à comprendre le comment du pourquoi est-ce que la patronne pouvait rabaisser sa nièce, son sang au rang d’odalisque. Un« pourquoi ?», encore un autre…

« Mami O wa lohon »*

Je m’exprimais dans la langue de mon père pour ne pas être comprise. Oui, mère, tu me manquais, les travaux champêtres et l’eau à puiser au marigot aussi. Si tante Bouamin n’était pas venue m’enguirlander avec toutes ses phrases mielleuses, j’étais quelque part à Daloa, mariée, heureuse…

« Ozoua,ma petite Ozoua, tu aurais du rester dans ton Zakoua natal ! »

Il y avait aussi les coups de reins de tonton Digbeu à supporter. Ah, Digbeu ! Ce cher tonton Digbeu qui tirait profit de mon devant et de mon derrière. Je devais suer tous les efforts de mon corps pour lui offrir, comment dire, le grand frisson. Il me disait souvent qu’il me préférait moi, la petite villageoise qui parlait français comme une vache éméchée à tante Bouamin, la femme du monde. Certainement parce que nous étions sur tous les plans mais surtout le physique à l’antipode l’une de l’autre.

Moi, j’étais épaisse ou en chair avec un incroyable fessier et des seins pleins aux bouts noirs, c’était assez pour faire bouger le petit morillon qu’on les hommes dans l’entrejambe à mon passage. Quand à tante Bouamin, avec son petit paquet, le fameux bobaraba fitini plébiscité par Claire Bailly, elle ne faisait pas le poids.

« Tu es belle, délicieuse, et enrobée, c’est mieux qu’un tas d’os. »

Tonton Digbeu me louait, me vénérait, m’adorait et j’en tirais pleinement profit. Il me donnait assez pour pouvoir expédier argent et ne serait ce qu’un « tais-toi jaloux » ou un « Gombo noir » à mère.

*

* *

Tonton Digbeu a fini par me laisser un joli petit diplôme. Au fil des jours, mon ventre s’arrondit. Tante Bouamin n’a pas mis long feu à le savoir et elle s’est empressée d’indexer ce pauvre Zoungrana de gardien comme étant l’auteur de ma grossesse.

Mais quand viendra ce moment là où je pointerai d’un doigt dénonciateur son petit mari, mon cher tonton, deux possibilités s’offriront à elle :

Devenir folle ou faire une syncope !

* »Maman tu me manques » en baoulé

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Cet article a été écrit par MONSIEUR PØCKPÄ

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Comments (4)

  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 17 juillet 2014 à 13 h 56 min

    Armie Pockpa tu épures ton style au fil du temps. J’aime bien ce niveau de langue très littéraire mêlée à ce verbe bien de chez nous. Ça donne une certaine particularité à ton texte.
    Pour ce qui est de l’histoire, triste réalité qui continuera, hélas, encore et encore.
    Impatient pour la suite.
    Merci Armie.

     Reply
  • Licka choops 18 juillet 2014 à 9 h 06 min

    Une bonne petite histoire, on t’y retrouve très bien dans ton style. Quelques petites coquilles  »Quand à tante Bouamin, avec son petit paquet, le fameux bobaraba fitini plébiscité par Claire Bailly, » Un ( Quant) à la place du quand.
    Il y’a eu aussi quelques petites tournures de phrases que je n’ai pas forcément aimé ou que j’aurais voulu plus drôle
    « tonton m’écartait les cuisses  » Je ne sais pas pourquoi mais dès le début comme ça c’est comme si ton héroine n’avait aucune pudeur, aucune pudeur à plaindre, comme si elle avait l’habitude d’écarter les cuisses avant et que son oncle était un de plus.
    Puis « je devais me taire et boire ses injures comme du petit lait. » Du petit lait? Je ne comprend pas vraiment, ça montre pas assez l’importance de son silence.
    Enfin je trouve cela bien pathétique car cette jeune fille perdue ne semble pas avoir la tête bien pleine. Elle rêve de liberté, elle rêve de retrouver son chez elle la tranquilité de sa vie. Elle plein la vie misèrable qu’elle avait car je le reconnais elle valait mieux que cette vie cauchemardesque. Mais la phrase qui me tue « j’étais quelque part à Daloa, mariée, heureuse… »
    Ses ambitions se résument donc qu’à cela? C’est une bien triste réalité.
    Sinon ton texte est beau

     Reply
  • KABA Kouda 27 août 2014 à 11 h 19 min

    Triste réalité. Très beau texte avec un style bien de chez nous.

     Reply
  • Heidi 4 septembre 2014 à 7 h 49 min

    Tres bon texte!
    Je suis de l avis de Licka.
    Je me suis perdue au fil des mots, cette petite bonne est elle victime ou triomphante d une situation malencontreuse?!
    Tout ca me fait penser a la loi Adjaratou.
    Merci Pocka

     Reply

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