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Sadjee

LA MUSE

avril 4, 2013 12:42 Publié par

Elle a la blancheur d’un sourire narquois… il me semble qu’elle me toise. Sarcastique, insolente, rieuse, elle me toise, se délectant de ma frustration. Pas un seul instant, je ne la quitte du regard. Elle rit et fait sa difficile…qu’elle en profite bien, car je la prendrai, la belle, de gré ou de force, je la prendrai, ainsi que toutes celles qui la suivent. Je la posséderai et l’emplirai de mes délires, de mes désirs, de mes névroses ; tout ça en elle, sur elle.

Elle peut bien faire la fière, cette page, se vanter de sa virginité, se gausser de mon impuissance; comme d’habitude, je finirai par avoir le dernier mot. Je suis écrivain. Pas à la manière de ceux qui couchent sur papier un monde niais, dégoulinant de mièvrerie et fleurant bon l’eau de rose. J’ai en horreur ces récits fadasses, bourrés de bons sentiments, cette obsession des mélodrames et du happy-ending. Mon fuel à moi, ce qui me fait carburer, c’est le côté obscur des choses, les interdits violés, le parfum enivrant du scandale, l’explosion des sens…l’ivresse du sang.

Pourtant, depuis une semaine, j’ai tous les symptômes d’un junkee en manque de sa coke: fièvre, pâleur, tremblements…Et cette page blanche qui me nargue… Je hais ces moments, où des dizaines d’idées se bousculent dans mon esprit, sans qu’aucune ne soit assez tordue pour créer le déclic.

De mon bureau, me parviennent  des notes de musique . Autant m’aérer l’esprit. Lentement, je me dirige  vers la petite salle de sport aménagée au rez-de-chaussée. Lucie répète une chorégraphie devant le miroir. Lucie, ma femme. Un peu voyeur, je l’observe incognito : elle a un délicieux short blanc et un débardeur trempé de sa sueur. Elle a ramené ses dreadlocks en un chignon sur le sommet de sa tête. J’observe ses jambes fuselées qui battent sauvagement le sol. Elle danse, Lucie, de plus en plus vite, elle saute, glisse,  bondit, roule, tourne… je n’ai pas l’impression qu’elle suit le rythme de la musique…La musique l’accompagne plutôt, sublime ses gestes puissants, célèbre la perfection de ses mouvements endiablés. A quel moment mes yeux fascinés remplacent-ils la sueur qui coule de son corps par du sang ? Je ne sais pas. Tout se passe comme si je sortais de moi-même. L’inspiration me fait défaut? Qu’à cela ne tienne: il est temps d’explorer un autre talent, la description…  Je m’empare d’un couteau de cuisine, pénètre à l’intérieur de la pièce.

Elle tourne la tête dans ma direction, me sourit, avant de se figer, perplexe, sur le couteau. Elle se dirige vers la chaîne stéréo, arrête la musique, s’inquiète :

–           Il y a un problème, chéri ? Tu t’es blessé ?

De marbre, je la regarde sans un mot. Elle répète sa question, de plus en plus troublée.

–          Continue de danser, me contenté-je de lui répondre, en dirigeant vers elle, la lame effilée.

Elle a cet air abasourdi, puis son rire cristallin emplit la pièce

–          Ecoute, on a une représentation dans moins d’une semaine ! Je n’ai pas vraiment le cœur à rigoler, là…

–          Ça tombe bien, moi non plus.  Allez, vas-y, danse, mon amour…

Ces derniers mots, je les prononce avec le sourire, tandis que je me place derrière elle, face à la glace, la lame du couteau placée sur sa gorge. Elle rit encore, mais je sens comme une fêlure…peut-être se rend-elle compte de ce qui est en train de se passer ? C’est un ravissement, ce moment, où elle passe progressivement de l’amusement à l’agacement, puis à l’épouvante. Je sens son corps trembler d’effroi contre le mien, ses yeux s’assombrir…Mais pourquoi diable fuit-elle mon regard ? Ne sent-elle pas qu’on est sur le point d’écrire une histoire fabuleuse à deux ? Elle, dansant, magnifique , ensanglantée, et moi…décrivant la scène…Avec beaucoup de douceur, je lui murmure dans le creux de l’oreille :

–          Regarde-moi, Lucie,  cesse de fuir mon regard !

–          Damien…s’il-te-plaît, si c’est un jeu, il commence à me faire peur…

C’est presqu’un chuchotement, sa voix est enrouée, des larmes lui embuent les yeux. Dans le miroir, nos regards se croisent. Le mien est vitreux, illuminé d’une ferveur démentielle. Je sens son corps tendu comme un arc. Lentement, je lui promène la pointe du couteau le long du visage. Horrifiée, elle porte sa main à la coupure, et regarde incrédule, le sang ruisseler sur ses vêtements et tâcher le sol. Je lui répète tendrement :

–        Vas-y, danse, mon amour, j’adore te regarder danser…

–          Hello, Bébé…05 minutes que je te regarde pianoter sur ton clavier comme un dingue; l’inspiration est de retour, on dirait !

Je sursaute,  lève la tête de mon ordinateur. Elle est là, dans l’embrasure de la porte. Lucie. Ma femme. Mon adorable muse. Je lui souris :

–          Oui…oui, un peu…

–        Et ça donne quoi ? Je suis curieuse de voir ça…

Elle rit, se dirige vers moi , enjouée. Je rabats, vivement  l’écran, l’enlace tendrement,  enfouis ma tête dans son cou, hume l’odeur salée de sa sueur.

–         Crois-moi, ce n’est pas une bonne idée, mon amour…

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (10)

  • Krys Closran 4 avril 2013 à 13 h 50 min

    Oh yes! Sadjee, t’es la meilleure! Un vrai régal!

    Tout dans CE texte m’éblouit, tout dans TON texte me ravit!

    T’es un écrivain… Un vrai de vrai! Je suis sans voix…

    Tu es ma muse et encore plus! 😉

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  • KABA Kouda 4 avril 2013 à 13 h 52 min

    Quel écrivain macabre je m’attendais à voir signer comme auteur Krys… En tout cas bravo.

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  • Farapie
    Farapie 4 avril 2013 à 16 h 13 min

    wahou, super ton texte! Un zeste d’horreur accompagné du syndrome de la page blanche sans oublié une fin totalement inattendue. J’aime!

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  • Skyrocket
    Skyrocket 4 avril 2013 à 17 h 44 min

    Sadjee pardon rentre au pays, je vais te voir à livresque. Le texte est super mais qu’est ce que tu attends pour nous gratifier d’une oeuvre? J’aime en tout cas le drame, le rêve ou l’illusion, peu importe je suis éblouie.

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  • Hanielophir
    Hanielophir 4 avril 2013 à 20 h 05 min

    Ah Sadjee! Franchement Sadjee! Décidément Sadjee… Je me porte volontaire pour être le président de ton fan club! Tu as tout pour exploser dans le domaine que tu as choisi! Merci à 225nouvelles de nous avoir permis de découvrir un tel talent et de nous donner la chance de lire des textes d’une qualité ISO 200xxx et tout ce qu’on veut!!! Il est temps que tu sortes un livre (si ce n’est déjà fait) pour que le pays entier et le monde te découvre. S’il y a des contraintes diverses on va trouver une solution. Je te mettrai la pression pour ça, fais moi confiance. D’ailleurs je lance une pétition et je ne rigole pas!!

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  • Sadjee 4 avril 2013 à 20 h 41 min

    Ca y est, vous avez gagné…je suis toute intimidée 🙁 Merci beaucoup pour vos encouragements, les amis. Hanielophir et Skyrocket, le livre va venir, Dieu voulant…Kaba kouda, ton commentaire m’a bien fait rire!

    Krys…contente que ça te plaise, j’avoue m’être inspirée de ton univers si glauque et sombre pour ce texte…même si je n’ai pu me résoudre à trucider cette pauvre Lucie…Lol.

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  • Heidi 4 avril 2013 à 21 h 50 min

    Ah ça! j’ai hésité entre 2 auteurs et je suis agréablement surprise! Sacrée Sadjee tu excelles dans toutes les sphères. congrats 🙂 !

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  • SAS
    SAS 5 avril 2013 à 20 h 18 min

    Je crois que tout a été dit. Tu sais écrire-quoi qu’on ne le sait jamais définitivement- et je réitère mon premier commentaire sur un de tes texte: tu gagneras à écrire un livre. Je demeure sur la liste de ceux qui l’achèteront. Bonne continuation, avec toi les Adiaffi et autres ont une relève. Les Adiaffi et Beti je devrais dire pour être plus juste.
    « Je suis écrivain. Pas à la manière de ceux qui couchent sur papier un monde niais, dégoulinant de mièvrerie et fleurant bon l’eau de rose. J’ai en horreur ces récits fadasses, bourrés de bons sentiments, cette obsession des mélodrames et du happy-ending. Mon fuel à moi, ce qui me fait carburer, c’est le côté obscur des choses, les interdits violés, le parfum enivrant du scandale, l’explosion des sens…l’ivresse du sang »
    Voila qui est excellemment dit. Chapeau Bas!

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  • missshineejo 5 avril 2013 à 22 h 09 min

    Franchement JE n’ai qu’un mot à dire CHAPEAU , Suvent je me demande d’où tu tire ton inspiration. L’histoire est prenante à un point tel que quand on arrive à la fin on a juste envie de demander « La suite?? ». Tu as une très belle plume

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  • Sadjee 11 avril 2013 à 7 h 29 min

    Merci Heidi, Missshineejo et SAS de vos commentaires si motivants…mais SAS, là tu élèves beaucoup trop le niveau, je pense,lol!J’espère,un jour peut-être, être digne de ces monstres de la littérature!

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