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LA MORT DANS L’AME (2)

octobre 5, 2012 8:17 Publié par

En panique et en proie à un sentiment qu’il me serait difficile de qualifier tant il était indescriptible, j’alertai mon mari ainsi que les sapeurs pompiers mais avant même que mon fils ait été évacué à  l’hôpital le plus proche, il succomba des suites de ce mal inconnu.

J’étais inconsolable. Quel est ce destin illogique qui fait périr des enfants avant leur parents ? Ne devrait-on pas se voir conduire à sa dernière demeure par sa progéniture au lieu de l’inverse ? Non je refuse, pourquoi le ciel me prend il ce qui m’est le plus cher ? J’aurais voulu contester, perdre ma vie pour conserver celle de mon fils… J’avais déjà « vécu », lui, avait tout l’avenir devant lui. C’était injuste. Je pleurai et pleurai encore, m’enfermant dans un mutisme et bientôt dans un monde parallèle pour  me soustraire à cette réalité si difficile…

Je pensais avoir touché le fond, le paroxysme de la douleur. Heureusement mon mari m’épaulait et me soutenait du mieux qu’il pouvait, me motivant à relativiser. Il mit un coup de frein à sa carrière professionnelle pour passer plus de temps avec moi. Je commençais à sortir tout doucement la tête de l’eau…

Mais alors que je pensais trouver les ressources pour aller de l’avant et rebondir malgré cette page triste, le cadet puis le troisième connurent le même sort que l’aîné …Je perdis tous mes enfants un par un, chaque fois à la même date, le fruit de mes entrailles s’en allait rejoindre le ciel. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait, j’étais au bord de la folie, je maigrissais à vue d’œil. Quelle mère pouvait vivre ce que je vivais, supporter l’insupportable et rester en vie ?

Mon mari n’arrivait plus à trouver la force de me soutenir, il était littéralement abattu. Quatre années d’enfer, d’extrême souffrance. Si  l’enfer se trouve sur terre, je crois qu’il ressemble à ce que j’endure. Un cœur aride couvert de souffrance. Comme si cela ne suffisait pas, mon mari fut le dernier emporté par ce tourbillon meurtrier. ..

C’était trop, quel était ce Dieu qu’on disait bon mais qui permettait que tous ces malheurs m’arrivent, existait-t-il vraiment ? N’avais- je pas assez souffert depuis tout ce temps, n’avais-je pas droit  au bonheur comme mes pairs qui le sont ? Pourquoi moi ? Je tentai de mettre fin à mes jours en avalant plusieurs cachets. Je fus sauvée de justesse, découverte à moitié morte par ma servante. Un long séjour à l’hôpital s’ensuivit, j’étais devenue presque folle. Les murs de l’hôpital de Bingerville furent bientôt mon lieu d’habitation. Après un long séjour à lutter pour me rétablir, physiquement, mentalement et moralement, je vendis la maison et revint au village. Je n’arrivais plus à supporter les critiques et les regard tantôt compatissants ( dans ce cas ils réveillaient ma douleur) tantôt accusateurs (qui la décuplaient) de mon entourage sur moi.

Je décidai de retourner au village où j’achetai une petite maison pour y vivre, avec l’aide de mon cousin. Je lui remis l’argent et il se chargea de trouver la maison, loin de tout et de tous.

Ma belle mère revenue elle aussi à Lobakro et qui n’avait jamais éprouvé une once d’amour pour moi racontait à toute oreille attentive ou non que j’étais la sorcière qui l’avait séparée de son époux pour mieux lui ôter la vie….  Alors qu’elle était partie d’elle-même n’ayant pas le courage et la patience de s’occuper d’un impotent. Mais cela les habitants de Lobakro ne le savaient pas puisqu’elle l’avait abandonné dans le campement à l’ouest de la Côte d’Ivoire loin de plusieurs kilomètres de Lobakro. Elle racontait également qu’après son départ, j’avais eu le champ libre pour « manger » l’âme de mon père, ce que je n’ai pas hésité à faire. Selon elle j’aurais réitéré le triste exploit avec ma propre famille. Tout le monde se méfiait de moi désormais. A force d’insistance, elle avait réussi, lentement et sûrement à distiller son venin dans l’esprit de tous. Vous connaissez les petites communautés villageoises, la rumeur y a pignon sur rue. Elle s’installe durablement, de même que les accusations de sorcellerie.

Je soupçonne parfois vaguement ma marâtre d’être à l’origine de tous mes malheurs, mon cousin m’en avait d’ailleurs touché un mot, vous vous souvenez, ce cousin éloigné. Il m’avait dit dans le secret de la confidence qu’il avait consulté un mystique, ces docteurs des sciences occultes. Il en avait l’habitude. Il aimait bien se référer à ces charlatans, pas moi. Ce dernier pendant la consultation, s’était exprimé à lui en ces termes : «Je ne puis te laisser repartir sans te livrer ce message urgent que j’ai reçu des esprits. Tu as une jeune femme dans ta famille, elle vivait ici au village avec nous, ta cousine. Une série de malheur la guette, quelqu’un en veut à sa vie, une femme. Mais cette personne ne la tuera pas. Elle procèdera en détruisant tout autour d’elle, sa raison de vivre, ce qu’elle a de plus cher. Cette femme ne l’aime pas, elle est animée d’une terrible jalousie. Ta cousine doit faire des sacrifices, sinon, ça sera grave » Toutes ces révélations ponctuées de transes et de dialogues hachés tantôt avec mon cousin tantôt avec ces êtres invisibles. Pour confirmer les dires du marabout mon cousin m’avait affirmé avoir entendu ma belle mère proférer des malédictions sur ma vie croyant que c’était moi qui empêchait son utérus d’accueillir un embryon. Selon lui, elle était jalouse de mon bonheur et de toutes les bonnes choses qui m’arrivaient. Pour conjurer le mauvais sort, je devais envoyer un paquet contenant mes poils pubiens, ceux de mes aisselles, mes cheveux et la somme de dix mille cinq francs. Je pris les dires de mon cousin avec des pincettes. A vrai dire, je n’y croyais pas trop mais l’Afrique cache bien des mystères, parfois aussi sombres qu’ils sont malsains et nuisibles. Je lui ai donc fait parvenir ce qu’il désirait… Mais ceci n’a pas empêché les malheurs de s’abattre sur moi.

Plus  je m’interroge sur les raisons de tous ces malheurs, plus je me dis qu’il ne me servirait à rien de connaître l’origine de la mort de ma famille. J’aurais cherché à savoir si toutefois cela pouvait la ramener à la vie, mais c’est impossible. Bien des histoires ne sont jamais élucidées et partent avec leur lot de mystères.

On dit que la douleur rend philosophe. C’est vrai, elle permet paradoxalement de réaliser que chaque moment de bonheur est précieux et en se concentrant sur l’essentiel, on se rend compte qu’on a tout ce qu’on veut à notre portée. Le bonheur se trouve dans ces choses tellement simples qu’elles en deviennent banales, tellement naturelles qu’elles en deviennent anodines. Ces détails sont toute notre vie et avec l’habitude, nous n’y faisons plus vraiment attention jusqu’au jour où nous les perdons.

Quant à moi, j’ai fait le choix de ne plus y penser,  je porte ma croix en ce bas monde en priant chaque jour le Tout-Puissant ou toutes autres entité supérieures auxquelles je ne crois désormais plus mais à qui je donne une dernière chance de se racheter de m’avoir fait tant de mal, de me rappeler à elles, afin que je retrouve ma famille bien aimée. Je suis patiente, ce n’est pas l’envie d’une nouvelle tentative de suicide qui me manque, mais bon à bien y réfléchir ce ne serait pas digne de quitter ce monde de cette façon.

Je continue d’appeler la mort de tous mes vœux, en espérant qu’elle m’entende enfin. Si elle reste encore sourde à mes appels insistants, je n’aurai d’autre choix que de me substituer à elle en m’offrant ce qu’elle refuse de me donner. Reprendre cette vie qui me tue un peu plus chaque jour, qui m’a tué depuis qu’elle a décidé de me prendre les miens, est un supplice chaque fois plus difficile à endurer.

Et s’il existe vraiment une vie après la mort, je pourrai à nouveau serrer mon mari et mes enfants dans mes bras et leur dire que je les aime.

FIN

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Comments (1)

  • josya kangah 5 octobre 2012 à 17 h 51 min

    Je ne suis pas d’accord avec cette fin.
    Pourquoi la lumière n’a-t-elle pas été faite sur la mort des enfants?
    La marâtre est-elle / n’est-elle pas responsable de la paralysie de son époux?
    Qui / qu’est-ce qui est à la base de la mort des petits?
    Quelle importante revêt cette date précise à laquelle ils sont morts?

    J’ai tellement de questions!

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