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LA MORT DANS L’AME (1)

septembre 28, 2012 8:15 Publié par

Dans l’amertume de ma solitude, mes pensées martèlent mon esprit et le remplissent de leur fiel amer et morbide s’acharnant à effacer en moi toute trace de positivité.

C’est vrai que le bilan de ma vie est  assez pathétique. Il se résume même en une seule phrase : quarante années pétantes, sans mari, sans enfant et sans travail.

Je n’avais de cesse d’encaisser les remarques sarcastiques et les pics lancés sans ménagement à mon encontre. Certains allaient jusqu’à me traiter de sorcière, je faisais contre mauvaise fortune bon cœur, affichant toujours une mine impassible qui ne laissait transparaître aucune émotion comme si j’étais « imperméable » à toute attaque. Je n’avais plus la force de réagir, je n’en avais ni l’envie ni l’énergie. Dans le petit village de Lobakro où je vivais recluse, ma maison pouvait compter les visiteurs qui s’y rendaient, leurs rarissimes visites étaient tout simplement le fruit du hasard exceptée celle de mon cousin Yao Bah… Les passants qui cherchaient leur chemin, ceux qui voulaient des renseignements ou quelques évangélistes acharnés désirant m’apporter la bonne nouvelle du salut…. Je répondais avec la même amabilité pour tous, la même placidité.

Je ne me rendais au marché que dans les cas d’extrême nécessité. Ma maison, je l’avais transformée en véritable grenier; j’avais même créé un potager dans l’arrière cour. Mes rares sorties étaient un supplice tant le regard posé sur moi était ostensiblement malsain, blessant et d’une méchanceté notoire.

Je vivais dans une solitude exécrable qui me consumait à petit feu et rongeait chaque parcelle de vie en moi, l’une après l’autre. Pourtant je ne luttais guère pour préserver ma vie en vie, cette vie morose et insipide qui caractérisait mon  quotidien. Quoique vivante, mon âme depuis quelques années avait trépassé. Laissez-moi vous conter mon histoire…

Je me nomme Kouadio Bernadette, j’ai arrêté mes études après le CEPE, victime du choix de mon père de me trouver une belle-mère que dis-je une marâtre, après la mort de ma mère, qui me voyait plus en rivale qu’en belle fille. Ce rôle qu’il aurait été plus judicieux d’attribuer à ma défunte mère me revint sans que j’aie eu à donner un avis. Très vite pour garder la « stabilité » de son foyer, mon père fit le choix stupide qu’on connait à tous ces hommes qui habillent leur bêtise et leur irresponsabilité du précieux nom de l’amour ; de me faire partir de la maison. Du jour  au lendemain je me suis retrouvée à la porte, du haut de mes quatorze ans. Quatorze ans pour aborder la classe de CM2 parce qu’à mon époque les classes de primaire accueillaient des élèves en âge de collège aujourd’hui, les temps ont bien changé depuis. J’étais pourtant brillante, mes maîtres me prévoyaient un avenir des plus radieux. Cet avenir s’est vite transformé en une lutte pour survivre telle une sans abri. Les nombreuses interventions de parents et amis de la famille n’y changèrent rien. Mon père avait oublié sa cervelle dans les bras de sa femme ainsi que son affection pour moi.

Ballotée d’un oncle à un autre, d’une tante à une autre, d’une bonne volonté à une autre. Parfois les moyens financiers emmenaient mes tuteurs du jour à se séparer de moi malgré toutes leurs bonnes intentions. C’est ainsi que je me suis retrouvée à Abidjan en tant que servante, vendeuse d’oranges puis apprenti couturière. Mon extrême beauté m’ouvrait bien des portes mais je refusai d’emprunter la large voie de la perdition en faisant usage de mes charmes pour m’en sortir. Je vous épargne les détails du long chapitre de mon combat pour ma survie après le départ de la maison de mon père

Retenons juste que je suis toujours en vie…Puis un jour j’ai rencontré Francis, mon futur mari le père de mes enfants au détour d’une ruelle, par le plus grand des hasards. En bordure de route, la roue de sa voiture avait crevé. Il cherchait désespérément une aide, je me suis proposé de la lui ramener. C’était dans la commune d’Abobo, une zone qu’il ne connaissait pas, parce qu’issu des quartiers chics de la capitale, alors que moi j’y résidais…

J’imagine que mes lecteurs sont interloqués puisque je me suis présentée comme une femme  sans enfant et sans mari.

Lisez donc la suite de mon histoire elle vous édifiera.

Le 01 Septembre 1996, j’ai épousé Francis en grandes pompes à la suite d’une cour assidue de trois ans après notre première rencontre, j’ai alors compris qu’il m’aimait. Je vivais un véritable rêve éveillé tant il me couvrait d’amour.  Nous n’avons pas tardé à mettre en route notre premier enfant ; trois autres suivirent dont des jumeaux. Des enfants beaux et intelligents qui faisaient ma fierté et forçaient l’admiration de mon entourage. Je nourrissais le secret espoir, secret de polichinelle d’ailleurs puisque je le clamais à qui voulait l’entendre, que ces enfants réussiraient là où moi j’avais échoué et poursuivraient mon rêve d’études longues et accomplies.

Un an, puis deux, puis cinq années de pure harmonie dans mon couple. Je me disais que le bonheur existait pour tous y compris moi que la vie n’avait pas épargné. Ces souvenirs étaient désormais un lointain et très lointain. Le trop plein de bonheur avait raccourci ma mémoire.

Malheureusement, nous allions bientôt apprendre que mon père avec qui je n’avais plus aucun contact depuis mon départ de la maison et ce, malgré toutes mes tentatives pour qu’il en soit autrement, était sur le point de mourir.

Mon père n’avait pas voulu de moi, c’est que ma marâtre était fort convaincante quand il s’agissait de  me nuire.

J’ai appris l’état de santé de mon père par un cousin très éloigné qui a jugé bon de m’informer et qui avait été d’une grande aide avec le peu de moyen qu’il avait lorsque je me suis retrouvée à la rue. Ma marâtre Minikan n’avait jamais connu les joies de l’enfantement, peut être victime de sa propre méchanceté et subissant les foudres de la justice du ciel. Mon mari et moi décidâmes de nous rendre sur place afin d’entreprendre les démarches pour renouer les liens avec mon père. Personne ne pouvait dire avec certitude le mal qui le rongeait, les supputations allaient bon train. Depuis, son état n’avait cessé de s’aggraver jusqu’à ce que mon cousin m’en informe.

Une fois mis au courant, nous nous sommes rendus à Lobakro afin de le conduire à l’hôpital mais il était trop tard, il mourut le soir même de notre arrivée au village. J’ai pleuré ce père qui m’avait fait tant de mal mais que j’aimais malgré tout et à qui j’avais pardonné. Je regrettai juste que le temps de nos retrouvailles ait été trop bref. Nous sommes rentrés à Abidjan pour en informer les enfants qui pleurèrent aussi ce grand père inconnu. C’était pendant les vacances, le 26 juillet plus précisément, mes quatre enfants, mon mari et moi-même revinrent au village pour conduire mon père à sa dernière demeure. Mon père avait perdu l’usage de la parole durant sa longue maladie, mais dans ses yeux j’avais pu lire les regrets d’un père à tort irresponsable, il avait même maudit le jour où Minikan ma marâtre était entrée dans sa vie durant ses dernières heures. Mon père avait demandé à revenir à Lobakro quand il a senti que la fin approchait. Ce grand cultivateur avait migré vers les forêts de l’Ouest de la Côte d’Ivoire dans un campement réunissant les ressortissants du centre de ce pays. Il s’y était exilé peu après m’avoir chassée de la maison, sur les conseils de sa femme pour travailler la terre et faire fortune. Cela ne fut jamais le cas, la chance gardait la mine renfrognée avec lui. Je demandai à mon cousin des nouvelles de mon père les fois où nous échangions ou lorsqu’on se voyait, mais il n’en avait pas. Ce n’est qu’au retour de mon père au village que nous sûmes où il était. Ma belle-mère l’avait abandonné comme une épave parce qu’elle disait ne plus avoir la force physique et les moyens de s’occuper de mon père, devenu une charge. Seule la mobilisation des villageois l’aidait à avoir le minimum pour vivre comme un humain. Je pleurai encore plus de voir  comment la vie de cet homme avait connu une fin tragique.

Un mois était passé, nous étions revenus à Abidjan, j’appelais toujours mon cousin et les membres de ma grande famille.

Ce jour du mardi 31 août là mon fils aîné d’ordinaire matinal était toujours au lit alors qu’il était un peu plus de 10h, il avait seize ans. Inquiète, je rejoignis sa chambre pour m’enquérir de ses nouvelles. Nous habitions notre propre maison, un duplex de six pièces où chaque enfant avait sa chambre grâce aux bons soins de mon mari, qui ne ménagea pas ses efforts pour nous mettre à notre aise. Quand j’ouvris la chambre de mon fils aîné Jean Michel donc, je fus frappée d’horreur, il était couché inerte dans son lit, la mine figé et déformée par un rictus. Je le secouais vigoureusement sans toutefois susciter une quelconque réaction de sa part, il restait désespérément immobile…

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Cet article a été écrit par Bee

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Comments (3)

  • Skyrocket
    Skyrocket 28 septembre 2012 à 16 h 22 min

    J’aime bien l’histoire, c’est simple à lire, et captivant. Vivement la suite!

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  • Skyrocket
    Skyrocket 28 septembre 2012 à 16 h 28 min

    facile à lire

     Reply
  • Bee 29 septembre 2012 à 8 h 37 min

    Merci, la suite pour très bientôt….

     Reply

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