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LA LOI DU KARMA (1)

septembre 16, 2012 9:30 Publié par

 Grâce à sa formation d’expert-comptable, Francis occupait le poste de Chef de service Finances au cabinet Effective Audit situé au deuxième étage de l’immeuble Alpha 2000 du Plateau, le quartier-commune des affaires. Cette fonction occupait la quasi-totalité de son temps. Consciencieux, sa ponctualité légendaire lui valait quelques heures de sommeil en moins. Qu’importait pour Francis qui se consolait avec sa phrase favorite « j’aurai toute la mort pour me reposer et dormir ». Cet acharnement au travail trahissait aussi son ardente envie  d’obtenir le poste vacant de Chef de Département Finances et Analyse des Risques. Le précédent occupant, Kwadiau Maurice, étant à la retraite depuis un mois déjà. Il ambitionnait également être Chef Régional et avoir sous sa responsabilité les cabinets du Bénin, du Ghana et du Burkina, tous des détachements de celui d’Abidjan. L’ambition constituait le moteur de la vie, visez le soleil et vous obtiendrez la lune à défaut, visez celle-ci et le cas échéant, vous obtiendrez les étoiles.

Francis avait aussi eu la bonne idée de bonifier son diplôme d’une certification à l’issue d’un semestre d’étude. Son curriculum Vitae enrichi de cette valeur ajoutée le rapprocherait un peu plus de son Graal.

A l’occasion du départ de Maurice, le cabinet a tenu à rendre un vibrant hommage au valeureux collaborateur qu’il a été. Pour ce faire, une fête en l’honneur de son départ fut organisée au complexe Las-Palmas sis à Cocody-2 plateaux. On pouvait lire sur la grande banderole déployée au-dessus de l’estrade « Effective Audit vous souhaite une retraite paisible Kwadiau Maurice ».

Ce dernier a prononcé un discours aussi drôle qu’émouvant selon l’évocation tantôt de scène anecdotiques ou du soutien de chaque collaborateur pendant ses bons et loyaux services. Ce fut par exemple l’hilarité générale quand il s’exclama avec une pointe d’humour « Ah, qu’est-ce qu’elles vont me manquer les coiffures de notre chère Cyrile N’Jitap. De même que ses talons hauts, responsables de ses entrées remarquées. N’est-ce pas? » . Un clin d’œil à l’endroit de celle dont il venait de citer le nom coïncidait avec la fin de la phrase. Cyrile N’jitap, d’origine camerounaise occupait le poste de secrétaire depuis sept ans maintenant.

Effective Audit est un cabinet dont le professionnalisme et l’expertise sont reconnus sur le plan international. Il intervient dans les métiers suivants :

– l’audit réglementé (commissariat aux comptes) et les missions d’audit des comptes non réglementés

-les métiers d’analyse de risque en termes de process, de système d’information et de finance

-les métiers de conseil autour de l’optimisation financière de l’entreprise

Habitant un trois pièces à Angré 8ème tranche, Francis était obligé de se réveiller aux aurores pour éviter les embouteillages matinaux dans cette zone et être au service à l’heure convenable.

Quoique conséquent, son salaire ne lui permettait pas de vivre à la hauteur de ses revenus. En effet la « famille africaine » était une réalité dont il faisait au quotidien l’amère expérience. En plus de ses dix frères et sœurs entièrement à sa charge, Francis Oblé devait répondre aux sollicitations financières pressantes et fatigantes de ses cousins, cousines, oncles, tantes, etc. Ses collatéraux délestaient ses économies au point de les rendre chétives. En plus il avait contracté un prêt immobilier dont le remboursement absorbait le dixième de son salaire, et c’était sans compter l’assurance retraite…

Ce jeudi matin là Francis était comme à son accoutumé le premier arrivé. Affalé dans son fauteuil, il s’adonnait à son casse-tête mensuel: les calculs du quinze du mois. Sa tante Isabelle lui avait soutiré cent milles Francs pour les soins de sa cousine Martine hospitalisée des suites de complications liées à un avortement. « Une dépense vraiment futile », pensa-t-il. Mais une obligation à laquelle il n’avait pu se soustraire tant tante Isabelle avait tiré à presque faire rompre sa fibre émotionnelle. Elle le prenait toujours par les sentiments. Elle aurait pu exceller dans le commercial cette tante Isabelle, d’autant plus que sa force de persuasion était sous tendue par un solide argumentaire. Francis s’acquitta de son devoir en laissant échapper un long soupir, il se savait généreux, un peu trop d’ailleurs.

Son père en plus des cent cinquante milles Francs d’allocation mensuelle avait eu besoin d’une rallonge de cinquante milles Francs, conséquence de sa main trop lourde dans la gestion de son pécule. C’était toujours la même chose, son père avait toujours un nouveau problème à lui soumettre.

« Papa, fais un peu plus attention la prochaine fois, les temps sont durs » avait-il lâché avant de donner la somme demandée.

Il savait que cette énième remarque ne servirait à rien. Aussi, remettait-il deux cent milles Francs à sa femme Florence en guise d’argent de poche, cette dernière est sans activité et est entièrement à sa charge. En plus de tout cela, il y avait le budget d’eau, d’électricité, de la nourriture, le loyer…

Ce mois avait été particulièrement difficile pour Francis. Florence avait mis au monde leur  première fille, Mélissa, par césarienne, trois mois trop tôt. Cette prématurée de six mois avait dû faire un séjour sous la couveuse. Quand chaque jour sous cet appareil voyait sa fille gagner en force et en vie, son compte lui se mourait. Les soins particuliers dont elle bénéficiait étaient fort coûteux et l’assurance plafonnée et limitée l’obligeait à payer certaines prestations de sa poche. Lui Francis, le grand financier qui conseillait à son entourage qu’une part du revenu aussi minime soit elle, devrait être obligatoirement consacrée à l’épargne, n’appliquait pourtant pas ce précieux conseil. Sur la question c’était un adepte de la procrastination. Il n’avait jamais entrepris une quelconque activité personnelle en dehors de celle du cabinet.

Le coup de fil de son mécanicien lui annonçant que la réparation de sa Peugeot 406 blanche lui coûterait plus d’argent que prévu, acheva de le démoraliser. La courroie de transmission et l’embrayage venaient compléter la liste des pièces défaillantes à remplacer.

Tous ces calculs lui montaient à la tête. Il devait vaille que vaille obtenir cette promotion et se demandait ce que les Ressources Humaines attendaient pour nommer l’intérimaire du précédent poste de Kwadiau. Son salaire serait alors conséquent pour faire face à toutes ces charges. Lors de leurs échanges sur le sujet, Francis essayait malgré tout de rassurer Florence comme pour se rassurer lui même: « J’ai toujours été correct et je crois au karma. J’aurais ce poste et tous nos problèmes seront résolus »

La Directrice l’aimait bien. Elle était certes stricte mais elle lui avait fait comprendre qu’elle aimait son professionnalisme et son application au travail. De plus la directrice s’appliquait à pratiquer la promotion interne : celui qui remplacerait Kwadiau viendrait du cabinet. Par ailleurs, Francis n’avait pas de concurrence en interne: le chef de service Analyse de Risques avait démissionné un mois plus tôt. Il comptait s’installer aux Etats-Unis grâce à sa Green Card obtenue dans le même temps.

Les petites économies grâce à l’assurance pour sa famille nucléaire et la dotation de carburant ne suffisaient plus. Il voulait arrêter de jongler avec les jours et flirter avec l’humiliation. Il visait plus. D’ailleurs certains de ses collaborateurs d’une position inférieure à la sienne avaient des signes de richesse extérieure plus visibles que lui…

Une salutation vint le tirer de ses longues réflexions « bonjour M. Francis ». C’était  Natacha la nouvelle stagiaire qui venait de faire son entrée. Il lui faisait toujours remarquer en la taquinant qu’il fallait dire « M. Oblé » au lieu de « M. Francis », sans succès. Mais aujourd’hui  Francis ne dit rien, il n’était pas d’humeur à chiner. Il répondit machinalement et sans entrain. De toutes les façons, du travail l’attendait: deux piles de dossiers lui rappelaient ses devoirs professionnels dans des chemises rouges et bleues selon qu’ils traitent d’analyse de système d’information ou d’analyse financière.

Il essayait tant bien que mal d’avoir quelque concentration pour son travail ce jour, lorsque Cyrile N’jitap fit son entrée. Sa venue arrachait toujours un sourire à Francis, il n’était pas le seul à avoir cette réaction. Le tableau montrant cette dame très forte tenant absolument à mettre des chaussures à talons haut de plus de sept centimètres et sur lesquelles elle a visiblement du mal à marcher, était très drôle. Ses coiffures étaient exubérantes de même que son maquillage. Son visage fardé, le rouge prononcé sur ses lèvres et ses faux cils surmontés d’une arcade sourcilière artificiellement et exagérément remontée d’un crayon violet étaient drôlement gauches et attendrissants. Avec elle c’était le ballet des superlatifs. Cyrile se savait l’objet de railleries mais  elle le prenait avec beaucoup d’humour. Lorsque Francis dans un élan de sympathie, lui faisait remarquer qu’elle serait tout aussi belle avec des chaussures sans talons et moins d’artifices, elle rétorquait de sa voix forte « M. Oblé le championnat est trop élevé, qui va se laisser faire? » Enfin…se dit-il en s’immergeant à nouveau dans ses dossiers.

*  *  *

Cela faisait onze mois que Francis était passé Chef de Département Finances et Analyse des Risques par intérim. Lorsqu’il se présentait sous sa nouvelle casquette, il prononçait la mention « par intérim », la voix affublée d’un bémol. Il n’en voulait plus de cette mention qui avait pourtant fait ses beaux jours et sa joie au début. Il était en attente de la signature du nouveau contrat pour enlever ce « par intérim » qui le répugnait. Les choses avaient bien changé depuis. Certes le nouvel organigramme avait été envoyé en note de service à tout le personnel et il avait été présenté au cours d’une réunion extraordinaire, mais il attendait maintenant sa confirmation. Les Ressources Humaines s’étaient voulues rassurantes à ce sujet, ce n’était plus qu’une question de temps. M Soro lui même le  lui avait dit « Patiente encore un peu Francis ».

Même si la confirmation tardait à venir, Francis avait déjà presque le niveau de salaire correspondant à son nouveau poste de chef de département, ainsi que la voiture de service dédiée: une Passat CC gris métallique, dès les premières heures de sa prise de fonction. Étant donné l’importance de ce poste, le cabinet d’envergure internationale s’attachait à y accorder des conditions  qui dissuaderaient les titulaires de céder aux éventuelles tentations qui se présenteraient. Francis utilisait sa nouvelle voiture tant pendant les heures de travail qu’en dehors. La Peugeot 406 était devenu un vieux et lointain souvenir.

L’aisance financière est d’une grande utilité, elle met à l’abri du besoin, Francis pouvait maintenant l’attester eu égards ses finances qui ne s’en portaient que mieux. Cependant, à l’instar de la vitesse, lorsqu’elle est mal maitrisée elle précipite dans des travers dont Francis fera bientôt les frais.

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Cet article a été écrit par Bee

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Comments (2)

  • Jean 22 septembre 2012 à 14 h 33 min

    bien écrit et ce cru donne envie d’en boire encore et encore. Vivement la suite..

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  • Bee 23 septembre 2012 à 10 h 12 min

    Merci Jean, la suite est déjà publiée sur le site

     Reply

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