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Suzaku Fumiko

La Fosse

janvier 5, 2016 12:28 Publié par

-Eloigne-toi de cette fosse pauvre chien puant! Tu vas mourir quoi qu’il arrive. Je vais moi-même t’étriper pauvre bête. Que caches-tu derrière cette fosse qui vaille la peine de mourir. Vous autres Blakros êtes vraiment des idiots.

-Tue-moi. Mais je t’en prie. Ne touche pas à ce qui est dans cette fosse. Tout ce qui compte pour moi est dans ce trou que j’ai creusé de mes mains. Mes parents sont déjà morts. Je n’ai plus rien à perdre. Si tu es un homme de justice comme vous le clamez avec tes compagnons, accorde-moi cette faveur. Donne-moi seulement 10 minutes le temps de refermer ce trou. -Un Blakro qui parle d’honneur à un Fafrô. Tu es vraiment tombé sur la tête, s’écria Kélétigui. Assez discuté. Tu as suffisamment pollué l’air de notre pays en respirant de tes infectes narines.

Il n’avait pas terminé sa phrase qu’il pressa sur la gâchette de sa vieille arme de fabrication soviétique. Atteint en pleine poitrine, le jeune homme qu’il tenait en joue depuis plusieurs minutes. « Qu’est-ce que ce Blakro pouvait bien cacher dans cette fosse au point d’y ramper en agonisant? », s’était-il demandé en avançant à pas feutrés vers le trou qu’avait creusé sa victime dans sa chambre.

Ah ces Blakros. Kélétigui et ses frères d’armes, tous de l’ethnie Fafrô, combattaient depuis maintenant 6 ans ces gens. Ces chiens puants comme ils les qualifiaient. Chaque fois qu’il en voyait un, Kélètigui alias « Général s’en fout la mort » se rappelait de cette nuit d’avril. A 17 ans, il venait d’être reçu à son BAC. Ce soir-là, alors que son pays sombrait progressivement dans la crise ethnique, des hommes avaient fait irruption dans le campement de son père. Sourds aux multiples pleurs de ses parents, ils les avaient massacrés, non sans violer sous ses yeux sa mère et ses deux jeunes soeurs. Cette nuit-là, il avait eu la vie sauve grâce à l’une de ses ballades parmi les bananiers qui jouxtaient la cour du domicile familial. A plusieurs occasions, son vieux père l’en avait dissuadé à cause des Mambas verts qui y pullulaient. Mais, ce jour-là, sa désobéissance lui avait sauvé la vie. C’est donc caché derrière un arbre qu’il avait vu ces 5 Blakros ôter la vie à toute sa famille. Dès le lendemain, il s’était engagé avec les hommes du ‘’Front patriotique’’ pour combattre ces chiens. Depuis, aucun Blakro n’avait survécu à sa Kalachnikov après avoir croisé son chemin.

Après avoir écarté la dépouille de sa victime, Kélètigui se mit à inspecter la petite fosse tant protégée par ce Blakro. Il s’attendait à trouver d’importantes richesses. Mais, il ne contenait qu’une valise ouverte remplie de documents et de vêtements. Il entreprit alors de la vider. « Ces chiens sont parfois rusés », pensa-t-il en espérant trouver au fond la petite malle quelques objets de valeur. Mais rien. Il s’apprêtait à tourner les talons quand unevieille revue attira son attention. C’était un magazine de football. Il n’en avait plus vu depuis 6 ans. Depuis qu’il s’était vivait dans des camps de soldat au fond de la forêt équatoriale. Le football. Il en était absolument fou. Assis sur le rebord de la fosse à quelques centimètres du corps encore chaud de sa victime. Il se mit à feuilleter le document jauni par l’humidité et le temps. Comble de plaisir. C’était un magazine consacré au Real Madrid. Son équipe favorite. A la deuxième page,un beau poster en l’état avec pour légende: « Real Madrid champion d’Europe 2013 ». A cet instant, il ne pu s’empêcher de pousser un cri de joie. Il ne savait pas que son Real avait enfin gagné ce trophée qui le fuyait. Dans sa joie, Kélètigui déterra de la fosse, un maillot collector de son équipe favorite. Quel plaisir. Il ne croyait pas qu’un Blakro pouvait posséder de tels « trésors ». En continuant de déterrer, il tomba sur un vieux sac plastique contenant plusieurs livres. Chaka de Thomas Mofolo. Sous l’orage de Seydou Badian. Le soleil des indépendance qu’il avait étudié en Terminale. Il y avait là ses oeuvres littéraires préférées.  Rapidement, il fourra les trois livres dans sa besace où était rangées toutes ses munitions.

« La guerre est finie. Nous avons gagné. Je pourrais les lire », murmura-t-il. Le maillot aussi, il réussit à l’enfouir dans le petit sac. Mais, ce n’était pas tout. En fouillant, il trouva un beau chapelet de perle colorées. Exactement comme celui que sa mère lui avait offert pour sa première communion. A cet instant, il senti une forte angoisse l’envahir. Et toujours la même question: Comment un Blakro,un chien puant. Un de ces arrogants, méchants, sans aucune éducation et obsédé par les richesses comme son chef de guerre les avaient présenté pouvait posséder des choses qu’ils aimaient autant? Comment un Blakro pouvait avoir les mêmes goûts que lui le Fafrô issu de l’ethnie des érudits? Et pourtant, ce Blakro avait défendu jusqu’à sa dernière goutte de sang cette petite fosse qui contenait qu’un trésor que seule une personne comme lui pouvait estimer? Ils étaient inférieurs. Sans classe. C’est pourquoi il fallait les éliminer du pays. L’image du jeune homme le suppliant quelques minutes plutôt lui revenait à l’esprit. Il n’y avait dans ses yeux aucune arrogance. Il voulait juste protéger ce qui comptait le plus pour lui. Ce qu’il aimait le plus au monde ne valait pas beaucoup pour le commun. Pourtant, les Blakro; comme le disait son chef étaient possédés par l’argent. C’est pour cela que leur éradication allait ramener le pays sur le chemin de l’honneur. Dehors, les armes et les cris de joie se faisaient entendre. Le Front patriotique, son mouvement avait pris la capitale. Il fallait maintenant éliminer tous les Blakros.

-S’en fout la mort. Que fais-tu seul dans cette chambre? Nous avons gagné. Mais, il reste encore des quartiers à nettoyer de ces chiens puants. Prends ce que tu veux et retrouve nous au camion. Exécution! avait hurlé le chef de son détachement.

Le pas lourd, les larmes aux yeux, Kélètigui quitta la pièce le regard fixé sur la fosse où il avait déposé tous les objets appartenant à ce Blakro, cet autre si peu différent….

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Cet article a été écrit par Suzaku Fumiko

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Comments (3)

  • Heidi 5 janvier 2016 à 12 h 52 min

    Ah la guerre… l autre ,cet autre moi!
    Jolie histoire !

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    • winnie 5 janvier 2016 à 23 h 32 min

      Beau texte. Un pays imaginaire.? Les blakros et les fafro. Belle inspiration. ..!

       Reply
  • KABA Kouda 6 janvier 2016 à 8 h 39 min

    La guerre quel absurdité!!!! Très beau texte simple et émouvant

     Reply

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