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Marc-Henri Ettien

LA DERNIÈRE CIGARETTE

octobre 7, 2012 4:17 Publié par

 Quatre mois que j’avais décidé de rompre avec la cigarette. Rester conforme à mes nouvelles convictions. La dernière, je l’avais fumée de façon presque vertueuse. Assis. Une main croisée sur la poitrine.  Le regard droit. L’autre main,  portant la bûche aux lèvres et balayant par interstices,  ces ronds qui me montaient à la face.

Les deux premières semaines avaient été pénibles. D’autant plus rudes que mon renoncement à la cigarette portait une pointe de regret : sortir de la fraternité des fumeurs, eucharistie païenne, à laquelle communiaient adeptes et ouailles des plus chaleureux.

Les fumeurs constituaient une vaste conscience solidaire, où même  le pire des meurtriers  trouvait au fond  du juge le plus rêche, un congénère. Oui c’était ça : un sacré carré de tolérance : le  flic le plus austère  offrait un cierge à l’inculpé qui ne le lui avait demandé que du seul regard. Et quel fumeur n’avait jamais ressenti ce profond plaisir  de partager du feu – une boite d’allumettes ou un briquet – avec un parfait inconnu ? Ils devenaient, le temps de l’étincelle, amis, complices. Mais j’avais choisi mon camp : renoncer au feu fraternel pour fuir des flammes éternelles. Seize semaines que cela durait, puis était venu ce cauchemar. Ou plus simplement ce rêve – il n’avait rien de terrifiant – où m’était apparu le poète Gainsbourg. Il était arrivé, libre de toute pesanteur ; tout de bleu vêtu, ce bleu que j’affectionnais autant que sa voix rocailleuse. Gainsbourg parlait avec détachement, chacune des syllabes, coulée dans un moule de sonorités hyalines. Il baissait quelquefois le ton,  susurrait quelques paroles dont personne ne tenait spécialement à saisir le sens. Il s’agissait simplement de l’entendre parler, le voir siroter son cocktail de voyelles et de consonnes entre deux bouffées de Gitanes. Il avait ensuite disparu en une sorte de brume azurée et  m’était revenue une folle envie de fumer. J’avais décidé de résister. Journée entière de travail sans cigarette. Petite flânerie après le labeur.  Mais sur le chemin du retour, à hauteur d’une boutique, escale m’avait été imposée, ferme. À l’intérieur de l’échoppe, j’avais foncé vers le rayon des journaux  puis m’étais élancé vers la caisse, quelques magazines à la main. Hélas, la petite attente au comptoir avait eu raison de ma résistance. Retour  entre les rayons et ce traître paquet que j’avais posé, à mon retour, sous les yeux de la caissière. Une bataille était perdue, certes, mais pas la guerre ! Acheter un paquet de cigarette ne signifiait rien. Était  bien loin le point de reddition. Il fallait dégrafer le boitier, l’ouvrir, saisir une bûche, la porter à la bouche, allumer un feu et ce feu l’obtenir par un briquet, un briquet qu’il fallait lui-même chercher, trouver,  empoigner, orienter et enclencher. Quelquefois la tentative était infructueuse. Le briquet amorcé pouvait produire juste des étincelles, étincelles absolument incapables d’allumer quoique ce fût. Dans ce cas, c’était une boite, une boite d’allumettes qu’il fallait, chercher, trouver, ouvrir  et prendre, là aussi, une brindille, la frotter contre une surface, être certain qu’elle s’était enflammée. Oui, le tout n’était pas de frotter. L’humidité aidant, le feu pouvait ne pas s’allumer. Serait donc nécessaire de trouver la bonne brindille, entre dix, vingt, trente de ses congénères ; l’allumer, voir la flamme émerger, la protéger des vents brusques, orienter le feu vers la tige tenue aux lèvres,  lèvres qu’il fallait, entre temps, soi-même pincer tout en aspirant ! Oui, était bien long le chemin. D’un bout à l’autre de ce parcours, je pouvais reprendre le dessus. Pourtant, au bout d’un temps, tout ce raisonnement me parut ridicule. Navrant. Pitoyable.  Je retirai simplement  le paquet de cigarette  de ma poche, en vidai le contenu au coin d’une rue et remis, comme trophée de ma révolte victorieuse, le boitier vide en poche, vraiment, soulagé ! Or, très tard dans la nuit, l’envie  me  reprit, avec une de ces forces ! C’est alors qu’il me vint de palper la poche du blouson, pour tempérer l’ardeur du désir en inhalant le contenu de l’étui vide. Malheur : ayant traîtreusement échappé à l’épuration du coin de rue, une dernière cigarette s’était tenue en embuscade au cœur du boitier. Une. Une seule. Rescapée de l’hécatombe ! Elle se mit à me défier d’un œil hardi. Je la saisis. A la fois déconcerté et reconnaissant. Je l’embrassai, féroce, tentai de trouver du feu. Mon estomac se signala net. Contractions. Je bifurquai vers la salle d’eau. Réflexion en tous sens. Apparition d’images en trois dimensions. Décision à la quatrième vitesse : je me jetai, tout vêtu,  sous le robinet –  la cigarette à la bouche –  laissant le robinet fondre sur moi en une cascade épanouie. Ainsi tomba, les armes à la main, le pétard mouillé de ma dernière cigarette. Voici vingt-sept ans, ce jour !  

 

               
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