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Mélissa Guéi

JE SUIS UN MAUDIT

septembre 10, 2012 2:27 Publié par

Mohamed Amani était assis sur un banc du jardin public de la cité des caféiers. Mille et une pensées de désespoir, de tristesse et d’aigreur l’occupaient. La tête baissée, les yeux fermés, il était là physiquement mais son esprit se pavanait dans un gouffre de galère et de folie chaque jour plus vaste. Il n’entendait rien : ni les joueurs de Maracaña et leurs supporters qui faisaient à eux seuls les bruits de 9 villages lors de fêtes de réjouissance, ni les vendeuses d’alloco, de gbozon et les vendeurs de pain aux brochettes de viande –laquelle ?-, ni les multiples passants avec leurs incessants allers-retours … Rien ! Mohamed était bien loin, tout seul dans son petit monde. Il s’en était créé un à force de se sentir excommunié de celui du commun des mortels. Il n’avait ni lèpre ni maladie incurable ou contagieuse, mais il avait un mal tout aussi répugnant : Mohamed était au chômage depuis maintenant 8 ans. 8 ans ! 8 ans de sa vie sans un emploi stable à la hauteur de son diplôme.Toujours rien ! Pendant 8 ans, rien ! « Je suis un maudit ! Je suis un maudit ! ». Il n’arrêtait pas de prononcer cette phrase, intérieurement et à haute voix par moments. 8 ans sans le moindre emploi!

Sa paire de souliers baillait comme le crocodile de Lacoste et n’avait plus de semelles. Ses chaussettes perforées telle une passoire tentaient de remplacer lesdites semelles décédées depuis plus de 3 ans. Son jean, enfin le morceau de tissu en forme de pantalon que la Vie avait rendu culotte ne couvrait plus qu’une moitié de ses membres inférieurs : il n’existait plus que de nom ; il était littéralement délavé et largement amorti. Sa cuisse gauche était exposée aux humeurs de la météo. Pareil pour son postérieur, ce qui laissait entrevoir une crasseuse paire de fesses. Son T-shirt criait haut et fort et à qui voulait l’entendre son envie de prendre sa retraite qui d’ailleurs, serait plus que méritée. Lorsqu’il l’achetait, ce tricot, un « body » comme dirait l’autre, était d’un noir éclatant … Ce tricot avait maintenant un cou en forme de bateau à force d’être lavé, en plus d’être parsemé d’énormes trous. Son beau noir avait été remplacé par un arc-en-ciel de taches de diverses origines. Paix à son âme ! Ses cheveux ne restaient pas à l’écart devant le répugnant aspect physique de Mohamed. Sans méchanceté aucune, les jeunes assis pas loin de lui, s’accordaient à dire qu’ils devraient être une forêt classée tant ils étaient broussailleux et inspiraient la peur. Ils présentaient des taches de rousseur devant le soleil et dégageaient la même odeur que 2 cabris réunis… Son inconditionnelle mallette dont il prenait soin comme une mère poule de ses petits, était comme d’habitude, à côté de lui ! Il l’ouvrait de temps à autre, en sortait quelques feuilles, les fixait, les déchirait parfois, les présentait à quiconque était habillé en costume … Il était assis, calebasse devant lui. Mohamed était assis, tel un zombie.

Il se revoyait, lui qu’on croyait maudit, après cinq précédents échecs, obtenir finalement son baccalauréat série D avec la mention Passable au Lycée Municipal de Djanpankro. Ce qui lui valut une place au sein de la Faculté des Sciences Economiques et de Gestion de la prestigieuse Université de Cocody. Il abandonna son Djanpankro natal et débarqua pour la première fois de sa vie à Abidjan avec toutes les bénédictions de sa mère, son père, ses tantes, ses oncles, bref tout le village qui était visiblement surpris de voir ce « maudit » sur la route du succès ! Il débarqua donc à Abidjan, à “Petit Paris” comme on le disait à Djanpankro ! Abidjan ! C’est à Devant rail, à Abobo chez son oncle qu’il logeait. Enfin chez le cousin du cousin d’un ami d’enfance à son père. Il n’avait aucune autre connaissance à Abidjan et de toute façon, il devait bénéficier d’une chambre d’étudiant et de plein d’autres avantages comme son père Amani Gustave-Paulin, cheminot à la retraite, le lui avait dit en lui remettant un unique billet de 5000F en plus de son transport. Pour lui, le séjour chez son oncle n’allait durer que 10 jours tout au plus ! Et c’est exactement, ce qui se passa. Passé le 10ème jour, son oncle le chassa de la maison, un « entrer-coucher ». Il l’accusait de vol, le traitait de paresseux, d’être trop proche de sa fille aînée, de durer trop longtemps dans la douche, de ceci, de cela…!

Le voici donc livré à la rue, à son destin et à lui-même ! Il parvint non sans grands efforts à se retrouver au Campus. Et pour la somme de 2000 francs par mois, il put obtenir la permission de dormir avec 5 autres personnes dans une chambre de 3 m² ! Galère après galère, il obtint son Deug, sa licence et enfin sa maîtrise. S’il avait survécu jusque là, c’était grâce à la bourse dont il bénéficiait. 8 ans après, il obtint sa maîtrise. L’instabilité du pays et l’éternelle crise de l’Université publique doublées de ses résultats brillamment passables lui avait chacune valu plusieurs années de retard ! Mais peu importe ! Maîtrise en économie en poche, il disait déjà au revoir à toute une existence de galère ! Mohamed, maitrisard, allait vivre une nouvelle vie ! Enfin, c’est ce que son tag laissé sur la clôture du Campus exprimait : « Le maudit va percer », tag qui lui valu son exclusion du Campus ! Mohamed, maîtrise en poche et à la rue allait effectivement vivre une nouvelle vie. Un ami qui gérait une photocopieuse devant la cité lui avait permis de dormir dans son magasin.

Ce furent exactement 49 demandes d’emplois infructueuses – car sans réponse – que Momo avait déposées dans les entreprises de la place ! La cinquantième eu un retour : un entretien avec le DRH. Il emprunta de l’argent à des connaissances pour s’acheter de nouveaux vêtements : un jean, un tricot et une paire de souliers. L’entreprise était située à Angré les caféiers. C’était un cabinet de gestion d’entreprise. Ou quelque chose comme ça. Son rendez-vous dura une heure. Au menu, cours de français car ses lettres de motivation et curriculum vitae avaient le bonheur de regorger de 21 fautes pour l’une et 14 pour l’autre ; ce fut ensuite une série de questions sur l’actualité du pays : il reçut chacune des questions comme une balle à la tête car de l’actualité du pays, il n’en savait royalement RIEN, n’ayant ni télé, ni radio ni autre moyens de s’informer à part la titrologie! Enfin, ce furent des reproches concernant la façon dont il était habillé :

« Entreprise ! Pour un entretien d’embauche ! C’est quoi cette tenue ? On aurait dit que vous allez à Tempo ! »

C’en était trop ! Mohamed, en avait jusque là ! Larmes aux yeux, il se leva et sortit du bureau. Une fois à l’extérieur du bâtiment, il poussa un cri de douleur, se mit ensuite à rire à gorge déployée, et pleura toutes les larmes de son corps sous le regard tantôt compatissant tantôt amusé des habitants de la cité des Caféiers ! Il criait : « JE SUIS UN MAUDIT » ! Il y resta et reçut le titre de fou du quartier. Quand on lui demandait son nom, il disait s’appeler Le maudit. Il ne retourna plus jamais au Campus. N’ayant pas d’argent et profitant de ce titre de fou, il n’hésitait pas à manger dans les poubelles de ces gens aisés et à dormir à la belle étoile au jardin. Pour tout le monde, c’était un malade. Son chômage était incurable en effet. 8 ans ! 8 ans de chômage ! Sans famille ! Sans travail ! Fou ! Pendant 8 ans maintenant ! Il était pourtant très lucide mais se cachait derrière cette folie pour survivre. 8 ans maintenant ! Mendiant de temps à autres, il menait plutôt « bien » sa vie ! C’était un fou polyvalent comme le disaient les jeunes du quartier.

Mohamed était assis. Il était 14h. Il avait devant lui une petite calebasse, son outil de travail de mendiant ; à coté de lui, sa mallette. Il était assis. Depuis une énorme cylindrée, un fils du quartier, devenu brouteur depuis peu, lui lança un craquant billet de 1000 FCFA avant de l’intoxiquer avec la fumée de son insolent bolide. Il y avait vraiment un Dieu pour les fous ! 1000FCFA ! Il courut vers la vendeuse d’alloco qui l’accueillit avec un caillou. Et ce fut comme ça chez tous les vendeurs. Il ne pouvait s’acheter de la nourriture vu qu’il était fou, selon eux. Il pourrait faire fuir la clientèle ! 1000 F en main, il ne savait que faire. 1000 F ! Cela faisait si longtemps qu’il n’avait pas touché ce billet qui avait changé de forme et de couleur depuis. Il avait faim mais ne pouvait se nourrir comme il le voulait.

Et voilà que, inspiré par on ne sait quelle prophétie, Mohamed se dirigea à toute vitesse vers un point agréé LONA (Loterie Nationale) et acheta un ticket de Pote’Jack ! Il était surpris qu’on accepte de le servir mais bon, tant mieux ! Il gratta la surface grise du ticket. Il vit d’abord une somme de six cents francs sortir, puis un Jack. Il continua ; découvrit un Joke puis un autre Joke. Il murmurait, râlait «Joke, Joke ce n’est que de la plaisanterie ce truc», se souvenant du mot anglais Joke qui veut dire plaisanterie. Il continuait quand même ! Il vit un Jack ! Encore six cents francs ! Ensuite un Joke ! Une case vide ! Et un Jack ! 3 JOKES, 3 JACKS, 2 FOIS « SIX CENTS FRANCS » ET UNE CASE VIDE ! Déçu, notre fou, espérant voir s’afficher 3 fois « 10 000 000 », jeta le ticket dans le caniveau juste à coté en s’écriant : « Je suis vraiment maudit! » ! Il retourna à son poste de mendiant et fou. Il pensait jouer au jeu Millionnaire célèbre à l’époque/

Et pourtant ! C’était le Jeu Pote’Jack ! Il fallait obtenir 3 Jacks qui signifiaient « un passage à la télé pour un relooking de ta vie » ! Mais ça, Mohamed Amani ne le savait pas… C’était un maudit !

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Cet article a été écrit par Mélissa Guéi

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Comments (7)

  • Chicha 10 septembre 2012 à 15 h 44 min

    Pas mal

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  • Marshall Kissy
    C. Marshall K. 10 septembre 2012 à 20 h 45 min

    quel malchanceux!

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  • Farapie
    Farapie 10 septembre 2012 à 21 h 13 min

    j’aime bien la description des maux des étudiants, plutôt réaliste. Bravo.

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  • Brook
    Brook 16 septembre 2012 à 0 h 28 min

    Vraiment bien la description au premier paragraphe! Chapeau!

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  • Roger Joséphine 16 septembre 2012 à 15 h 22 min

    Histoire touchante. Mais quand vous voulez faire une narration à ivoirisme, le mieux est d’écrire un personnage ou un narrateur s’exprimant ainsi.

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  • Mivek DK 18 septembre 2012 à 10 h 29 min

    j’ai presqu’envie de pleurer sa malchance….

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  • Symphonie
    Symphonie 19 septembre 2012 à 23 h 49 min

    Waou Melissa, quel talent, quelle facilité dans l’écriture. On n’est agréablement surpris par la chute de l’histoire, et le lecteur aurait pu se passer de l’explication sur les règles du jeu Pote Jack. Bon courage

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