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Hier papa est mort

juillet 18, 2015 1:13 Publié par

Mon cher ami, mon frère, Je ne me souviens pas de la dernière fois que j’ai écrit une lettre à quelqu’un. Cela doit remonter à Mathusalem, quand le téléphone était encore un luxe et qu’internet était un mot jamais entendu dans nos contrées. À cette époque-là, tu étais souvent près de moi, ton stylo à la main également, lorsque je rédigeais de longues missives à l’endroit des miens restés de l’autre côté. C’était d’ailleurs toi qui postais la plupart de nos lettres. Qui aurait pu croire qu’un jour j’irais dans la même direction que nos courriers ? Il y a de cela bien longtemps que j’avais décidé de ne plus y retourner. Ici j’avais presque tout. Une boutique que j’aimais, une femme et des enfants adorables. Ici j’ai bâti ma vie et là-bas je ne sais plus ce qu’il y a. Seulement voilà, à présent il est temps pour moi de m’en aller. Je n’ai pas réussi à te joindre, mais je ne pouvais pas partir sans t’informer. Avec toi j’ai tout vécu et sans toi je ne sais pas comment sera le pays. Te souviens-tu de notre arrivée ici? Te souviens-tu de notre joie d’avoir enfin trouvé un endroit d’où nous pourrions travailler et nourrir les nôtres restés dans la faim ? Je me souviens encore comment tu m’as dit la voix enrouée par l’émotion « Abdoulaye, la misère est derrière. » Mon frère, tu avais raison. Ce n’était pas le luxe mais c’était nettement mieux. Ici nous sommes devenus de grands hommes, laissant derrière nous les adolescents chétifs qui ont débarqués à Alexandra. Ici nous avons appris qu’on pouvait manger deux fois par jour et quelques fois même prendre un petit déjeuner. C’était ton rêve de pouvoir retourner sur la terre de nos ancêtres. C’était toi qui n’aspirais qu’à pouvoir embrasser de nouveau ta mère et initier tes enfants à nos traditions. Et pourtant c’est moi qui te devance. Tu te doutes bien des raisons de ce départ précipité. La première fois, quand les 62 sont partis, je n’ai pas eu autant peur qu’aujourd’hui. Peut-être parce que papa était là et que j’avais la ferme conviction qu’il nous protègerait. Toujours est-il que je ne m’étais pas senti particulièrement en danger. Cependant depuis quelques temps, alors que je n’ai plus de tes nouvelles, j’ai décidé de retourner me blottir dans les pagnes de ma mère. Je veux m’en aller parce que hier, j’ai compris que papa est mort. Sinon comment expliques-tu qu’ils ne nous appellent plus frères mais étrangers ? Comment expliques-tu qu’ils nous accusent d’être à la base de tous leurs malheurs ? Hier ils ont tout cassé, pillé ces magasins où parfois certains d’entre eux venaient s’approvisionner à crédit. Papa est mort, mon frère. Que devrais-je dire à Tata Koro ? Que dirais-je à Rama ta sœur ? Papa est mort mon frère. Je ne suis pas retourné à la boutique depuis cinq jours. Depuis qu’elle a été incendiée j’ai décidé de rentrer chez nous. Papa est mort mon frère, et les gens disent que toi aussi. Ils prétendent que le corps noir, calciné par les flammes au milieu de notre boutique est le tien mais je ne les ai pas cru. Au début… Cependant en ne te voyant pas pendant les cinq derniers jours, j’ai compris que papa Nelson est mort et peut être que toi aussi.

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