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Sadjee

FOOT SALE

octobre 15, 2012 1:35 Publié par

Elle apportait une dernière touche à la disposition des chandeliers lorsqu’elle entendit le vrombissement puissant du moteur de la Ferrari. Sylvia eut un sourire satisfait : Dany était pile à l’heure. Il était censé être au vert, puisqu’il devait jouer une finale dans moins d’une semaine ; pourtant, il avait insisté pour qu’ils se voient exceptionnellement. Cela ne lui ressemblait pas de déroger ainsi à la stricte discipline qu’il s’imposait depuis qu’il avait intégré, adolescent, l’académie ivoirienne de football. C’est cette abnégation, doublée d’un travail acharné qui avait fait de Daniel Konan, l’étoile montante et adulée du football ivoirien depuis deux ans. La presse sportive le surnommait même le « Nouveau Drogba ».
Vite, elle jeta un œil au miroir qui ornait l’un des murs de l’appartement qu’il lui louait depuis plusieurs mois, et ôta une mèche de son chignon. Déjà, Dany entrait dans la pièce, en nage ; elle lui trouva aussitôt l’air sombre. D’ailleurs, il ne releva ni les cierges, ni les notes de jazz qui emplissaient la pièce, encore moins les frais de toilette de sa petite amie. Il se contenta de baragouiner un « b’soir » vague, et alla directement s’enfermer dans la salle de bain. Lorsqu’il en ressortit trois quarts d’heure plus tard, il avait l’air juste un peu plus détendu. 
Elle l’installa dans le canapé, lui servit une vodka, et entreprit de lui masser délicatement les tempes.
– L’entraînement était comment, aujourd’hui ?
– Tranquille.
– Tu es sûr que tout va bien ?
– Mouais.


Il était décidément peu loquace ce soir. Sylvia garda le silence, se laissant gagner par la morosité ambiante. Au bout de trente minutes, sans crier gare, il se mit à parler, d’abord à voix basse, puis de plus en plus fébrilement : depuis un mois, il recevait chaque semaine un courrier bien inquiétant dans sa boîte aux lettres…Pendant les trois premières semaines, aucun expéditeur, aucun mot, juste une image de lui, célébrant un but, et juste à côté, une photo de sa fille, barrée d’une croix rouge. Les choses s’étaient précisées la semaine précédente lorsqu’il avait reçu plutôt une missive avec l’inscription « la CAN, oui, mais à quel prix ? ».


Sylvia tressaillit à ces mots. Comment pouvait-on placer Dany devant un choix si cruel ? Comment pouvait-on exiger de lui qu’il bâcle volontairement la finale contre l’Egypte, et entraîne la défaite d’une équipe pour laquelle il s’était tant battu ? La Côte d’Ivoire attendait cette CAN depuis près de 40 ans, la nouvelle génération était la plus talentueuse que le pays ait connue depuis celle des années 2000 ; Dany était d’ailleurs nominé pour le ballon d’or Africain 2031. 
– Tu penses à quelqu’un en particulier ?
Il n’en savait rien ; un rival ? Une organisation de paris sportifs ? Il avait tourné et retourné la question dans tous les sens, il en était toujours au point zéro.
– Tu en as parlé à sa mère ?
– Non…juste à toi.
Ils gardèrent le silence quelques minutes. Elle essaya de lui proposer l’option de la police, mais au regard noir qu’il lui lança, elle se ravisa instantanément.
– Qu’est-ce-que tu vas faire ?
Pour toute réponse, il sauta sur ses jambes, et se dirigea vers la porte.
– Dany ?
Mais déjà, il était parti. L’ambiance qu’elle avait mis tant de temps à créer lui parut soudain dérisoire. Elle souffla sur les bougies, arrêta la musique, et resta, ainsi, dans la pénombre, l’esprit foisonnant de mille questions. 



                                                                                                             ***
Les tribunes du stade Félix Houphouët Boigny étaient bariolées de supporters survoltés, arborant des costumes plus excentriques les uns que les autres ; l’atmosphère était à la fête, tous étant quasi persuadés que la coupe était venue à Abidjan pour ne plus en repartir, surtout avec le talent de l’attaquant vedette des Eléphants, Daniel Konan. Plusieurs banderoles à son effigie flottaient d’ailleurs dans les airs, tandis que le comité d’animation scandait sans discontinuer des slogans d’encouragements à leur équipe.


Sur le terrain, Eléphants et Pharaons se disputaient âprement le ballon, les premiers ayant un léger avantage en termes de possession de match et d’occasions de buts. Toutefois, après 30 minutes de jeu, l’enthousiasme de certains supporters ivoiriens commença à s’émousser, et les plus avertis d’entre eux décrièrent des erreurs inacceptables à ce niveau de la compétition : les défenseurs commettaient trop de fautes, le milieu de terrain n’était pas assez offensif, et même Dany, qui avait raté trois occasions en or en pleine surface de réparation!

Les plus confiants essayaient tant bien que mal de défendre leurs champions, contre vents-et-marées : les autres ne voyaient-ils pas que les arbitres étaient des vendus ? Cela crevait pourtant les yeux ! 
Quelques secondes avant la fin de la première période de jeu, l’équipe égyptienne inscrivit un but, clouant au pilori les pronostics les plus optimistes pour qui, seul le score des Ivoiriens étaient une Variable (3, +∞), celui de l’adversaire étant fixe et sans appel (0).


Non, les Eléphants n’allaient pas encore une fois faire endurer ce traumatisme à leurs supporters ?
A la fin des 15 minutes réglementaires de repos, tous étaient plus ou moins revigorés, et hurlaient de nouveau, avec plus ou moins de conviction leur soutien aux joueurs Ivoiriens, qui furent d’ailleurs chaudement acclamés dès leur entrée sur le terrain.

L’arbitre s’apprêtait à siffler le début de la 2ème mi-temps, lorsqu’une voix retentit dans les nombreux haut-parleurs disposés aux quatre coins du stade :

– Mesdames et Messieurs, votre attention, svp ! Ce qui va suivre se passe de tout commentaire !
Médusés, tous virent clairement apparaître sur les deux écrans géants du stade, Daniel Koffi, promettant à une personne non identifiée, de saboter par tous les moyens, la finale de la CAN 2031.

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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (4)

  • Manu Manuh 19 février 2013 à 18 h 01 min

    J’ai lu ce texte d’un trait, tellement il est digeste!

    Encore subjugué par la facilité d’écriture de Sadjee. J’admire l’évolution de ce texte, et le style sobre et naturel de l’auteure.

    Sadjee, aurais-tu la sympathie de nous préciser la majuscule employée dans
    « joueurs Ivoiriens », et non pas dans « certains supporters ivoiriens »?

    La fiction est plaisante. Seulement la chute inattendue qui semble, à mes yeux, quelque peu opaque.

    La fin est ouverte. Augure-t-elle une suite?

    J’ai lu ce texte entre deux trains, en écoutant du Chopin. C’était agréable.
    Merci encore, Sadjee, de nous abreuver si souvent de telles nouvelles.

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  • Sadjee 19 février 2013 à 18 h 56 min

    Merci!Grâce à toi, ce texte a enfin eu un commentaire! Et non, il n’y a pas de suite prévue, je l’ai rédigé parce que 225Nouvelles avait lancé un défi d’auteur pendant un match des Éléphants, je ne sais plus lequel.Pour la majuscule, c’est une faute d’inattention.

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  • Licka choops 19 février 2013 à 19 h 20 min

    lol sadjee fait comme moi quand j’ai pas de commentaire je demande si mon texte est aussi nul que ça lol et j’attire les lecteurs

     Reply
  • Heidi 19 février 2013 à 22 h 28 min

    lol! on découvre les textes au fur et à mesure. Je suis abonnée moi 🙂

    Sadjee, ton histoire est intéressante et pleine de suspens. Ton texte est fluide et bien écrit. Il y a de belles descriptions dans le texte et les dialogues sont vivants. J’ai aimé la manière dont tu décris les supporters (maso n’est ce pas?!) et fais partager leur passion sans trop en faire, c’est bien mesuré.

    Mon passage préféré: « L’ambiance qu’elle avait mis tant de temps à créer lui parut soudain dérisoire. Elle souffla sur les bougies, arrêta la musique, et resta, ainsi, dans la pénombre, l’esprit foisonnant de mille questions.  »

    Et, je crois que l’expression correcte, c’est « jeter un coup d’œil à son miroir »…

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