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Tanya Gourenne

Fille du calvaire (2/2)

juin 29, 2016 12:56 Publié par
La fille du calvaire « Mon enfant, tu as passé toutes tes classes avec brio. Il serait temps d’envisager l’université. Mon fils Touré a accepté d’être ton tuteur. Il te logera chez lui en attendant de te trouver une chambre sur le campus. » La ville. Cela faisait 10 ans que je ne l’avais pas revue. De noirs souvenirs. Une enfance interrompue, hypothéquée. La politique. Le pouvoir toujours en place. Les révolutionnaires. Qu’étaient-ils devenus ceux-là? J’étais réticente. « Si tu n’affrontes pas tes peurs, tu ne les domineras jamais » m’a dit Père Alban. J’avais surtout peur de quitter le pensionnat. Il m’avait fallu tellement de temps pour me reconstruire et voilà que je devais abandonner cette vie pour aller m’en construire une autre en ville. Je n’étais ni la première ni la dernière que Père Alban faisait partir. C’était le cours des choses et je m’y suis plié. « Mon enfant, comporte-toi bien envers Mr Touré. Ainsi, il sera bien disposé à accueillir d’autres de tes sœurs. Sois forte. Mais s’il t’arrive quelqu’ épreuve que tu ne te sens la force d’affronter, mes bras te seront toujours ouverts. Prend cet argent et que Dieu t’accompagne. » Je suis partie un mois d’Août. Telle une forteresse, la villa de Monsieur Touré trônait fièrement sur une colline dans un quartier huppé. Ses affaires marchaient bien, mais la gentillesse n’était pas gratuite… Pas moins que certaines richesses, adjudications de notre âme. Il vivait seul et rentrait peu. Sa bibliothèque était fournie en livres, bibelots et archives. La plupart de mon temps se meublait dans cette pièce. Au fond d’un carton poussiéreux, je découvris des pamphlets d’idéologie révolutionnaire et un recueil de chroniques de…Papa! « Mr Touré, vous êtes un dignitaire du pouvoir. Que faites-vous avec ces pamphlets? » « J’étais un révolutionnaire. J’ai même côtoyé le grand leader. C’était mon idole. Une fois qu’il a disparu de la circulation, le pouvoir m’a fait une offre qui ne se refuse pas. Mais ce sont des reliquats du passé ma petite. » J’étais sous le choc. Je ne l’ai pas vu se rapprocher par derrière. J’ai senti trop tard sa main descendre dans le bas de mon dos, juste avant qu’il me fasse basculer au sol, de tout son poids s’allongeant sur moi. Je n’ai eu aucune chance. Soudain, je revivais le film de l’horreur d’il y a 10 ans. Je vivais l’horreur, sur moi, dans mon corps. C’était la seconde mort de Papa. Mort pour un idéal bradé par ceux qui devaient le pérenniser après lui. Ceux qui l’avaient encouragé et convaincu de mourir pour la lutte, avaient aussitôt retourner leur veste, sans remord aucun. Papa s’est fait baiser par les ennemis en face de lui. Il s’est fait enculer par ses amis derrière lui. Quelle opprobre! C’était ma seconde mort. Je suis morte quand sous mes yeux, à cause de Papa, ma mère a été violée et mon enfance enlevée pour toujours. Je mourais ce jour, quand par un assaut de coups de rein, mon innocence était déchirée. Je mourais à chaque coup. Coups. Viols. Morts. Mon corps était là sans résistance, et les premières larmes recouvraient mes joues. J’avais déjà pleuré ces larmes. C’étaient des larmes de victime. C’étaient les larmes de la première mort. Bientôt, une deuxième vague de larmes recouvrait mon visage. Elles avaient un parfum singulier, familier. Un parfum de vengeance. Je recevais l’ardeur de ses reins non plus comme une mort, mais comme l’électrochoc d’un défibrillateur. À chaque coup, mon cœur criait vengeance, vengeance, vengeance et encore vengeance. Le loup était sorti de sa cage et ses griffes répandront le sang de la vengeance. Sang pour sang. Le lendemain, j’ai fui cette maison maudite et pris la route du pensionnat bien décidée à exposer à la lumière le péché de Mr Touré. Je suis arrivée en début de soirée, à l’heure d’étude. Près du portail, j’ai trouvé Sophie, la plus âgée d’entre nous et bonne sœur consacrée. – Que fais-tu là? Pourquoi es-tu revenue? demanda-t-elle surprise. – Il faut que je vois Père Alban au plus vite. J’ai quelque chose de très important à lui révéler, répondis-je en m’en allant. Mais elle me retint par le bras. – Que veux-tu lui révéler? – Sophie, c’est très grave. Laisse-moi aller lui parler. Elle ne relâchait pas mon bras. Je n’y comprenais rien. Il me revint alors à l’esprit, que Père Alban l’avait envoyée en ville il y a quelques années. Elle en était revenue, moins d’une semaine après et fit dès cet instant vœu de pureté et obéissance au Seigneur. – Sophie, pourquoi es-tu revenue de la ville il y a quelques années? Elle n’émit aucun son, mais sa peur était plus qu’audible. J’insistais, et il y eut des larmes. Des larmes de victime. – Sophie, qui était ton tuteur? C’était Mr Touré n’est-ce pas? Dis-le! Dis-le! Elle ne relâchait pas mon bras. Elle ne répondait pas. – Laisse moi le dire à Père Alban. – Non. – Comment ça non?! – Si tu le fais, qui financera le pensionnat? Avec quel argent Père Alban s’occupera de nos sœurs? Tu veux les mettre à la rue? – Tu y penses vraiment à nos sœurs? Si on ne dit rien, elles continueront d’être des sacrifices de chair sur un autel pervers. Tu te rends compte de ça au moins? Tu veux être complice de ça? Moi pas! – Et si Père Alban ne te crois pas? – Sophie, combien de nos sœurs ont été confiées à Mr Touré? S’il l’a fait à nous, il l’a fait à beaucoup d’autres j’en suis sûre. Il est temps d’y mettre fin. Elle finit par me lâcher, convaincue. Je m’élançais vers le bureau du Père Alban. La porte entrouverte laissait filtrer sa conversation téléphonique. « Touré, tu rends l’opération de plus en plus compliquée. Si tu te mets à leur sauter dessus aussi vite, elles vont toutes fuir et je n’aurai plus de quoi vous fournir…. Comment ça tu en veux une autre dans la semaine! Écoute, tu n’es pas le seul à qui j’envoie des filles, et les plus mûres sont déjà réservées à tes patrons…. Bon, ça va! Si elle revient, je la convaincrai de revenir… » « Il commence à devenir ingérable ce Touré » baragouinât-il après avoir raccroché. Le voile s’était déchiré et les écailles tombées des yeux. La vérité venait de m’affranchir. Ainsi, Père Alban était de connivence avec Mr Touré et tous les autres « tuteurs », un cercle de trafic d’innocentes sous le couvert sacerdotal d’un imposteur. – C’est du business ou du jeu pour vous? l’interpellais-je sans m’annoncer dans son bureau. – Ah, c’est toi mon enfant! Justement, ton tuteur Touré vient de m’appeler. Il s’inquiétait… – Arrêtez! J’ai tout entendu. – Quoi donc mon enfant? – Arrêtez. Votre péché est à la lumière de mes yeux. Tombez le masque et la robe blanche de sainteté que vous arborez aux yeux du monde. – Qu’est-ce que tu crois? Que tu connais le monde mieux que moi? Bien sûr que c’est du business! Je ne le fais pas par plaisir. Si je ne le fais pas, comment tournera le pensionnat? Je ne suis qu’un homme ma fille. Il cherchait des excuses. Il ne m’a pas vu me rapprocher. – Mon enfant, sois raisonnable. Retourne chez Mr Touré. Il saura se montrer généreux. Et puis après tout, ce qu’il s’est passé entre vous, c’est la vie. Tu finiras par oublier, tu verras. Sur sa tempe, j’ai fracassé la lampe en bois qui ornait son bureau. Il n’a eu aucune chance. Il s’est étalé au sol et je lui ai sauté dessus. – Je t’en prie mon enfant, implorât-il. – Non. Vous n’êtes pas mon père. Je ne suis pas votre enfant. Je lui ai enfoncé dans la poitrine son stylo à plume. Des coups assénés, plantés, dans sa chair, dans son cœur, l’un après l’autre, avec précision. A répétition, répétition mnémotechnique. A chaque coup, un voyage dans la mémoire. Une symétrie entre la haine et la vengeance. Un, deux, trois, multiples motifs de vengeance. Mise à mort. Plusieurs morts. Mort. Je tuais les pères. Papa, ce voleur d’enfance, héros à ces propres yeux, martyr reconnu par aucune mémoire. À mort. Monsieur Touré, ce violeur d’innocence, ce vendu de la révolution. À mort. Père Alban, cet abuseur de confiance, cet imposteur crapuleux. À mort et Adieu. Aux pieds de la croix de bois vernis, sur laquelle reposait un Christ marbré, gisait le corps d’Alban assailli par mes coups, par mon bras que je ne contrôlais plus. C’est Sophie qui l’a retenu, qui l’a empêché de planter d’autres coups. Elle m’a tiré de dessus le corps encore chaud d’Alban. Elle a tout vu et tout entendu. J’étais encore en état de choc. Les conséquences de mon acte ne m’apparaissaient qu’après coup. Je venais de me condamner à vie. À une vie de fugitive, de hantise, de regret, de rancœur. Qui allait gérer le pensionnat? Comment? Qu’allaient devenir mes sœurs? – Va-t’en avant que la police ne rapplique. Je m’occuperai de tout. J’ai fait comme l’a dit Sophie. Je suis partie, vivre ailleurs le reste de ma vie de calvaire. De ville en ville, je vogue, portant avec moi le même fardeau. FINn
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