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Tanya Gourenne

Fille du Calvaire (1/2)

juin 20, 2016 10:01 Publié par

La fille du calvaire

J’étais très jeune quand tout a commencé. Une petite fille qui allait voir sa vie changer pour de bon. Pour le pire…

Papa était journaliste, révolutionnaire convaincu et assumé, dans un état-nation éphèbe qui cachait mal les stigmates d’une guerre d’indépendance qui portait en elle l’embryon de la dictature. Ses chroniques bihebdomadaires, virulentes, ne manquaient pas de titiller les figures du pouvoir dans le mauvais sens du poil.

Les sanctions, les menaces, rien n’y fit. De sa plume piquante saignait toujours une encre truculente. Les radios révolutionnaires clandestines, diffusaient tous les soirs ses chroniques, dans le solennel d’une adresse à la nation, d’un appel au soulèvement contre cette indépendance de façade portée par des « collabos ». Ça ne pouvait pas durer. Papa était prêt à donner sa vie pour ses idéaux, et c’était justement après sa vie qu’en avaient les escadrons « d’en haut en haut », dont on entendait parler, mais qu’on ne voyait qu’une fois notre décret de mort signé. Plusieurs fois, j’ai surpris ma mère l’implorant de renoncer, en vain. Elle finit par se résigner. Elle savait, et il savait qu’elle savait. Que dans son cœur, entre sa famille et ses idéaux politiques, le choix était fait. En devenant une cible, il faisait de nous de très probables dommages collatéraux.

J’avais 8 ans. Papa a finalement accepté de fuir. Il lui fallait être vivant pour continuer « la lutte »… On est parti en catastrophe, en pleine nuit, chacun avec les vêtements qu’il avait sur lui et rien d’autre. Le seul luxe dont rêvaient ma mère et moi, c’était vivre en paix. Nous nous sommes retranchés dans une bourgade à l’extrême de la frontière est, avec pour bagage la hantise d’être traqué et rattrapé par les escadrons… Un camarade de lutte avait organisé le trajet, apprêté un logis et des vivres, et surtout, nous avait-il rassuré, acheté le silence de ses parents autochtones, peu accoutumés à la présence d’étrangers en leur milieu.  » Personne ne viendra vous chercher ici. Dormez en paix » dit-il avant de nous quitter. La promesse était de taille et peu importe ce que nous réservait l’avenir, cette promesse était mienne. Cette nuit-là, je dormis en paix, pour la première, et la dernière fois.

Le silence est d’or, il ne s’achète pas en argent. La nouvelle de notre présence s’était vite ébruitée, et au petit matin, les escadrons nous avaient retrouvés. La brutalité du réveil était de circonstance. Ces tueurs à gage ne connaissent pas d’autre langage. Á genoux, hébété, les mains attachées dans le dos, le visage ensanglanté, Papa apparaissait déjà sérieusement amoché lorsqu’on me trimballa dans cette cabane à l’écart du campement. C’est le cœur calleux que je l’observais. Tout ceci était sa faute me disais-je. Et Maman? Que lui faisaient-ils? Où l’avaient-ils emmenée? Tandis que je me morfondais sur le sort de Maman, des effluves de haine inondaient mon cœur. C’était SA faute. Tout cela était SA faute. Il a bradé nos vies.

Ses sourds gémissements retentissaient tandis que coups de matraque, gourdin et fouet, dans sa peau, s’enfonçaient. Trop fier pour pleurer. Trop fier pour reconnaître son tort. Même devant la mort. Même pour sauver la vie d’autrui. Il défiait ses bourreaux par son regard condescendant. Il ne baissera pas les yeux, ni ne s’abaissera à leur donner ce qu’ils voulaient tant.

Ils ont traîné Maman par des chaînes, comme un chien galleux que l’on menait à l’abattoir, jusque dans la cabane. C’était répugnant et meurtrissant de la voir ainsi.

Ils l’ont tabassée sans que cela ne semble émouvoir Papa, stoïque. L’art de la torture était entre leurs mains comme un éventail que l’on déplie. Torture après torture. De mal en pis. Sadiques. Sadiques. Sadiques. Et Papa ne dit rien, ne pleure pas. Sadique. Ils l’ont violée. À plusieurs. Plusieurs fois. Plusieurs viols. Viol.

Le chef des mercenaires s’est approché de Papa. Maman, cette femme forte, blessée dans sa chair, avait baissé les yeux. « Désavoue ta cause, et je lui épargne la vie. Et celle de ta fille » dit le mercenaire.

La vie et la mort sont au pouvoir de la langue. Sur celle de Papa, aucun mot ne danse. Silence. Cœur de pierre. Et sur cette pierre, il avait érigé nos stèles. Maman n’a ressenti aucune douleur. D’un geste leste, l’un des mercenaires lui a tranché la gorge et laissé là, choir dans une mare de sang, son corps. Figée, stupéfaite, je restais. Une image de chaque coup qu’on lui avait porté, dans mon esprit se gravait avec une précision mnémotechnique. Pour ne pas oublier… Pour nourrir la haine… Haïr est une manière de souffrir. C’est la souffrance que l’on souffre lorsqu’on ne sait pas guérir, lorsqu’on vit alors qu’on voudrait mourir.

J’ai tourné le dos, détourné mes regards quand, vers Papa ils se dirigeaient pour l’exécuter. Sa mort, comme sa vie, ne méritait pas d’être honorée par un témoin. Je ne lui adressais aucun égard. Rien que mon dos. Rien qu’un mur de dédain.

Orpheline je venais d’être baptisée. Le « vieil » homme était mort. S’il n’avait pas été mon père, ma mère serait toujours… Quel sentiment doux-amer!

On savait mes parents morts– après tout, les exécutions d’opposants politiques étaient récurrentes– mais on ne savait pas que j’étais la fille de… C’est en parfaite anonyme que les villageois m’ont confiée au pensionnat catholique de jeunes filles, à 10 kilomètres de là. Parmi elles, je devais me reconstruire. J’étais seule, mais ensemble nous étions toutes orphelines. Nous étions une famille. Nos enfances avaient payé le prix des choix égoïstes des adultes. À cause d’eux, malgré eux, il fallait grandir avant l’âge. Se construire sur des blessures indélébiles.

« Pardonner est le seul remède contre la haine. Aimer, le seul contre la souffrance… » Père Alban n’avait de cesse de nous exhorter. Année après année, mois après mois, jour après jour il fallait apprendre à oublier, apprendre à pardonner. À méditer et prier, on finit par se convaincre que l’on a surmonté l’abysse du passé, qu’on a réussi à tourner la page, à vaincre les démons d’hier. Les douleurs anciennes étaient passées, voici toutes choses étaient devenues nouvelles. J’avais un Père, j’avais des sœurs, j’avais la foi, j’avais la paix… Enfin, je croyais…. Certaines nuits me faisaient retomber plus bas que terre. Quand ces images assassines venaient me hanter et que je me réveillais avec une sueur au goût de vengeance. Quelque part au fond, la vengeance je la voulais. J’étais coupable de cela devant Dieu et méritais mon châtiment. J’égrenais frénétiquement mon chapelet, à genoux devant l’autel de la chapelle au milieu de la nuit. « Pardonnez-moi mon Père, parce que j’ai péché. Pardonnez-moi mon Père… Pardonnez-moi mon Père… » répétais-je jusqu’à pleurer du sang. Une flagellation constante, que le matin venu il fallait cacher sous la longue robe qui nous servait d’uniforme. Que la paix du Seigneur soit avec vous… Et avec votre esprit. Ce n’était pas un acquis.

Le pensionnat accueillait une centaine de filles âgées de 5 à 18 ans. C’était la seule école dans les parages. C’était, la seule chance pour ces jeunes filles. C’était notre seul refuge.

Le Père Alban était connu. Pour sa contribution à l’apaisement et au processus de réconciliation nationale engagé par les autorités, mais aussi pour son caractère très réservé. Il ne disait et ne restait jamais plus que nécessaire. Il fuyait la mondanité politique ou religieuse, raison pour laquelle il s’était retiré hors de la ville, dans ce pensionnat. Les quelques dons qu’il percevait ne suffisaient pas toujours à subvenir aux frais de fonctionnement. Il n’en laissait rien paraître. Ces véreux politiques faisaient de leurs visites du pensionnat du Père Alban une opération médiatique, une pierre à l’édifice de leur capital politique. Les promesses de dons devenaient lettres mortes une fois les caméras parties. Il y avait bien cet homme d’affaires, rondouillet bonhomme, qui ma foi, semblait être une exception. Père Alban l’estimait particulièrement. Lui qui d’usage exprimait ses sentiments avec parcimonie, bien qu’étant prodigue en amour, l’accueillait toujours en ces termes: « Mon fils bien-aimé en qui j’ai mis toute mon affection, sois le bienvenu ». Monsieur Touré n’était pas un fervent croyant. Il était non pratiquant de la religion mais pratiquant de bonnes œuvres comme il aimait à dire. Il venait ici pour se confier sans se faire juger. De lugubres rumeurs couraient sur lui en ville. Ici, elles ne le rattraperaient pas. A son sujet, Père Alban disait: « J’aime cet homme parce qu’il se présente tel qu’il est. Il n’a pas la prétention d’être le plus grand ou le moindre des pécheurs. Juste un pécheur parmi les autres, conscient de sa condition. C’est à la lumière qu’il marche même quand son péché l’éclabousse… » Père Alban, s’il n’avait pas été prêtre, il aurait été poète. Car c’est de l’abondance du cœur que parle sa bouche, et dans ses paroles, même le premier des mécréants est revêtu non pas de salissures, mais d’une robe blanche. « Son péché l’éclabousse… c’est peu dire. Il parait que… » me lançais-je quand il m’interrompit. « Mon enfant, tous les saints ont un passé, et tous les pécheurs un avenir. Retiens cela. Si nous qui sommes de Dieu ne montrons aucun amour à cet homme, qui le fera? »

La foi est une épreuve. L’amour, une croix qu’il faut porter. Connaissant mes préjugés sur Monsieur Touré, Père Alban se faisait un point d’honneur à m’envoyer l’accueillir et le servir. C’est dans l’inconfort que nos convictions sont éprouvées… J’avais beau y faire, faire semblant, mon apriorité de cet homme était devenue méfiance. Il se peut que nos préjugés fassent ombrage à la lumière. Mais, la lumière chasse toujours les ténèbres…

 (A suivre)

 
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Cet article a été écrit par Tanya Gourenne

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Comments (3)

  • Kaba Kouda 21 juin 2016 à 12 h 33 min

    C’est tellement fluide, simple à lire qu’on a l’impression de se laisser flotter sur l’eau… malgré la situation pénible décrite.

     Reply
  • Tchonte Silue 21 juin 2016 à 16 h 13 min

    Superbe histoire. Au debut je trouvais que les phrases etaient trop longues. Apres tout a coule comme eau de roche. J’aime la musique de tes mots. C’est vraiment bien narre et j’ai hate de lire la suite.

     Reply
  • Josya Kangah
    Josya KANGAH 22 juin 2016 à 10 h 56 min

    Belle histoire! On se demande à quoi va ressembler la fin.

    Merci Tanya

     Reply

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