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Suzaku Fumiko

EN HONNEUR AUX ENFANTS?

février 12, 2013 12:44 Publié par

La salle du tribunal de Duékoué arrivait difficilement à contenir les cris de haine de l’assistance qui avait été chauffée à blanc par un matraquage médiatique important tout au cours de la semaine. Les journalistes de la presse ivoirienne et internationale avaient inondé le ministère de l’Intérieur de demandes d’accréditations. Le jour tant attendu était arrivé. Après plusieurs audiences à huis clos, la justice de Côte d’Ivoire allait, en ce matin chaud de février, prononcer son jugement. L’accusé était Mulenga Ndébélé, le chef de la célèbre milice « undertakers », réputée pour n’être composée que d’impitoyables soldats dont l’âge ne dépassait que rarement 18 ans. Pieds et mains enchaînés  l’homme, le visage bouffée par une barbe vieille de longs mois prit place aux côtés de ses jeunes lieutenants dans le box des accusés.

– Mulenga Ndébélé, le tribunal que je préside va aujourd’hui rendre son verdict .Vous êtes accusé notamment d’avoir utilisé des enfants comme soldats pendant la guerre. Vous avez refusé l’assistance d’un avocat au cours de ce procès. Mais, le tribunal vous donne le droit de vous exprimer, une dernière fois.

Lentement, l’homme se dirigea vers la barre. Les cliquetis de ses chaînes noyaient les murmures de l’assistance. Le pas sûr, il déclina son identité à la barre puis, poursuivit:

– J’ai refusé de prendre un avocat pour ne pas légitimer encore plus votre parodie de justice. Je lis dans vos yeux de séides du gouvernement la sentence que vous et moi connaissons depuis le premier jour de votre procès. J’ai décidé de parler aujourd’hui pour répondre à la question que vous n’avez eu cesse de me poser « pourquoi des enfants soldats » ? Je vous répondrai monsieur le juge, pourquoi la guerre ? Car sans guerre, il n’y a ni soldats, ni enfants soldats. Savez-vous combien d’enfants comme vous les appelez, le gouvernement, votre mandant nous a donné d’exécuter pendant les combats ? Des centaines ; alors, pourquoi le gouvernement n’est-il pas avec moi dans le box ?

A ces mots de l’accusé, plusieurs jurons se mirent à fuser de l’assistance. Le juge dut menacer de faire évacuer la salle pour avoir le silence.

-Mulenga Ndébélé, reprit le juge, j’ai insisté pour que votre jugement intervienne aujourd’hui parce que c’est un jour symbolique. C’est la journée internationale des enfants soldats instituée par l’Onu ; j’espérais vous faire prendre conscience du mal que vous avez fait à tous ces gosses des yeux de qui vous avez fait disparaitre l’éclat insouciante de l’enfance.

– L’Onu, monsieur le juge, je ne sais pas ce que l’Onu représente pour vous mais pour moi et mes hommes, l’Onu est le principal fournisseur. Avant d’entrer dans le maquis, j’étais étudiant en chimie. Et croyez-moi, malgré toutes mes prouesses, je n’ai jamais été capable de fabriquer le moindre gramme de poudre à canon. Mes hommes et moi ne faisions pas la guerre avec des lance-pierres ou des cailloux. Ces Etats de l’Onu que vous citez si fièrement avec déférence, si attachés au respect du droit de l’enfant, sont nos principaux pourvoyeurs d’armes et de munitions. Ils nous envoient même des instructeurs. Voyez-vous monsieur le juge, ces journées sont des célébrations fantoches créées par ces organisations toutes aussi fantoches pour se donner bonne conscience.

– Mais en tant que soldat, n’aviez-vous pas conscience que conduire des enfants au combat était un crime de guerre ?

– Qu’est-ce que la guerre monsieur le juge ?

– Je ne sais pas, à vous de me le dire.

-Vous ne savez vraiment pas ce que la guerre est monsieur le juge. Un de mes soldats avait pour habitude avant d’aller au combat de répéter « all die be die », ce qui signifie « la mort, c’est la mort ». D’une balle dans la tête, à la suite d’un suicide, un homme mort ne diffère en rien d’un autre cadavre. La guerre est l’expression la plus aboutie de la bestialité humaine. Sur le champ de bataille, la seule règle est la survie. La guerre n’a rien à avoir avec ce que les films hollywoodiens vous servent. La guerre, ce n’est pas « Rambo » ou, tel un surhomme, un seul soldat prend un camp. Ce n’est pas cela la guerre, monsieur le juge. Vous parlez de crimes de guerre. Pourquoi ne demandez-vous pas à ceux qui fabriquent ces faiseurs de guerre que sont les armes de produire des munitions qui ne toucheront que les adultes ? Je suis jugé aujourd’hui pour avoir formé des jeunes hommes au combat mais dites-moi quel conflit épargne ceux que vous appelez enfants ? Pourquoi ne jugez-vous pas ceux qui, d’une main, caressent affectueusement les cheveux de ces enfants lors de ces innombrables journées en leur honneur pour, d’une autre, leur tendre une kalachnikov le lendemain ? Condamnez-moi pour donner du crédit à vos mandants. Mais comprenez qu’en le faisant, vous ne ferez que tenter d’abattre un baobab centenaire en lui coupant une de ses plus jeunes branches. Je sais que j’aurai droit à la potence car, vous n’êtes pas célèbre pour la finesse de vos aphorismes. Fusillez-moi, pendez-moi, haïssez-moi, mais retenez juste que sans guerre, il n’y a pas de combattants, sans guerre, il n’y a pas d’enfants-soldats. J’en ai fini votre honneur….

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Cet article a été écrit par Suzaku Fumiko

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Comments (14)

  • Marc-Henri Ettien 12 février 2013 à 12 h 59 min

    En Honneur à Suzaku ! Moi, j’appelle cela de la littérature. Jeu excellent de dialogues, refus systématique du lieu commun et de la parole poncif. Original et alerte ! C’est du bon. La réputation de l’homme n’est pas usurpée. J’aime !

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 12 février 2013 à 13 h 23 min

    Merci beaucoup le niveau est tellement élevé sur ce site que je ne peux que m’aligner

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  • Skyrocket
    Skyrocket 12 février 2013 à 13 h 28 min

    L’avantage avec ce site c’est qu’à chaque texte j’apprends de nouveaux mots alors avant tout merci. J’aime bien l’histoire qui me fait retenir que c’est bien beau d’accuser ces chefs de guerre mais qu’en est-ils des vrais initiateurs de ces conflits? C’est une véritable remise en question pour tous car sans guerre il n’y a pas d’enfant soldat. C’est ridicule de brandir les droits des enfants si derrière le rideau on favorise leur déchéance.

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    • Suzaku Fumiko
      Suzaku Fumiko 12 février 2013 à 13 h 38 min

      Merci beaucoup en tout cas ce site est un trésor

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  • Marc-Henri Ettien 12 février 2013 à 13 h 43 min

    Suzaku, tu ne serais pas un peu moqueur par hasard ? De mon point de vue, à part toi et deux ou trois autres, nous sommes nombreux sur ce site à avoir encore beaucoup à apprendre. Félicitations encore ! S’il y a un niveau qui est élevé, c’est celui de nos… besoins en expérience !

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    • Suzaku Fumiko
      Suzaku Fumiko 12 février 2013 à 13 h 52 min

      Moqueur? Non toute personne qui arrive à scénariser une histoire aussi simple soit-elle est un génie aligner 5 mots parfois c’est pas facile et tout les auteurs du monde sont unanimes je pense tu es un grand comme tout les auteurs de ce site

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  • Tanya Gourenne
    Tanya Gourenne 12 février 2013 à 13 h 45 min

    J’aime l’approche journalistique de ce texte. Il ne raconte pas la guerre, il la questionne pour remonter à son origine, ses penseurs plus que ses executants. Que demander de plus?

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 12 février 2013 à 13 h 53 min

    Merci Tanya sans doute que mon boulot m’a aussi aidé sur ce coup lol

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  • Miss Shinee Jo 12 février 2013 à 22 h 12 min

    Je rejoins tous les précédent commentaires. j’aime comment tu dénonces ce côté de la guerre dont très peu de personnes parles. On accuse ceux qu’on voit alors que parfois faudrait regarder en profondeur, la base.

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  • ETTY 15 février 2013 à 9 h 20 min

    Dans le fond, un mot : « bravo » ! Un coup de plume à la conscience des décideurs de ce monde. Dans la forme quelques réglages à faire :
    1. « Le visage bouffée par une barbe…. » : faute d’accord, visage est un mot masculin, écrire donc : « visage bouffé ». 2. « il déclina son identité à la barre puis, poursuivit » : « poursuivit » suppose que l’accusé a eu à parler à la barre avant, si c’est le cas ok ! 3. « La guerre, ce n’est pas « Rambo » ou, tel un surhomme, un seul soldat prend un camp » : revoir cette phrase, elle me semble gauche, ambiguë…
    AVIS FINAL : L’imagination est fertile, l’approche thématique est remarquable, le talent est là, il a besoin d’être soutenu par la rigueur dans l’expression.

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  • Suzaku Fumiko
    Suzaku Fumiko 15 février 2013 à 14 h 17 min

    Merci beaucoup j’en ai conscience en ce qui concerne la phrase, prendre seul un camp comme un surhomme, je ne vois pas trop l’amiguité à part que le ou doit prendre un accent mais merci quand même c’est constructif

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  • Heidi 15 février 2013 à 23 h 06 min

    Tous coupables, tous innocents ! Mais encore ? trop facile… On n’est pas que des instruments d’un vaste complot international, on a sa part de responsabilité dans tout acte qu’on pose. Quand on est doté d’une raison, d’une conscience, on assume. Pas une seule once de culpabilité. Oui la guerre est affreuse, oui sur le champs de bataille, on n’est plus des humains, ok le bourreau qui se transforme en juge…le pire,c’est qu’il est crédible!!! Suzaku, tu as réussi à me plonger dans l’histoire 🙂 excellent :)!

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