DRÔLE DE LETTRE

cejourlà

Chéri,
Tu découvres ce bout de papier sur mon oreiller, alors que la sonnerie du réveil vient de troubler ton sommeil pour la énième fois. Pas de panique, il suffit de lui assener un coup sec pour qu’il arrête de hurler. Tu te doutes bien que cette lettre n’est en rien un mode d’emploi. Tu n’as pas tort. Ces interrogations internes qu’elle suscite, traduites par ce regard alors que tu retournes mon message dans tous les sens, trouveront leurs réponses si et seulement si tu acceptes de me lire. Laisse de côté ce stupide « Time is money » qui te sert de mantra depuis un bon bout de temps. Il essaiera certainement de te faire économiser ce moment en te persuadant de te rendre directement à la fin de mon message. Oublie-le, pour une fois, ne te dérobes pas. C’est samedi matin, « Money will wait ».

Tu as sans doute envie d’uriner comme tous les matins à ton réveil, vas-y, ma lettre ne fuira pas et, de toute façon, je pense qu’une fois ta vessie libérée, tu seras plus disposé à la lire et à la comprendre, surtout.
Marc, je suis partie aujourd’hui. Oh, pas la peine d’afficher cet air surpris, ton esprit a déjà sonné le glas de mon départ, je ne fais qu’achever son œuvre en m’éloignant physiquement. Tu écarquilles sans doute les yeux et te grattes la tête, comme tu le fais lorsque tu es embarrassé. Inutile de courir vérifier mes affaires, je n’ai rien emporté. Je ne suis partie qu’avec moi. Pose ton portable, je suis injoignable. Mon opérateur te le signalera. Ne pense pas non plus à prendre ton fameux whisky, je t’ai fait du café avant mon départ, c’est certainement une bien meilleure option(les tasses sont dans le tiroir du bas de la cuisine). Tu es confus, je le sens, mais ne fais pas de mon amie Sira ton bouc émissaire, elle n’est pas responsable de mon départ. Elle me croit toujours à tes cotés ! D’ailleurs personne ne sait où je me trouve en ce moment. Toi, si ! Mais dans ton état, je doute fort que tu penses à cet endroit.

La nouvelle te refroidit ? Mets un tee-shirt. Pas la peine de farfouiller dans l’armoire, j’ai mis ton favori, celui avec ce vrai-faux visage du « CHE » dans la chaise de la coiffeuse comme toujours… Bien sûr, dans un premier temps, tu ne te lèveras pas pour le prendre, habitué que tu es au fait que je m’occupe de tout. Cette fois-ci fais un effort et prends en même temps l’habitude, la boniche en laquelle tu m’as transformée n’est plus là pour satisfaire à ta paresse.

Oui, le mot est lâché, B-O-N-I-C-H-E. Oh, arrête de te séduire avec toutes les pensées qui parcourent ton esprit quadragénaire. Je n’exagère pas. Il n’est écrit nulle part qu’une femme ne sert qu’à servir son maitre-mari ou encore à satisfaire sa libido au gré de ses envies. Non ! Je suis là ! J’existe et j’exige que tu le reconnaisses.
Ton angoisse de toute à l’heure laisse petit à petit place à la colère n’est-ce pas ? « C’était donc ça ! » te dis-tu avec un air minimaliste. (J’espère que tu t’excuseras plus tard pour ce juron qui vient de sortir malencontreusement de ta bouche.) Oui, c’était donc ça et « ça » m’étouffe, « ça » m’énerve, « ça » m’ennuie, « ça » me fait mal, beaucoup de mal.

Rassure-toi, je ne te demanderai pas le divorce- non, je ne te ferai pas ce plaisir- tu n’auras pas non plus à multiplier les délégations parentales pour faire revenir une femme à tes cotés. Je veux juste que tu prennes le temps de finir cette missive.

Marc, tes paroles doucereuses murmurées à l’occasion des vœux de l’année dernière se sont gravées dans ma mémoire pour y rester, sans jamais se matérialiser. Je me suis fait avoir, encore une fois ! Le vin ? La féérie ? Je ne sais plus. Il est vrai que tu détestes ressasser les événements passés, « C’est un truc de femme » comme tu aimes le dire très souvent, mais cette fois « le truc de femme » mérite d’être rappelé !

L’an dernier, devant un diner aux chandelles accompagné de flutes de champagne, tu as promis que tu m’accorderais plus d’attention. Comme l’année surpassée et l’année d’avant d’ailleurs, mais rien n’a changé. Tout a empiré. Tu es de plus en plus distant, je suis de plus en plus invisible après dix années de vie commune.
Je sais, ce genre de discussion t’ennuie et finis par t’énerver, loin de moi cette idée. Je désire juste communiquer, parler et être écoutée. Je veux reprendre avec notre complicité, avec notre intimité, avec nos jeux. Tu le croirais si je te disais que ce message n’est qu’une fausse alerte ? Une manière particulière de te rappeler que je suis là ? La semaine dernière, tu as trouvé que je n’étais plus drôle parce que la remarque acerbe que tu as faite sur ma robe n’a pas rencontré mon sourire. Eh bien, ce reproche m’a fait réfléchir et ma réflexion a accouché cette lettre. Une grosse blague. J’adore ce petit sourire qui vient de se dessiner sur ton visage. Il me rappelle notre première rencontre, dans le métro, j’étais morte de rire alors que tu t’adressais dans « un baoulé-choco » à un jeune européen. Le pauvre t’avait pris pour un analphabète et s’employait tant bien que mal à t’indiquer ton chemin que tu avais soi-disant perdu. Ton sens de l’humour venait ainsi de décocher la flèche de cupidon dans ma direction.

Ça y’est, tu ris plus fort et tes « Corinne tu m’as eu » me parviennent, je peux maintenant te dire où je me trouve. Je ne suis jamais partie, peut être levée du lit ce matin mais je suis là, derrière toi. Ne te retourne pas si vite, termine d’abord la lettre ou je ne me montrerai pas. Comme j’aime cette mine de petit enfant joyeux que tu affiches en ce moment ! Reviens-moi tous les soirs ainsi, s’il te plait. Allez, dis « je le promets » à haute voix, je t’entendrai. Maintenant que tu as promis, crie juste mon nom avec beaucoup de tendresse et je me montrerai à toi, mon amour…

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16 thoughts on “DRÔLE DE LETTRE

  1. j’aime bien ton sen de l’humour Farapie.c’est plus qu’autre chose, ce que je préfère dans tes écrits. félicitation
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  2. Skyrocket
    Tu pourrais me donner le secret de ton inspiration après? L’histoire emporte le lecteur, c’est comme si on ressentait à la fois les sentiments des deux personnages. Bravo et continue comme cela.
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  3. Ah Farapie! Que j’aime ta plume. Cette lettre, je ne l’ai pas lachée une seconde, parcourant les mots, plus vite, plus vite afin de découvrir le suivant. Je ne sais pas où tu trouves cette inspiration…mais j’aime tes écrits.
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    • 225nouvelles
      Bonjour Valdo, nous avons créé un groupe facebook pour les auteurs. Prière de nous envoyer via email ton url facebook si tu en as !
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  4. J’ai dévoré chaque phrase avec la hâte de connaître la suite, très entraînant ta lettre!
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  5. c’est surtout la fin que j’ai aimé, la complicité que la femme refait vivre a son époux c’est drole et à la fois plein d’amour j’aime
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  6. je n’ai qu’un seul mot à la bouche actuellement  » WHAOUU!!! » Ta plume est magnifique. Je ne me serais jamais attendue à une fin pareil. J’aime J’aime comment tu as écrit cette lettre comme pour montrer que corine connait Marc plus qu’il ne le croit. Bravo!!
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  7. j’ai dévoré ta lettre mot après mot. franchement, c’est MA-GNI-FI-QUE! Quelle inspiration, quelle narration quelle générosité…

    Merci Farapie

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  8. Dame Co c’était très accrochant! J’ai surkiffé, non mais tu as une imagination et une inspiration pas possible et je retrouve ton humour débordant dans ce texte. Ca m’a donné la nostalgie des préparatifs pour le wedding de Rosine!
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  9. Bravo, je suis restée scotcher jusqu’à la fin. Et cette fin où on sent la complicité, la joie et l’amour qui renaît. Merci et bravo encore
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