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Miss Shinee Jo

DES MOTS POUR ME LIBERER

avril 15, 2014 5:09 Publié par

Je refermais ma valise après avoir vérifié une dernière fois que tout y était. Dans le taxi qui me conduisait à l’aéroport, je regardais défiler le paysage, les immeubles de cette ville que j’abandonnais. À certains moments, je fermais les yeux essayant d’imaginer un autre monde, ce monde qui se trouvait à deux fuseaux horaires de moi. Je partais seule, avec une excitation comparable à celle d’un explorateur. L’inconnu n’est un possible danger que pour celui qui a peur de prendre des risques. Comment pouvais-je avoir peur de ce que j’avais choisi ? Avoir peur de l’avenir alors que je lui avais moi-même donner un nom.

Alors que l’avion approchait de la piste d’atterrissage de l’aéroport Roissy Charles de Gaulle, je regardais le panorama qui s’offrait à mes yeux. Vu d’en haut, le paysage ressemblait à peu près à celui que j’avais longuement observé alors que l’avion décollait de l’aéroport Félix Houphouet Boigny de Côte d’Ivoire. Bientôt, j’allais fouler le sol de ce territoire tant imaginé, mais que je n’avais jamais connu auparavant. Une nouvelle vie allait commencer comme on dit et j’étais bien plus enthousiaste à cette idée que ma voisine qui, durant tout le vol, n’avait cessé de pleurer comme si chaque kilomètre gagné vers la destination annonçait la mort d’un être qui lui était cher.

J’étais un peu sûre de moi, voir trop même pour une jeune fille de 18 ans qui venait à l’aventure avec en poche sa Bible, un roman, 300.000FrCFA et des rêves plein la tête. J’avais toujours fait confiance au destin et ce soir-là dans ce café de la place Voltaire, alors que par inadvertance, je renversais mon café sur un serveur, le destin a joué son rôle, mettant sur mon chemin l’homme qui aurait impacté ma vie à jamais.

William, j’aurais voulu te connaître un peu plus. Ce soir-là, alors que je venais de tâcher ton uniforme de travail, tu as juste levé les yeux et m’a souri. C’était un sourire presque timide, je m’en rappelle aujourd’hui comme si notre rencontre datait d’hier. Je me souviens encore de nos longues soirées passées sur les quais de Seine à regarder l’eau sur laquelle se reflétaient les illuminations parisiennes. Je me rappelle des chocolats chauds partagés sur le canapé de cette chambre d’étudiant que nous partagions. Tu te levais tôt le matin, te préparais pour aller à l’université et moi, je t’attendais toute la journée occupant mon temps entre ménage, cuisine et écriture. J’ai dû noircir des centaines de pages durant ce semestre qu’a duré notre relation. Six mois, cela peut paraître peu pour certains, mais six mois à mes yeux, c’était comme la moitié d’une vie. Six mois au cours desquels tu es passé de l’inconnu du café à mon repère dans cette ville. Six mois que ni le temps, ni la vie n’ont voulu renouveler.

Lorsque ce mercredi 13 avril 2005, cette dame m’a appelé pour me dire que tu avais été admis à l’hôpital, j’ai essayé de t’en vouloir de m’avoir caché ta maladie. J’ai voulu te haïr d’avoir voulu partir sans que je n’aie pu te dire toutes ces choses qu’il me restait à te dire. Et puis je me suis demandé si à ta place je n’aurais pas fait la même chose, vivre mes derniers mois comme le cadeau d’au revoir que m’offrait la vie. Profiter des derniers instants et faire profiter ceux qui comptaient le plus pour moi sans susciter en eux une certaine compassion.

8 ans pour commencer à écrire une lettre, c’est un peu trop, mais tout comme je croyais au destin en arrivant en France, je crois que l’ange que tu es devenu, depuis le ciel, lit en même temps que les lettres se posent sur cette feuille, ces mots que je n’ai jamais eu la force de te dire cette nuit du 15 avril 2005 avant que tu ne rendis à la vie son dernier souffle. Tu as été le premier et le dernier homme que j’ai aimé, et même si 8 ans se sont écoulés sache que ma vie n’a pas avancé d’un poil parce que je n’ai pas encore fini de faire ton deuil. « Les mots délivrent l’âme des prisons dans lesquelles elle-même s’enferme » m’a dit un jour ma grand-mère, j’espère que cette lettre sera pour moi le premier pas vers la liberté de mon âme, le premier pas vers l’avenir, un pas de plus vers toi.

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Cet article a été écrit par Miss Shinee Jo

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Comments (11)

  • Nene Fatou 16 avril 2014 à 8 h 11 min

    « Les mots délivrent l’âme des prisons dans lesquelles elle-même s’enferme ». Cette phrase résume à elle seule « la thérapie de l’oubli ». Très beau texte!

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  • Licka choops 16 avril 2014 à 9 h 53 min

    super beau texte avec tout ce que j’aime, émotion, sentiment tristesse amour et style simple!

     Reply
  • Elyse Brown 16 avril 2014 à 13 h 53 min

    J’aime! simplement écrit.
    Et comme le rapelle Nene Fatou, cette phrase résume la thérapie de l’oubli.

     Reply
  • Josya Kangah
    Josya Kangah 16 avril 2014 à 14 h 55 min

    Après lecture de ton texte, une seule réaction: le silence.
    Pas parce que je n’ai rien à dire mais parce que tu as tout dit.
    Je ne peux que rester calme et sans voix face à la simplicité de ton texte,
    à la puissance de l’émotion que tu provoques à travers ce texte…

    …Merci Miss Shinee Jo

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    • Miss Shinee Jo 18 avril 2014 à 9 h 46 min

      Ton commentaire me va droit au coeur @josya-kangah merci merci 🙂

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  • kaba kouda 30 avril 2014 à 11 h 27 min

    Trop d’émotion… On ne peut que resté sans voix après la lecture. Cela faisait un temps que je n’avais pas visité ce site que j’adore et pour un premier texte de reprise je ne peux qu’en redemander.
    BRAVO.

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  • Ayid 19 mai 2014 à 13 h 51 min

    Simple et émotionnellement chargé, très beau texte avec des actions linéaires,

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  • Bonnie 25 septembre 2015 à 14 h 45 min

    Tout est dit, et bien dit! Simple, clair et riche en émotion! Bravo!

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