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Adje Valdo

CRIS DE FEMME

décembre 20, 2012 9:00 Publié par
Le tam-tam sacré avait retenti toute la nuit, les sorciers du village et les jeunes filles badigeonnées de kaolin avaient dansé autour du feu, exécutant rites et rituels pour exorciser le mal. Deux mois qu’il n’avait pas plu. C’était pourtant la saison des pluies. Et tous étaient unanimes, pointant du doigt  ma fille, elle était la cause, le sort qui pourrissait leur vie, éloignant les nuages, asséchant leur rivière, grillant les épis mis en terre et leur crâne nu de ce soleil de diable. Qu’avais-je pourtant fait pour que ma fille et moi subissions cet anathème, pour que nous soyons menacées de subir le courroux de nos divinités tutélaires? Avoir refusé que ma fille soit soumise à la cérémonie traditionnelle des jeunes filles, pendant laquelle elles subissaient l’excision. Voilà le crime de lèse-majesté qui me vaut de vivre en ostracisme. Jamais je ne céderai à cela, à cette barbarie qui couve encore dans nos mœurs sous de fallacieuses vertus, sous de nauséeuses coutumes qui enlaidissent et dénaturent l’organe reproductif de la femme. N’étais-je pas une victime, un témoin ô combien important pour plaider la cause de ma fille et de milliers d’autres dont le clitoris était offert au peloton des exciseuses dont la guillotine trancherait le mont de venus de toutes celles qui proclameraient leur art en péremption…et pourtant tout le village avait participé à la campagne de sensibilisation organisée par le gouvernement; deux jours durant les exciseuses avaient été sensibilisées, elles avaient jeté leurs couteaux et lames – juste le temps que ces gens de la ville s’en retournent chez eux. Mes beaux parents s’étaient succédé inlassablement, essayant de me raisonner, me menaçant du déshonneur que je ferais subir à la famille. Jamais je ne les avais revus après la mort de mon époux, ils étaient tout juste venus prendre ce qui constituait à leurs yeux la richesse de mon défunt époux. Ils avaient emporté le poste téléviseur qui avait le mérite de regrouper tout le village sous l’arbre de la maison lors des matchs de football, aussi les champs et autres biens étaient devenus les leur. Ils avaient tout pris, me laissant seulement ma fille et disant׃ -Lorsque tu es venue ici, tu n’es venue qu’avec tes seins. Je repensai longtemps à ce proverbe africain qui faisait de la femme une bête de somme, bonne aux tâches ménagères et à pondre des enfants à la chaîne. Ma mère avant moi fut un exemple de cette « ghettoïsation » de la femme, pour ma part j’avais juste eu la chance d’aller à l’école jusqu’au cours moyen deuxième année, malgré mes impressionnants résultats scolaires. «  À quoi servira t-il qu’elle aille davantage à l’école? Elle peut me lire le courrier que je reçois de la ville c’est suffisant. Pour le reste un homme s’en chargera » avait sèchement tonné mon père pour couper court au débat que la poursuite de mes études avait déclenché dans la famille. Devrais-je rêver d’une pareille existence pour ma fille? Je me promettais qu’elle serait comme les femmes qui couvrent les pages du magazine Amina que l’institutrice du village ramène parfois de la ville. Des femmes qui ont pour langage un leadership féminin est possible, qui ont repensé le quotient de la femme et le regard de l’homme sur elle, qui ont fait de chaque jour une lutte incessante et acharnée contre les tyranniques et titanesques préjugés sexistes et conformistes. Voilà ce que je désirais pour ma fille. Je suis une partisane convaincue du possible des rêves qui voudrait clamer comme le pasteur׃ I have a dream. Et pour cela ma fille ne devrait pas connaître le tranchant de la lame de ces femmes dont l’art est en péremption… Le héraut du village l’avait sillonné tout entier, annonçant ce qui serait la délivrance du village. Les sorciers avaient parlé. Seule cette cérémonie ramènerait la pluie et laverait le village des souillures que constituait cet affront. Personne n’avait écouté l’institutrice qui s’évertuait à leur expliquer que le dérèglement climatique dû à l’action de l’homme serait à l’origine du bouleversement des saisons. « Cette sotte peut bien croire aux âneries que débitent les blancs, cela n’engage que celui qui y croit » dirent-ils en chœur en s’égosillant autour de calebasse de bière de mil.   Mes beaux parents étaient revenus me voir, proclamant avec véhémence, que demain tout serait fini et avaient posté devant ma case, un colosse sacré champion régional de lutte qui en avait plus dans les muscles que dans la tête. Mon cerbère s’était posté comme un journaliste faisant le pied de grue, serti de gris-gris et badigeonné de kaolin et de mixtures à l’odeur méphitique qui la nuit tombée attirèrent un escadron de moustiques contre lequel notre champion des arènes commença une lutte sans merci. La nuit était profonde et noire. Une nuit sans lune, sans étoiles. En pareille nuit, disait-on les esprits folâtrent gaiement et complotent pour la chute des hommes. Il n’était pas bon de se promener tard sous peine de les rencontrer et de subir leur courroux. J’épiais par les interstices de la porte, le colosse chargé de me surveiller. Il continuait sa lutte acharnée contre les moustiques. Je me rassis auprès de ma fille, qui dormait, trop jeune pour comprendre le sens de mon combat, pour souffrir le martyr. J’avais le même âge lorsque des femmes s’étaient emparées de moi, m’avaient tenue fermement, m’avaient écarté les jambes, et que l’exciseuse avait brandit la guillotine avant de l’abattre entre mes jambes. Je me rappelle le sang abondant et la douleur insoutenable…Je me rappelle le visage glorieux de ces femmes appliquant des cendres sur la blessure. Jamais je ne connu douleur semblable à celle-ci. Mes deux premières fausses couches étaient dues à cette excision que j’avais subie. Le Docteur me l’avait expliqué. C’était une jeune femme qui s’interrogeait sur le pourquoi de telles pratiques. J’étais sourde aux propos qu’avançaient mes beaux parents, à ces soi-disant raisons de virginité, d’honneur familial, de fidélité à son époux et autres prétextes qui puent le barbarisme d’une époque révolue. Je me réveillai en sursaut, le visage ruisselant de sueur et le cœur battant la chamade. Je jetai un rapide coup d’œil autour, ma fille dormait toujours. Il fallait que j’agisse, les couleurs du jour grignotaient déjà à l’horizon. Je retournai à mon poste d’où j’épiais mon cerbère. Dehors point de gardien. J’entrouvris la porte, il dormait à poings fermés. Je portai ma fille et m’éloignai au plus vite évitant les chemins habituels des femmes revenant de la fontaine publique. À peine avais-je dépassé les dernières concessions que j’entendis le tambour rugir. La procession se dirigeait vers ma maison, les exciseuses au premier-plan dansaient et chantaient. Arrivée devant de ma case, la foule aperçut mon gardien qui dormait encore et comprit que nous nous étions enfuies.  On se lança à notre recherche, tels les esclavagistes d’un autre temps. Temps d’aujourd’hui, mœurs d’autrefois. J’atteignis le chemin de piste cahoteux qui serpentait à  travers la savane, et toujours le tambour qui rugissait et les voix d’hommes, de femmes tout aussi proches, plus que jamais exaltés. Un nuage de poussière s’éleva à l’autre bout du chemin et le vrombissement d’un  véhicule roulant à vive allure se fit entendre. Je faisais de grands signes espérant que le conducteur m’aperçoive et s’arrête, lorsqu’une voix cingla un peu plus loin, à quelques trois cents mètres de moi׃ « les voilà !» Des hurlements de joie s’élevèrent et se répandirent en écho. Le véhicule dépassa mon poursuivant, et à notre niveau, s’arrêta dans un mouvement brusque qui nous enveloppa d’une épaisse poussière. La portière s’ouvrit et je reconnu l’institutrice du village qui me lança׃ « Vite, montez ! Je vous emmène à la capitale. » Le véhicule s’éloignait, laissant derrière ces hommes et femmes exténués, incrédules, figés dans l’immobilisme de temps révolus.        
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Cet article a été écrit par Adje Valdo

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Comments (18)

  • Shannen Rimphrey
    Shannen Rimphrey 20 décembre 2012 à 11 h 02 min

    J’aime bien! j’adore le style et la plume. bonne continuation!

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  • Krys Closran 20 décembre 2012 à 11 h 10 min

    Cette seule phrase « Lorsque tu es venue ici, tu n’es venue qu’avec tes seins. » vaut le détour. Un très beau texte et une réelle maîtrise narrative.

    Bravo!

    PS: Par contre, je ne sais pas trop bien pourquoi, il est dans la rubrique « Fantastique »…

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    • 225nouvelles
      225nouvelles 20 décembre 2012 à 17 h 32 min

      Nous avons mis ce texte dans la catégorie fantastique à cause des références à la sorcellerie et aux croyances évoquées. Elle nous a convenu le mieux par élimination. Une autre proposition?

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      • Krys Closran 22 décembre 2012 à 13 h 55 min

        Oui…Pour moi, on pourrait juste le mettre dans la rubrique « Drame »…

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  • digbeu 20 décembre 2012 à 14 h 30 min

    très beau texte mais le titre en colle pas car il ya une légère confusion au début du texte, revois , 2- a mon sens tu n’as finis ton inspirations sinon qu’il parle en effet d’un sujet très touchant, bonne continuation val

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  • caissta 20 décembre 2012 à 14 h 41 min

    La manière de décrire l’excision est très recherchée avec cette histoire de guillotine. Bravo !

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  • Josya Kangah
    josya kangah 20 décembre 2012 à 16 h 10 min

    c’est tellement vrai. Aujourd’hui encore elles sont nombreuses celles qui subissent cette « loi » d’une barbarie sans nul autre pareil.

    Tout ça pour avoir eu le « malheur » de naître avec un organe différent.

    Vive la femme

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  • Sadjee 20 décembre 2012 à 16 h 17 min

    Mais que c’est bien écrit!!!Le détail des scènes, les descriptions, je visualisais très bien tout ça. J’avoue que le thème ne m’accrochais pas a priori, mais oui, là, je suis conquise et enthousiaste, remuée, contente, ça m’a un peu replongée dans les livres de ma pre-adolescence…ceux de Fatou Kéita, par exemple. Bref, je m’égare…Bravo Bravo Bravo!! ( Svp, un texte d’une telle qualité ne mérite pas la moindre coquille, à rectifier : « retenti » plutôt que « retentit » à la première ligne, et d’autres dans le genre).

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  • Farapie
    Farapie 20 décembre 2012 à 16 h 51 min

    Je m’aligne sur les commentaires des autres, très beau texte!

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  • ROSE 20 décembre 2012 à 17 h 19 min

    Très touchant… J’en perds mes mots!! Du courage mon frère! (Poète Valdo 😉

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  • Adje Valdo 20 décembre 2012 à 17 h 37 min

    Merci à tous pour vos commentaires. Je tiendrai compte de vos remarques.
    @ Krys Closran désolé que le texte paraisse dans la rubrique « Fantastique » je ferai plus attention la prochaine fois.

    Encore merci à tous

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  • Briscoly 20 décembre 2012 à 20 h 24 min

    Laissez-moi vous dire toute ma satisfaction après lecture de ce texte.
    En même temps qu’il traite d’un sujet actuel,il révèle au grand jour une pratique à bannir de façon définitive de nos sociétés traditionnelles africaines.
    Sincèrement j’aime votre plume Valdo, mieux encore votre style.
    J’ose croire et je reste persuader que j’aurai droit à la deuxième partie de ce texte. Du courage, encore du courage Valdo

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    • Adje Valdo 24 décembre 2012 à 11 h 32 min

      @ Merci Briscoly pour vos encouragements. Sincèrement en écrivant ce texte je n’ai pas pensé à écrire une suite…le temps nous dira si elle naître. Merci

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  • licka choops 22 décembre 2012 à 1 h 35 min

    je revois un peu REBELLE de fatou keita en te lisant

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  • DJOKE ANGE 9 janvier 2013 à 15 h 27 min

    l histoire est touchant vraiment bravo !

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  • Heidi 12 avril 2013 à 22 h 12 min

    excellente plume, récit bien maitrisé!
    le titre n’est pas accrocheur, heureusement que j’ai cliqué!
    D’autres textes? Très bonne continuation.

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  • Sylvain Lefrancet 4 août 2016 à 14 h 15 min

    J’ai bien apprécié le style. Le vocabulaire est riche. L’intrigue est bien menée. Je retiens surtout de ce texte la lutte contre l’obscurantisme, l’hypocrisie. Nous avons deux idées. L’une conservatrice portée par les villageois et l’autre moderne défendue par l’institutrice avec ses sensibilisations et sa voiture sortie de nulle part. Belle chute. La nouvelle finit sur une note d’espoir. Seulement, je ne trouve pas la trame fort originale. Il me semble avoir lu un récit aux allures identiques. Bonne continuation.

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