About Author

Suzaku Fumiko

CONFESSIONS(1)

septembre 5, 2012 2:44 Publié par

Ce matin, Hakeem Diomandé avait rendez-vous à la prison civile d’Abidjan. Un détenu voulait le voir. Ce n’était point la première fois, en tant que journaliste, il avait souvent ce type d’entrevues. Mais celle du jour était particulière: à sa demande, il allait rencontrer un homme en passe d’être exécuté. A peine avait-il pénétré dans la sombre pièce qui servirait de cadre à cette interview spéciale, l’homme, son hôte du jour, lui parla en ces termes :

 -Je suis Samba Koné, je sais qui vous êtes et j’apprécie fortement votre travail que je suis depuis un an et vous semblez être la personne la mieux indiquée pour répondre à mon attente.

-Pourquoi moi, et non un religieux comme il est de coutume dans ces situations, répondit étonné le journaliste. Pourquoi choisir de parler à un inconnu alors que vous êtes sûr que cette conversation sera sans doute la dernière de toute votre existence ?

-Si Dieu existe tel qu’on nous le décrit, c’est-à-dire un être omniprésent, reprit le prisonnier, je n’ai alors nullement besoin d’un religieux pour lui faire connaître mes fautes vu qu’il était présent quand je commettais chacune d’elles. Vous savez cher frère, ces deux années passées seul dans cet enfer m’ont au moins permis de comprendre une chose: Dieu ou le diable sont en chacun de nous. Il appartient à nous et seulement à nous de choisir qui des deux prendra le contrôle de notre existence. Si j’ai insisté pour vous parler, c’est parce que je suis au soir de ma vie et à ce niveau, plus rien ne peut être changé. Nos actes tels que posés ne peuvent être changés. L’être humain ordinaire n’a pas la chance de savoir exactement quand arrivera sa dernière heure. Moi, si. C’est pour cela que je vous ai réclamé, car les mots passent toujours mais les écrits demeurent. Je veux que votre plume fasse résonner dans l’éternité tous mes actes, afin que nos frères et surtout nos fils ne finissent pas comme je vais finir dans moins de deux heures.

Comprenant mieux l’objet de sa présence entre ces murs lugubres, le journaliste sortit son dictaphone qu’il posa devant le détenu. Ce dernier se racla la gorge à la manière d’un vieux roi Mandingue et reprit :

-Je suis né il y a une quarantaine d’années à Man dans la partie septentrionale de notre pays. Avant d’être un condamné à la potence, j’étais instituteur à Odiénné. J’y vivais avec Adjo mon épouse, elle aussi institutrice, et notre unique fils qui s’appelait Samba comme moi.

L’homme avait à peine terminé sa phrase qu’un gardien frappa lourdement à la porte de métal de la salle et hurla : « Une heure Koné… ». Le prisonnier remua alors la tête un sourire en coin :

-La voilà enfin ma dernière heure, au sens propre comme au figuré.  Dans 60 minutes, je serai face à mon créateur et je n’ai aucune idée de ce que je pourrais lui dire.

Hakeem, attristé par la situation de cet homme en apparence si bon et intelligent le regarda avec peine.

-Vous ne semblez pas avoir peur. Vous semblez si serein comme si vous attendiez cet instant que tout Homme redoute tant.

– Que devrais-je craindre mon ami ? La mort ? Voyez-vous, la seule chose qui fait peur à l’Homme ce n’est pas la mort mais plutôt le fait de ne pas savoir comment elle viendra. Moi je sais que je mourrai des balles des meilleurs tireurs présents dans ces bâtiments. Que devrais-je craindre vu que quand la mort viendra me chercher je ne serai plus là ?  Il nous reste sans doute  peu de temps, allons donc au bout de notre histoire. C’est tout ce qui importe actuellement.

-Poursuivez, ajouta le journaliste.

-Tout allait donc bien. Ma famille était comblée, mais, le malheur et le bonheur étant proches voisins, les deux finirent par se télescoper. En effet, à l’approche des élections, j’ai été désigné directeur de campagne pour mon parti à Man, ma ville d’origine. C’est avec une joie immense et beaucoup de dévotion que j’ai pendant toute la campagne pour l’élection écumé tous les villages de la région. Inlassablement, j’empilais les rencontres, les tournées. J’étais sûr de ce que Pléka Dakoury, le chef de notre parti, le PDA, était le seul qui pouvait sortir notre pays de l’ombre et le mener à la lumière. Je ne militais pas au PDA pour une quelconque raison pécuniaire et j’avais beaucoup d’admiration pour notre leader, qui au fil des années avait réussi à m’amener à développer une haine des plus viscérales pour le président Kouamé et ses partisans. « Les cafards » c’était ainsi que j’avais jugé bon les baptiser. A mes yeux, ces personnes n’avaient pas la moindre valeur. Je les considérais comme des sous-hommes qui ne savaient pas ce qu’ils perdaient en étant opposés à notre parti qui était prêt à faire tant de belles choses pour leurs minables existences.  Vous savez monsieur le journaliste, on pense souvent à raison que les querelles entre politiciens ne sont que de façade et que dans l’ombre, loin des caméras et des flashs, ils s’entendent parfois très bien. Mais c’était loin d’être mon cas. La haine et les discours de l’homme que je suivais sans retenue aucune, m’avaient poussé à haïr véritablement mes adversaires si bien que j’en étais arrivé à les considérer comme des ennemis. Chaque fois pendant cette période que j’étais amené dans le cadre du travail ou pour toute autre raison à rencontrer une nouvelle personne, mon premier réflexe était alors de chercher à savoir son obédience politique. La plupart du temps, la consonance de son patronyme me servait de réponse car, comme vous le savez, chez nous en Afrique, les bastions politiques sont les bastions ethniques. Quand malgré le nom je ne parvenais à mes fins, je n’hésitais pas à poser expressément la question à mon interlocuteur. Durant cette période, Samba était toujours à mes côtés. Je voulais vraiment que mon unique enfant suive mes traces. Il n’hésitait pas à prendre la parole lors de nos tournées. Comme moi, mieux que moi peut-être, mon garçon haranguait nos militants. On lui aurait donné trente ans tant ses paroles et ses actes semblaient loin des vingt-cinq ans qu’il portait à cette époque. La campagne se déroulait dans un climat des plus délétères.  Chaque jour, de nombreux incidents entre les deux camps rivaux avec souvent des morts étaient signalés. Les Ivoiriens étaient divisés, les voisins et même les frères ne se parlaient plus. Cette fracture sociale, nous autres responsables politiques l’entretenions savamment. Mais, comme vous le savez, les choses se sont véritablement enflammées après le scrutin. Comme toujours dans notre pays, il y avait deux vainqueurs déclarés et donc aucun perdant. Le troisième tour allait donc se jouer loin des urnes, mais plutôt dans nos rues, nos villes, nos villages au son des détonations d’armes automatiques et des pleurs des veuves et orphelins. Chaque camp avait, en catimini préparé la guerre pendant la campagne car, elle semblait déjà inévitable.

A cet instant, le silence pesant qui régnait dans la sombre pièce fut troublé par des bruits de bottes. Le peloton chargé de l’exécution quittait le bureau du directeur pour se mettre en place dans la cour. La sentence serait exécutée sous peu, il ne lui restait que quelques minutes à vivre. L’atmosphère semblait de plus en plus irrespirable pour Hakeem Diomandé.  Il lui semblait étouffer face à cette pression.  Samba était toujours aussi calme et serein. Son visage ne laissait entrevoir la moindre peur, la moindre angoisse. Ce calme devant la mort imminente forçait le respect et l’admiration du journaliste. L’homme reprit donc :

-C’est dans cette atmosphère de violence incontrôlée qu’on arriva au 28 novembre. Cette date est selon moi, celle qu’on devrait inscrire sur ma pierre tombale. Car, j’ai cessé de vivre le 28 novembre, deux ans plus tôt. Ce jour-là, nos forces avaient le contrôle de plusieurs points stratégiques du pays et il était de plus en plus question de la reddition du président sortant, notre ennemi. La victoire ne souffrait plus d’aucun doute et notre leader songeait déjà à former son gouvernement. Certaines indiscrétions m’avaient déjà consacré ministre. Mais, des irréductibles du camp ennemi semblaient ne pas vouloir déposer les armes. Ils tenaient selon nos informations une réunion importante au siège de leur parti. Cette rencontre représentait pour nous une aubaine pour enfin porter l’estocade à l’ennemi. On pourrait ainsi éliminer d’un seul coup tous les derniers soutiens actifs du camp opposé. J’étais moi-même à la tête d’un groupe de miliciens et de militaires affidés à notre cause. Certains armés d’armes à feu, d’autres de gourdins et autres armes blanches, nous avons mis le cap sur le siège des cafards. Les quartiers que nous traversions au cours de notre progression étaient profondément marqués par les récents combats. L’atmosphère était des plus funestes, nous avions alors, à bord de nos fourgons, un seul but : éliminer tous ces cafards et rendre le pays à ceux qu’on considérait comme vrais Ivoiriens ; nous.

Tags : , , ,

Classés dans :

Cet article a été écrit par Suzaku Fumiko

Previous Post Next Post

Comments (0)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

L'auteur

Suzaku Fumiko