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Suzaku Fumiko

CONFESSIONS (2)

septembre 9, 2012 4:15 Publié par

Quand notre convoi arriva à quelques mètres du siège de nos ennemis, nos soldats sans sommation aucune envoyèrent sur les quelques militaires défendant l’entrée un véritable déluge de feu. Une clameur indescriptible monta de l’intérieur de la grande salle ou étaient réunis les derniers cafards récalcitrants. Dès les premières détonations,  la grande porte d’entrée de la salle fut close. Pour éviter que même un seul de ces cafards puisse s’échapper, j’ai donné l’ordre aux  miliciens de mettre le feu au siège après l’avoir  encerclé. On ne dut pas attendre bien longtemps avant de voir la grande porte de la salle s’ouvrir. Fuyant les flammes, ses occupants se précipitèrent vers la sortie comme je l’espérais. Nos jeunes soldats n’avaient plus qu’à les cueillir avant de les achever. Ce fut un véritable carnage. A coups de gourdins, de crosses de mitrailleuse, de machettes et de balles, nos hommes éliminaient systématiquement tout ce qui sortait. Moi, en retrait dans l’un de nos fourgons blindés, j’observais satisfait, de voir de jeunes Ivoiriens massacrés par  d’autres jeunes Ivoiriens uniquement parce que ces derniers ne pensaient pas de la même façon que nous.  Puis, quand il n’y avait plus grand-chose à regarder, nous avions décidé de retourner avec nos soldats fêter notre exploit. Samba aurait été fier de moi, pensai-je. Je fus alors pris d’une subite et grande envie de parler à mon garçon. J’ai tenté de l’appeler mais, la guerre avait mis à sac toutes les communications. Il devait être avec Adjo chez nous, me rassurai-je. La nouvelle de notre assaut faisait déjà le tour des télévisions étrangères et Samba devait sans doute  attendre mon retour pour me féliciter. Je me suis donc précipité chez moi. Là, au lieu des hourras de mon unique enfant, je trouvai dans mon salon Nandi, la sœur aînée de mon épouse, avec celle-ci dans les bras. Quand elle me vit franchir la porte d’entrée, elle me demanda d’une voix quasi inaudible si notre garçon n’était pas avec moi. Cette question me traversa l’échine et plongea mon cœur dans l’effroi le plus total. Troublé, apeuré, je ne pus que faire « non » de la tête. Je vis alors ma femme se lever lentement. Elle me regarda de ses yeux pleins de douceur, se tourna vers sa sœur et murmura : ‘’je reviens’’. J’ai alors demandé à Nandi ce qui se passait. Pourquoi ma femme était dans cet état et surtout où était mon garçon. Celle ci me regardait fixement sans placer le moindre mot. Comprenant alors que quelque chose n’allait pas, je m’apprêtais à questionner de nouveau  ma belle sœur quand la lourde atmosphère de la maison fut déchirée par une lourde détonation suivie d’un cri effroyable. Tétanisé, je me suis alors précipité vers ma chambre d’où les bruits semblaient provenir. Je fus alors mis devant la scène la plus terrible de mon existence. Mon épouse, mon Adjo, était étendue la, gisant dans une marre de sang. Elle avait une partie du visage complètement arraché. Elle avait tenté de se donner la mort et comme pour la punir, Dieu semblait vouloir la voir partir dans d’atroces douleurs. Le regard hagard et comme déconnecté de la réalité, je regardai celle avec qui je partageais mon existence depuis des décennies quitter le monde des vivants dans d’atroces douleurs. Nandi se mit  à me frapper le torse en hurlant : ‘’tu as tué ma sœur et mon neveu’’. Comme un refrain, ses paroles me suivent chaque jour de ma vie. Et puis, je ne pouvais rien faire, les hôpitaux avaient été pillés, les médecins se barricadaient chez eux et je n’aurais trouvé âme dehors pour secourir la femme de ma vie. Quand elle retrouva un soupçon de lucidité, Nandi entre   de longs sanglots m’expliqua que mon fils militait depuis quelques temps aux côtés de nos ennemis, ceux que j’appelais les cafards. Malgré les supplications de ma femme, il avait continué à mener cette double vie, ne pouvant m’affronter car me sachant passionné, mon garçon a préféré en cachette suivre ceux vers qui ses convictions allaient. Ce matin, il avait informé sa mère de la réunion au siège mais, lui avait assuré qu’il ne s’y rendrait point. Alors, quand Adjo m’a vu rentrer sans son fils, elle avait compris qu’il était sans doute parmi les victimes de l’attentat qu’on venait de commettre. Elle s’était donné la  mort afin de rejoindre son enfant. Je compris à cet instant que j’avais causé la mort de ceux pour qui je vivais. Mon existence tout entière s’est arrêtée à cet instant. J’ai alors décidé de me rendre à la justice car, le suicide, voie empruntée par ma femme me semblait être une issue trop facile au vue des atrocités que je venais de commettre. Je fus donc après un procès en catimini condamné à être exécuté deux ans après ma reddition. Entre temps, Pleka Dakoury qui était devenu président s’était empressé de me faire disparaître de la vie politique de peur que mon emprisonnement n’éclabousse sa présidence. Je me suis moi-même surpris d’être encore vivant.

-Vous auriez pu demander pardon aux âmes de votre femme et de votre fils et continuer à vivre comme tous ces politiciens qui sont les véritables responsables de ces situations. Vous n’auriez pas dû accepter de payer à  la place de vos commanditaires, coupa le journaliste, attristé par le drame que vivait cet homme.

– Vous savez, reprit avec calme Samba Diomandé, vivre, c’est lécher du miel sur une épine. J’ai compris depuis le jour où j’ai perdu simultanément ceux pour qui je vivais que ma part de miel sur l’épine était finie. Ma langue est lasse des douleurs que cette épine lui inflige. J’ai donc décidé d’arrêter de lécher. Être vivant, ce n’est pas seulement sentir son cœur battre mais aussi sentir en plus de ces battements ceux des cœurs de ceux pour qui on vit. Ma femme et mon fils sont partis. Par ma faute, je crois qu’il serait temps pour moi de les rejoindre afin de leur demander pardon. Je veux que personne n’ait de peine pour moi car, j’ai endeuillé de nombreuses familles. Je veux seulement que notre pays ne soit plus jamais le théâtre d’affrontements fratricides pour divergence d’idées, tuer son frère parce qu’il ne pense pas comme nous ne devra plus se voir en Afrique. Priez pour ma famille ainsi que tous ceux que ma folie meurtrière a pu emporter. « Ne perdez pas votre temps avec moi car, je vis déjà depuis deux ans en enfer ».

A ces mots, la serrure de la porte métallique tourna et deux militaires au regard froid se présentèrent. ‘’C’est l’heure murmura le prisonnier, en se levant, la mort vient réclamer son dû’’.

Hakeem regarda partir entre les deux soldats le condamné. Il ne put s’empêcher d’avoir de la peine pour cet homme. Une sonnerie  retentit dans la prison. Il était exactement midi quand la voix du chef d’escadron déchira l’air déjà lourd : ‘’En joue ! Armez, Feu…’’

FIN

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Cet article a été écrit par Suzaku Fumiko

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Comments (1)

  • Ayid 10 septembre 2012 à 12 h 56 min

    c’est un devoir de mémoire cette confession et un appel à une remise en cause. d’une certaine façon on a tous été comme Samba.

     Reply

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