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Sadjee

CES BLEUS QUI NE GUÉRISSENT…

novembre 22, 2013 10:59 Publié par
« Papa ne disait rien. Tu t’acharnais, il se taisait…je suppliais, il se taisait quand même. Comme une goutte de pluie annonce l’orage, la première claque me giclait au visage. Un bibelot abîmé, un mot jugé déplacé, un rire trop haut perché…tout, rien, n’importe quoi, la moindre occasion était bonne pour tuméfier mon corps frêle. Les coups de poings succédaient aux gifles, puis tes pieds prenaient le relais, s’abattant sur moi avec un acharnement si féroce ! Mais un jour, les bleus guérissent, les plaies cicatrisent… Pendant des années, j’ai fait semblant de ne pas le voir. C’était pour mon bien, me persuadais-je. Les autres parents bastonnaient aussi leurs enfants, tout était normal. Quand d’autres mères couvaient tendrement leurs petits, Je feignais de m’enorgueillir de ne pas être traitée comme un bébé. Dieu, que n’aurais-je pas donné, mère, pour qu’une fois, une seule, tu me traites comme ton bébé ! Un jour, les bleus guérissent, les plaies cicatrisent…pas la blessure, jamais la blessure de se savoir haïe par sa propre mère. Car oui, tu me haïssais…quoique je fasse, dise, ne fasse pas, ne dise pas…on aurait dit que ma seule vue t’était intolérable, si j’avais fini par le comprendre, l’accepter m’avait pris plus de temps. Une fois, j’avais entendu dire qu’aucun sentiment n’est plus puissant que l’instinct maternel, que même la femme la plus insensible au monde ressent un amour dévorant pour ses rejetons… Mes nuits enfantines s’étaient alors peuplées de fantasmes dans lesquelles je m’inventais une vraie mère… Mère, comme j’aurais aimé que tu ne fusses pas ma mère ! Mais la vérité n’a que faire des fables qu’une môme se raconte. La réalité était désarmante dans sa simplicité : Je répugnais à la femme qui m’avait donné la vie. J’étais un mollusque, j’étais un paria, j’étais une lèpre rasant les murs, une enfant que son père gâtait outrageusement pour s’absoudre de sa pleutrerie. Une supplique, presqu’incantatoire, obsédait mon esprit d’enfant, alors que papa fuyait obstinément mon regard : Dis quelque-chose, papa, dis-lui qu’elle me tue… Mais papa ne disait rien. Si, que je devais faire des efforts pour ne plus t’irriter… Et pourtant, je t’aimais. Je t’aimais en même temps que je te plaignais d’avoir enfanté une chose si laide…je t’aimais en même temps que je suppliais le Ciel de me libérer de toi. Mère, combien de fois ai-je songé à te libérer de moi ? Ce qui, pour un enfant normal, est la pire des phobies, était devenu mon vœu le plus cher : le monstre que tu as fait de moi, souhaitait de toutes ses forces, que sa mère crève ! » – Liliane, ma chérie… La vieille femme essaya péniblement de se redresser, mais son corps, tel un pantin désarticulé, retomba sur sa couche. – Ta chérie ? Je n’en demandais pas tant, tu sais, juste que tu me traites comme ta fille au lieu de taper sur moi comme sur un chien ! La voix brisée, Liliane s’interrompit, cherchant dans les yeux de son mari, la force de poursuivre. D’un geste protecteur, Ibrahim resserra son étreinte autour de ses épaules. D’une voix lasse, la jeune femme reprit : – Pourquoi est-ce-que tu m’as fait appeler? Faiblement, la malade tourna pudiquement la tête vers Ibrahim. – Je peux peut-être vous laisser quelques minutes, chérie ?, proposa-t-il – Tu n’iras nulle part. Si cette femme a quelque chose à me dire, qu’elle le dise devant toi. De vous deux, s’il y a un étranger ici, ce n’est pas toi. Ibrahim frémit, interdit de voir sa femme faire preuve d’ une telle dureté. Chevrotante, la voix de la vieille dame s’éleva faiblement, chevrotante : – Je te demande pardon… – Mes notes étaient bonnes, je n’étais pas turbulente, pas méchante… – Je te demande pardon, mon petit bébé… – Je rangeais ma chambre, je ne faisais pas de bruit, je faisais attention à ne rien casser, je t’aidais comme je pouvais… – Je te demande pardon… – Ala longue, je ne demandais plus ton amour, juste que tu ne me détestes pas ; j’aurais été tellement heureuse de déceler un peu d’ affection, même dans les coups… – Ce n’était pas de ta faute, pardonne-moi, ma petite chérie, si tu savais comme je regrette … – Pourquoi ? – Les choses sont ce qu’elles sont ; je n’en sais rien, Lili…je culpabilisais de ne pas ressentir pour toi ce lien qui semblait si évident pour les autres mères, je déversais sur toi ma frustration, je ne réalisais pas… je n’ai compris à quel point je t’aimais que lorsque tu es partie, après ton bac, et là, c’était trop tard. Après la mort de ton père, je me suis rendue compte que j’avais tout perdu…Pas un jour ne s’est écoulé sans que je ne m’en morde amèrement les doigts. Si tu savais combien de fois je regrette, ma petite chérie… – Eh bien, je suis d’accord avec toi, mère…c’est trop tard. Ibrahim essaya de s’interposer : – Liliane, mon ange… Les mâchoires serrées, la jeune femme fusilla son mari du regard. – Quoi, Liliane ? J’avais dix-huit ans quand j’ai quitté cet enfer, j’en ai trente-quatre aujourd’hui, tu m’entends ? Trente-quatre ! Jamais elle n’a cherché à savoir ce que je devenais ! A cause du martyre qu’elle m’a fait vivre, je n’ai jamais voulu de gosse, parce que je suis sûre que, moi aussi, j’ai sûrement cette méchanceté dans les gènes, alors quoi ? Qu’est-ce-qu’elle veut ? S’acheter un ticket pour le paradis, parce que madame se sait sur le point de casser la pipe ? C’est trop facile, tu ne crois pas, beaucoup trop facile…que le diable l’emporte! Sa voix s’étrangla dans un sanglot : – Pourquoi est-ce-qu’elle m’a fait ça…elle était ma mère, bon sang ! Sur qui d’autre aurais-je pu m’appuyer quand ma propre mère me traitait comme une moins-que-rien ? Désemparé, Ibrahim la prit dans ses bras, se contentant de la bercer en silence. Au bout de quelques minutes, elle lui sourit faiblement à travers ses larmes: – Allez, viens chéri, on s’en va, on n’a plus rien à faire ici. – Ne fais pas ça, Lili, c’est quand même ta mère… Ibrahim se trompait. Cette femme n’était pas sa mère, elle n’avait jamais été sa mère; dans un autre monde, elle avait été son bourreau. Elle n’avait pas l’intention de l’autoriser à s’immiscer dans la vie qu’elle s’était reconstruite, loin d’ elle. Sans un dernier regard , Liliane sortit de la pièce, livrant au poids de la solitude et des remords , une femme sur le déclin de l’âge.
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Cet article a été écrit par Sadjee

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Comments (8)

  • Licka choops 22 novembre 2013 à 12 h 17 min

    J’ai noté 5 sur 5 ce texte 3 pour le fond de l’histoire, 1 pour ton style simple emportant, et 1 n’autre plus parce que tu restes fidèle à toi et que l’histoire est magnifique. J’ai tout ce que j’aime là moi, de l’émotion! pauvre enfant; cela me rappelle un film terrible d’une enfant maltraitée, Aurore la petite fille martyre! bien triste histoire. Heureusement que ton héroine elle s’en ai tiré vivante.
    Cependant moi je suis réaliste, c’est vrai que je n’aurais pas pardonné automatiquement à cette mère indigne mais je pense que lili a été un peu dur avec sa mère, de plus que celle si soit à la porte de la mort. Toutefois ce texte mérite ces 5 étoiles.
    Merci Sadjee

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  • Adje Valdo 22 novembre 2013 à 14 h 50 min

    A la fin de la lecture, j’ai failli, une larme écraser. Je me suis retrouvé dans la peau de Liliane, ce texte ressemble à du vécu, à du ressenti…j’ai aimé.
    -Mes nuits enfantines s’étaient alors peuplées de fantasmes dans lesquelles je m’inventais une vraie mère…
    -Chevrotante, la voix de la vieille dame s’éleva faiblement, chevrotante : (j’ai aimé, la répétition en début et fin de phrase)
    @ 225nouvelles, je distingue difficilement les virgules et les points, pourriez revoir la police.

    Merci

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  • Sadjee 23 novembre 2013 à 10 h 44 min

    Thanks! Licka & Valdo, contente que vous ayez aimé…Valdo, pour chevrotante, c’était plus une coquille qu’un exercice de style 😉

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    • Adje Valdo 25 novembre 2013 à 11 h 33 min

      lol @sadjee , vu que j’ai aimé on pourrait convenir que c’est un effet de style (y)

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  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 23 novembre 2013 à 11 h 14 min

    Ce texte, un chef-d’oeuvre tout simplement. Merci SADJEE

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  • joelle 29 novembre 2013 à 19 h 31 min

    j’ai vraiment adoré le style d’écriture et l’histoire même. merci beaucoup

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  • Pascaline Ahissi 5 décembre 2013 à 12 h 46 min

    très beau texte, merci

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  • KABA Kouda 12 décembre 2013 à 15 h 27 min

    Toujours égale à elle-même, BRAVO l’ARTISTE. Tu as l’art d’éveiller tous nos sens.

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