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Aurenzo Amsa

CELA N’ARRIVE PAS QU’AUX AUTRES

février 6, 2013 4:43 Publié par

Assise devant la télé, j’étais écœurée par ce que je regardais, un documentaire sur l’excision ou plutôt sur comment faire souffrir une femme à vie. J’étais outragée par ce que je voyais, je pestais contre ces femmes qui, sans cœur, mutilaient d’autres femmes. J’avais pitié pour ces filles qui devaient subir cette coutume. Mais en même temps, de rage, je les accusais elles et leurs familles d’être responsables de la continuité de cette pratique. -Vous n’avez pas mal oh, si vous aviez mal vous auriez refusé qu’on vous fasse ça ! Regarde comme elles sont bêtes, elles se suivent comme ça pour aller se faire mutiler, mais elles ne peuvent pas courir, fuir. Si c’était moi, j’allais prendre la lame dans la main de l’exciseuse et lui trancher la main pour qu’elle sache que ce n’est pas à toutes les filles qu’elle peut faire ça.

Je ne cessais pas de déblatérer, ignorant que ma mère était là derrière moi, le regard triste. Je sentis son odeur, une douce odeur de parfum Organza, son préféré, et je me retournai pour découvrir un visage ravagé par la tristesse et…la souffrance. Oui c’était de la souffrance que je lisais sur le visage de ma mère, elle qui était une femme toujours gaie, souriante et même quand je faisais des gaffes, elle finissait toujours, après m’avoir grondée, par rire devant mon visage déconfit et boudeur. Inquiète, je lui demandai ce qui n’allait pas. Elle ne voulut pas me répondre mais devant mon insistance, elle finit par s’incliner et m’expliqua ce qui se passait.

-Tu sais, chez nous aussi cette coutume est pratiquée. Chaque année à une certaine période, les filles en âge d’être excisées se réunissent au village. Elles viennent de divers endroits conduites par leurs parents. -Même celles qui vivent en ville ? Demandai-je, étonnée de ce que ma mère me disait car jamais je n’avais imaginé que pareille chose se faisait dans son village. -Oui, me répondit-elle. Leurs parents les conduisent au village car ce serait une honte pour eux et leurs familles si leurs filles n’étaient pas excisées, ils seraient la risée de tous au village. Ce fut mon cas, mon bébé, ta grand-mère, ma mère, m’y a conduite sous la pression de sa mère car celle-ci vivante, aucune fille de notre famille ne pouvait échapper à ça. Ce jour-là, j’étais parée de mes plus beaux habits, je pensais que j’allais participer à une fête de réjouissance mais lorsque vint le moment où je me retrouvai seule dans une case sombre avec une femme de blanc vêtue tenant un instrument tranchant dans la main, je compris que quelque chose d’horrible allait m’arriver. La femme sans aucune pitié m’attrapa, me fit coucher brutalement et mes bras et mes pieds furent immobilisés par d’autres femmes que je n’avais pas vu tellement mon regard était rivé sur cette chose tranchante qui s’insinuait entre mes jambes. L’exciseuse me coupa si prestement que je ne ressentis rien d’abord. Ensuite je ressentis une douleur insupportable au niveau de mon sexe et du sang qui s’écoulait et je me mis à pleurer, crier. Les femmes présentes m’ordonnèrent de me taire, car une femme devait être courageuse, disaient-elles, elle ne devait montrer aucun signe de douleur. Je fus ramenée auprès des autres filles qui avaient subi le même sort que moi. Debout, souffrant le martyr dans ma chair, je me fis la promesse que jamais je ne ferais subir pareil sort à mes filles si Dieu m’en donnait, ce dont je doutais car je me disais qu’avec ce qu’on m’avait enlevé, je ne pourrais jamais faire d’enfants. C’est pourquoi depuis ce temps, je n’ai plus jamais remis les pieds au village et que je n’ai jamais voulu que tu y ailles. Je veux te préserver de cette horreur. Si tu y allais les gens seraient capables de le faire sans mon accord. Ce documentaire m’a fait me remémorer tout ce que je me forçais à enfouir dans ma mémoire.

Elle demeurait assise près de moi le visage ravagé par ces horribles souvenirs. Subitement, une pensée me vint en tête. Pendant ce documentaire, un commentaire disait que les femmes victimes des mutilations génitales avaient une vie sexuelle difficile car elles n’arrivaient pas à être satisfaites pendant l’acte sexuel et la plupart du temps les hommes évitaient ces femmes. Je me demandai si ce n’était pas pour cela que ma mère était seule, que personne n’avait voulu d’elle comme épouse ou que ceux qu’elle rencontrait finissaient par la laisser.

Je me rappelai tout d’un coup d’une querelle que j’avais entendue quand j’avais 9 ans mais que je n’avais pas compris à ce moment. Son concubin, en ce temps-là, vociférait contre elle, la traitant de femme frigide, insatisfaite, insatiable. Il lui disait qu’un jour elle finirait par le tromper et qu’il préférait la quitter car il ne pouvait rester avec une femme excisée qui lui avait caché cela jusqu’à ce qu’il le découvre lui-même en insistant pour laisser la lumière allumée. Je n’avais rien compris à cette querelle que je qualifiai à ce moment-là de discussion de grandes personnes.

Je me rapprochai de ma mère et la pris dans mes bras me faisant au fond de moi-même une promesse : celle de lutter contre cette coutume abominable pour qu’elle s’arrête enfin car beaucoup d’autres, ayant des parents scrupuleusement attachés à leurs coutumes, n’auront pas la chance d’être épargnées comme moi. Révoltée, je me promis de créer une ONG pour lutter contre les mutilations génitales faites aux femmes et de parcourir tout le pays pour sensibiliser, et pourquoi pas, punir tous ceux qui participaient à la pérennité de cette coutume. Je réalisai alors que n’arrivait pas qu’aux autres, que ce n’était pas parce qu’elles le voulaient mais parce qu’elles ne pouvaient rien contre cela. Elles subissaient tout comme ma mère avait subi. Je souhaitai en moi-même que vienne ce jour où je serais assez grande pour respecter ma promesse car à 16 ans que pouvais-je faire ?

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Cet article a été écrit par Aurenzo Amsa

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Comments (1)

  • Skyrocket
    Skyrocket 6 février 2013 à 18 h 22 min

    L’histoire est intéressante bien qu’un peu triste. Cela montre qu’il ne faut pas juger à l’apparence car contrairement à ce qu’elle pensait ce n’est pas évident d’échapper aux coutumes.

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