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Marc-Henri Ettien

CAISSE SANS RESONNANCE

février 6, 2013 12:27 Publié par

La musique s’enroulait en boucles infernales. Un refrain chanté à deux voix masculines. C’était le rituel de l’homme. Il n’officiait de messe luxurieuse que sur fond de ces hymnes païens dont le « Je t’aime, moi non plus » de Gainsbourg était l’archétype. Slows sensuels, zouk noceurs, valses sybarites.

L’homme releva un peu le niveau du son. La Sexion d’Assaut y déversait d’une voix nasillarde, son célèbre refrain : «  Je reste debout/J’essaie de joindre les deux bouts ».

-C’est sûr que tu restes debout, toi, gloussa-t-elle furtivement.

Elle étouffa un rire. L’homme, tout à son incandescence, la brûla d’un regard grivois

Elle  ferma alors les yeux, releva la tête, se mit à inspirer. D’abord très calmement. Ses lèvres se délièrent. Elle maintint la bouche entrouverte, laissant filtrer, comme d’une lointaine orgue, un son éthéré. Éruption indécise entre jeu d’harmonium et feu du pandémonium. Ce n’était plus elle. Tantôt corps, tantôt vent, tantôt femme, tantôt feu, ondulant entre rêve et réalité. Elle était belle. Un vrai succès géométrique. Une fête harmonique. Un régal architectonique. Avant de rejoindre ce lit d’où montait la symphonie de ses soupirs, elle n’avait pas marché, elle avait ondulé. Elle n’était pas venue, elle était advenue. Evénement surréel, phénomène onirique dansant dans l’embrasure de la conscience. Ce que recherchaient les sculpteurs, dans  le dur labeur de la pierre, ce dont rêvaient les peintres dans le feu des palettes, ce que poursuivaient les poètes, dans les nuits les plus troubles  était là : elle. Modèle achevé de la ligne d’horizon, source où se serait enfin étanchée la soif exigeante des maîtres du Figuratif, Renoir, Lacombe, Vuillard, Buggati, Mauffrat… Avec elle, le rêve avait cessé d’être fugace, la beauté immatérielle. Les charmes les plus subtiles, en elle, s’étaient donné la main. Elle consentit enfin à se livrer. Folie tellurique dans le cœur de l’homme. Trouble de la vision. Non. Ce n’étaient pas des jambes, ce conte voluptueux livrés à l’œil du jour. On eut dit une aquarelle de lait, maternée aux eaux d’une palette divine. Porté par la magie de la musique, l’homme avait rêvé d’un office tout de finesse. Joute en nuances mellifères transportant le cœur vers des cimes inédites. Mais ce que lui  avait commandé le corps de la femme, à cet instant précis, fut de l’ordre de la rixe. Empoignade passionnée, folle démêlée explosant des soleils du désir aux falaises du plaisir, en mille houles de soupirs. Il avait été pris de court. A l’image que lui avaient jetée les jambes  étaient venus s’adjoindre des gémissements d’une lascivité inédite. Le souffle de la femme, élevé à hauteur de ses tempes, lui avaient lancé des sarbacanes de sucre. Etaient-ce des râles ? Des roucoulements ?  Des feux ? Des flammes ? L’homme ne put le dire. Toujours est-il qu’une telle symphonie fouetta son orgueil de mâle. Oui, cette fois plus que jamais, une femme répondait à sa vague exaltée. Symétrie parfaite, accord inédit, miroir gémellaire faisant écho à la geste mâle, à la geste sienne. Il avait célébré de toutes cordes ce paraphe de l’effort viril. Joute acoustique ponctuée d’onomatopées et de jurons  grivois. Alphabet infernal aux portes de la folie… Serge l’avait rappelé le lendemain, pratiquement aux aurores. La voie noyée de plaisir et de reconnaissance : –          C’est toi, c’est toi, c’est toi que j’ai… ! –          Allo ? Allo, Serge Alain ? Je peux te rappeler ? –          Oui, bien-sûr ! Elle posa le téléphone, à la page  du carnet où son écriture tourmentée avait tracé: « Ils ont tranché la gorge  à ma vérité. Ils m’ont volé, à l’enfance, les cordes de  l’harmonium. Je suis une glace. Une armoire. Un meuble. Pour  être femme, pour être moi, je me suis inventé des soupirs. Certaines ont des seins de silicone, j’ai mes cris d’hyperbole. Simuler. Simuler. Etre réduite à l’hypocrisie permanente.  Une armoire. Un meuble. Ils ont tranché la gorge  à ma vérité. Ils m’ont volé, à l’enfance, les cordes de  l’harmonium. Serge a semblé si fier de me faire vibrer. Pauvre garçon. Pardonne-moi Serge. Chacun de mes cris t’a menti. Chacun de mes soupirs t’a trompé. Pour  être femme, pour être moi, je me suis inventé des soupirs. Certaines ont des seins de silicone, j’ai mes cris d’hyperbole. Ils ont tranché la gorge  à ma vérité. Ils m’ont volé, à l’enfance, les cordes de  l’harmonium. Je suis une glace. Une armoire. Un meuble. Pour  être femme, pour être moi, je me suis inventé des soupirs. Il en est ainsi… ».  
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Cet article a été écrit par Marc-Henri Ettien

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Comments (11)

  • Sadjee 6 février 2013 à 13 h 31 min

    Je n’ai pas les mots…ne pars plus, Marc-Henry!lol

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  • Hanielophir
    Hanielophir 6 février 2013 à 13 h 45 min

    Trop beau pour être simple cette envolée poétique! Es-tu sûr Marc, que tout le monde percera ton message de lutte contre les mutilations génitales? J’ai bien peur que les gens ne se limitent qu’à apprécier la beauté des mots que de s’attarder sur le fond! En tout cas mes félicitations, on en a appris des mots!

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  • Sadjee 6 février 2013 à 14 h 00 min

    Hanielophir, il ne fait pas exprès ooohhh, il est trop talentueux malgré lui!l! Lol. Mais au-delà de la beauté de la forme, on perçoit très bien, à travers ce texte, les conséquences de l’excision sur l’épanouissement sexuel des femmes. C’est un aspect assez tabou qui méritait d’être aussi touché du doigt, à mon petit avis.

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  • KABA Kouda 6 février 2013 à 14 h 09 min

    Wawwwww!!!!

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  • Licka choops 6 février 2013 à 14 h 54 min

    wahouu que dit à ta femme la musique que tu en as trouvé une plus jolie et qui te rend plus fort et pitié ne nous quitte plus. C’est si bien pensé on peu s’y perdre à au début par confusion,mais la finnnnnnnnn didon tu es génial parce les autres écrivent sur la pratique et tout toi tu montre la conséquence de cette pratique affreuse,bravo

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  • Licka choops 6 février 2013 à 14 h 55 min

    oups j’ai marqué que dit c’était plutot va ,tu m’a troublé

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  • Tanya Gourenne
    Tanya G 6 février 2013 à 19 h 55 min

    Tonton, ton absence n’est pas égale à ta présence. welcome back. merci d’avoir débroussailler notre champ lexical au passage.

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  • Josya Kangah
    josya kangah 7 février 2013 à 9 h 18 min

    Marc-Henri Ettien, ton histoire est racontée avec tant de poésie qu’elle nous ferait presque qu’oublier les tourments que vit son héroïne.

    Merci

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  • Edgar 7 février 2013 à 9 h 57 min

    Il ne faut surtout pas s’arrêter à la poésie. La peine qu’on ressent pour l’héroïne est à la mesure de la beauté, apparente, de la romance qu’elle aurait vécu. Tout le drame est dans la farce de la simulation. Vivre dans la peau d’une autre est l’une des tragédies auxquelles sont confrontées les femmes excisées et cela transparaît ici, avec force…

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  • Farapie
    Farapie 7 février 2013 à 10 h 40 min

    Je devine aisément sur le site que tu es l’auteur d’un texte rien qu’à le lire! Bravo pour ce beau texte et régale nous encore plus par ton style plus qu’affimé!

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  • Heidi 15 février 2013 à 15 h 04 min

    Bouche bée, je suis! extraordinaire, tout est dans le texte: beauté des mots, champ lexical aussi imagé que soutenu, lyrisme, amour du verbe, vers en cascade, etc Un vrai régal. Et au delà, le message est si finement délivré. On ne peut pas être insensible…à cette torture physique et psychologique. Brillant.

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