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Paula

BEAUTÉ NOCTURNE, PLAISIR AMER…

octobre 24, 2013 8:00 Publié par

Déhanchements, trémoussements et balancements sont au rendez-vous ce soir au bar « No limit ! ». Il y a affluence, comme tous les samedis d’ailleurs. Vu d’en haut, l’endroit ressemble à une immense fourmilière, entre les allées et venues des fêtards, et les pas de danse que ceux-ci, ivres pour la plupart, exécutent. On peut y voir aussi toutes sortes d’accoutrements, allant du pantalon digne des années glorieuses d’Ernesto Djédjé, au micro-short comme le porte fièrement Miley Cyrus. Il y a de tout, et dans le monde de la nuit, rien n’est trop surprenant.

Sirotant mon verre de whisky à l’écart de tout ce brouhaha, dans un coin sombre du bar, j’admire la foule, ou du moins, je me délecte des formes à peine voilées des belles ivoiriennes qui s’agitent au rythme des chansons que le DJ fait passer. J’aurais bien voulu aller m’amuser moi aussi, mais ma tête est ailleurs, loin, trop loin. Mes pensées me ramènent sans cesse à cette journée infernale que je viens de passer, malgré les efforts surhumains que je fais pour en effacer la moindre trace de ma mémoire. Si seulement quelqu’un pouvait m’assener un vif coup de massue sur la tête ! Je préfèrerais mille fois devenir amnésique que de me remémorer sans cesse le visage sévère de cette dame me disant : « Monsieur N’guessan, face aux difficultés majeures que la société traverse en ce moment, nous avons le regret de vous annoncer que vous faites partie des cinquante employés que nous devons licencier, afin d’éviter la faillite. ». Et puis quoi encore ? Je bouillais vraiment de rage, face à l’injustice de ma situation. Je suis réduit à néant, et j’imagine bien tous les désagréments que mon licenciement occasionnerait : plus de voiture de service, plus ce logement dont la location me coûtait une petite fortune, plus de quoi arroser mes soirées entre amis, plus de quoi m’occuper de ma mère. Heureusement que je suis célibataire ! Sinon je n’ose pas imaginer comment je parviendrais à nourrir ma famille. Me revoilà au point de départ ; il faut encore chercher un nouvel emploi, déposer des tonnes et des tonnes de CV sans recevoir le moindre avis favorable. Ah ! Le chômage en Côte d’Ivoire est tel que même au port d’Abidjan, il est désormais impossible de trouver ne serait-ce qu’un emploi de docker.

Je lance un juron d’agacement et avale avec nervosité un verre plein de mon élixir, qui, à défaut de me calmer, me rend encore plus dépité. Puis, je parcours d’un coup d’œil circulaire la salle. C’est à ce moment-là qu’elle fait son entrée. J’ai l’impression que tout autour de moi fait silence pour accueillir cette fée tout droit sortie des contes de Walt Disney. Déjà, je n’entends plus la musique qui passe à fond, et je ne vois plus ces petites écervelées qui dansent à s’en rompre la colonne vertébrale. Je n’ai d’yeux que pour elle. Je retrouve toute ma lucidité ; il faut dire qu’elle a tous les attributs qu’une femme doit avoir, là où il faut et comme il le faut, comme le disent communément les adeptes de la « beauté africaine ».

Belle, ni mince ni grosse, juste ce qu’il faut. Au milieu de toute cette foule, elle marche d’un pas léger, ne se souciant même pas des têtes masculines qui se retournent sur son passage. Vêtue d’une petite robe dorée à paillettes et de ballerines toutes simples, elle est l’incarnation même de la sensualité. Les reflets des jeux de lumière s’épanouissaient allégrement sur sa peau, faisant miroiter son corps ô combien parfait. Elle était d’une beauté enfantine ; mais la volupté de son corps harmonieux en disait long sur sa maturité. Il me la fallait. « En voilà un bon moyen d’oublier la morosité de ma situation. », pensais-je intérieurement.

Comme par enchantement, elle s’assit en face de moi, au bar, et je l’entendis commander quelque chose. Puis, elle se tourna en ma direction, et nos yeux se croisèrent. Ce fut le début d’un interminable langage corporel, voire spirituel. Aucun mot, juste des sourires, des regards, des mordillements de lèvres, des poitrines qui se soulevaient au rythme de nos respirations saccadées. Il n’en fallut pas longtemps pour que déjà, nous nous éloignions de cet endroit, peu discret pour donner vie à nos envies. Direction l’hôtel « Niagara ». À peine entrés dans notre chambre que nous laissons libres cours à nos désirs. Baisers, caresses, gymnastique passionnée de nos corps l’un contre l’autre, soif ardente de sensations nouvelles. Aucune protection, pas même le temps de nous déshabiller correctement. Mon licenciement est loin derrière moi. Ce qui compte, c’est l’instant présent ; ce qui compte, c’est cette perle rare que j’enlace et embrasse tel un trophée de la ligue des champions. Nous passons toute la nuit l’un en l’autre. Et c’est ivre de plaisir que je m’écroule sur le lit, afin de sombrer dans un long sommeil réparateur.

Quand je me réveille, elle n’est plus là. Dommage, j’aurais bien aimé savoir au moins son nom. Mais qu’importe ! Elle a su me donner des sensations nouvelles, et c’est tout ce qui compte. D’ailleurs je n’aurais pas aimé aller au-delà de cette nuit avec elle : je n’ai ni besoin d’amour, ni de femme dans ma vie. Ma condition de célibataire endurci me va à ravir.

Repu, je me lève tranquillement, histoire de m’apprêter pour regagner mon domicile. C’est là qu’une feuille de papier attire mon attention. Nonchalamment, je la saisis, et l’air mi éberlué, mi horrifié, je vois de quoi il s’agit. C’est un test de dépistage du VIH-SIDA : positif. Il est au nom d’une certaine Elvira Koné, et, au bas de la page, je peux lire ces phrases qui, sûrement, resteront dans ma mémoire à tout jamais :

« Si aujourd’hui je suis séropositive, c’est bien à cause des hommes vils et avides de plaisirs passagers comme toi. Et je pense que me venger en refilant cette sale maladie à tous ceux qui succomberont à mon charme suffira un tant soit peu à réduire la haine que j’ai envers les hommes, infidèles chroniques que vous êtes. Bonne chance, sidéen ! »

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Cet article a été écrit par Paula

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Comments (8)

  • M.C AGNINI
    M.C AGNINI 24 octobre 2013 à 9 h 34 min

    Belle narration. Le texte tient vraiment en haleine. Moi particulièrement, je me suis retrouvé au bar « No limit ! », tant la description est bien faite. A cette Belle, ni mince ni grosse, juste comme il faut, je dirais de s’en remettre à sa conscience qui ne saurait lui mentir. A notre personnage principal, ce sera un soucis de plus, chômage doublé de séropositivité, je le sais fort, il s’en sortira, en a t’il le choix ? Si oui espérons que pour cette fois il fasse le bon. Merci Paula . . .

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    • Paula
      Paula 24 octobre 2013 à 9 h 44 min

      Merci pour ce commentaire M.C ! Comme quoi, un malheur ne vient jamais seul (en parlant du personnage principal) … Merci encore !

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  • Marshall Kissy
    Marshall Kissy 24 octobre 2013 à 9 h 41 min

    Il a beau avoir été traité (re)traité et retraité, ce thème demeure d’actualité. Et le fait de le réactualiser donne une couleur vive à ton texte. La narration est agréable. Le récit tient en haleine le lecteur… Beau texte !

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  • Howan Deparis 24 octobre 2013 à 10 h 08 min

    Belle narration. Vous avez joué à merveille avec le drame à la fin. Bonne continuation.

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  • Farapie
    Farapie 25 octobre 2013 à 13 h 37 min

    J’aime bien la rencontre inattendue entre le SIDA et le chômage, le tout dans une belle narration. Merci Paula.

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    • Paula
      Paula 25 octobre 2013 à 14 h 11 min

      Merci à toi FarapIe ! 🙂

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