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Maximus

AUJOURD’HUI TOUT VA FINIR (1)

avril 16, 2013 8:30 Publié par

Les badauds étaient attroupés autour de la concession d’Aïssata d’où s’échappaient des paroles confuses et diffuses, qui se fondaient dans le vent vespéral avec un curieux mélange d’incompréhension. En effet, que venait chercher cette voiture bleue sombre de la police aux emmerdants gyrophares effarants, dans ce quartier où il ne se passait jamais rien d’important ? Le ciel avait rougi et quelques gouttes avaient encore mouillé le sol, le temps était encore menaçant, mais, le monde continuait de s’agglutiner autour de la concession et, de murmures en inquiétudes, baragouinant à tue-tête, la foule commença à s’impatienter, autour de la concession d’Aissata. Alors les langues se délièrent : Que se passait-il ? Les réponses ne tardèrent pas :

– C’est Aissata

– Quelle Aïssata ?

– La vendeuse de bouillie

– Ah bon? Qu’a telle fait ?

– Elle a tué un homme ?

– Quoi ?

– Elle a tué un homme

– Quel homme ? Qui a tué ?

– Aissata

– Non, ce n’est pas possible !

– C’est ce qu’on dit pourtant !

Pendant que ces paroles se disaient, une femme sortit du vestibule de la maison, objet de tous les regards depuis peu, suivie de deux policiers, les deux bras devant elle étaient menottés. La foule grouilla encore. Elle était tenue par celui qui la suivait. Les trois acteurs de cette soudaine scène inédite cherchèrent à se frayer un chemin pour se rendre à leur véhicule stationné plus haut du fait de l’impraticabilité du quartier. Il avait plu et il n’y a jamais eu de canalisation dans nos ghettos. Pendant qu’elle passait, Aissata entendit des paroles qui commençaient ou finissaient par son prénom, elle s’arracha des mains du policier et voulut s’avancer vers la foule. Elle buta, malencontreusement sur un monticule qui barrait la route. Le policier ne put la retenir et elle tomba de tout le poids de ses 58 ans dans la marre qu’elle traversait avec ses compagnons. Elle se releva, la camisole salie et la boue ayant couvert son visage ridé. Elle cracha ce qui s’était incrusté dans sa bouche. Elle s’adressa à eux :

– Je ne l’ai pas tué, oui je n’ai rien fait. Mais qu’est-ce que cela peut bien vous faire, bande de vautours hypocrites. Vous avez toujours jugé les « par-dessus ». Mais n’ayez crainte, ils viendront aussi vous chercher, vous et vos fils, alors seulement vous comprendrez ce que je ressens aujourd’hui.

 ***

La pluie tombera, Le clairon claironnera sur la terre Sévère nourrice de tes malheurs Il viendra, Oui, ton destin se fera Et quoique tu feras Tu abdiqueras Tu ne l’as pas conçu Sois sûr alors que tu ne peux le changer.

***

 Aissata vivait depuis des années à boribana, un nom prédestiné pour un quartier qui consacrait officiellement la mort de tous les malencontreux qui s’y égarait. Elle était parvenue à se dire, finalement, qu’elle subissait le courroux inaltérable d’un Dieu qui l’avait larguée depuis qu’elle avait humé l’air du monde. Tout ce qu’elle touchait, tous ceux qu’elle touchait, finissaient par lui échapper, mourraient ou lui créaient des ennuis qui amenaient Aissata à se recroqueviller. Au-delà de tous ses malheurs, il voulut qu’elle, elle seule, supportât sa famille, se chargeât de l’éducation de ses enfants faces à des maux que subissait la société. Aissata avait alors été amère de toute son existence, c’est la vie qui le lui avait appris.

Ce matin-là, Aissata guettait l’aube avec impatience, elle attendait, dans le vestibule de sa demeure de tôle ondulée que le jour se fasse, car une chose était sûre, aujourd’hui tout allait finir. Tout ce passé, inachevé, ces plaintes et complaintes qui avaient émaillé de part en part sa vie, verraient leur déclin ce jour :

– Hé Dieu, aujourd’hui tout va finir, elle ne pouvait pas s’empêcher de penser à haute voix.

Il le fallait car elle avait croulé, trop croulé même sous le silence de l’anonymat, de la pauvreté et qui plus est, sans parvenir à s’en sortir. Mais allait-elle accuser son père ? Ce père qu’elle avait fui depuis sa jeunesse pour poursuivre l’amour, son père qui avait refusé de la voir aller à l’école, pour la bonne raison que Dieu l’avait faite femme. Devrait-elle l’accuser d’avoir refusé son union a un mari qui lui donna tout ce dont elle avait besoin, respect, amour et surtout argent. Non elle n’allait pas accuser son père qui avait seulement été devancé par l’évolution et dont les préceptes africains et religieusement coranique empêchaient de voir au-delà de la véranda de sa maison.

Ce soir-là, où tout allait finir, Aissata espérait qu’il lui avait pardonnée. Finalement tout ce qui lui arrivait, elle le devait à ce pays, ces personnes de mauvaises intentions qui ne manquaient aucune occasion de brimer le peuple prolétaire. Oui après avoir régi le culte du mensonge en règle de vie, c’est ces messieurs en costume cravate qui avaient renvoyé son mari, et ses collègues de l’usine, parce que « le pays devait économiser ». On leur avait fait miroiter des millions comme réparation de leur tort, mais Sékou, son mari mourut, oui, Dieu le rappela à lui avant même qu’il puisse toucher cet argent-mirage. Oui c’est à cause de ce pays qu’elle quitta sa maison à l’Air-France à Bouaké pour emménager dans une presque-maison à l’autre bout de la ville. Elle avait trainé le corps mourant de son mari dans toutes les cliniques, épuisée tout son fonds, pour s’entendre dire par des messieurs en blouson blanche qu’ils ne pouvaient rien pour elle :

– Allez-y au CHU, là au moins, s’il ne survit pas, vous n’allez pas dépenser pour la morgue.

« Que Dieu les maudisse, eux et leur blouse blanche. » lâcha-t-elle avant de se lever du tas de chiffon qui lui servait de matelas.

Il allait faire jour et quand il fait jour à Boribana, Aissata est attendue par tous les lève-tôt de la bourgade qui viennent prendre de la bouillie dans un étale de fortune qu’elle entretient depuis plus de 2 ans. La poudre avait été moulue depuis la veille et elle se levait avant même l’appel du muezzin pour être prête. Un commerce qui aurait bien pu lui profiter si elle ne faisait pas qu’aligner des crédits de ses clients, surtout en cette période de milieu de mois. Voici une tache qu’elle détestait sans réserve mais qui lui permettait de respirer et surtout de prendre soin de ceux que son défunt Sékou lui avait laissé depuis son funeste départ. Elle réveilla Abdel, son fils ainé :

– Lève-toi Abdel, il va faire jour bientôt et toi, tu sais que…

Il l’interrompit tout net:

– N’aie crainte N’nan, je n’ai même pas fermé l’œil de la nuit, ce qui se passera aujourd’hui sera tellement grand que j’ai eu peur de dormir…

– N’ai pas peur, c’est ce que tu mérites que tu auras, personne ne prendras le destin d’autrui, lève-toi et sois prêt, je veillerai au grain avec ta sœur jusqu’à ton retour.

Aïssata sorti de la maison, elle buta sur le rebord de la pièce et failli perdre l’équilibre, son fils accourut.

– Abdel, je t’avais dit d’enlever ces fils qui trainent, c’est du « courant » tu risques de blesser quelqu’un.

– J’avais compris, mais toi-même tu sais que c’en est fini de Bori, nous n’aurons plus besoin de ça.

Aïssata se leva, oui, fils électriques, toits percés qui laissent passer la pluie, maison de tôle sans salon ni véranda, quartier sans égout et puant, tout ceci allait se terminer ce jour-là. Elle allait emménager avec son fils dans une autre sphère, dans un monde tout autre et ce rêve-là elle l’avait couvé il y avait longtemps. Ce rêve de venir à la capitale, elle l’avait fait avec son défunt Sékou, quand il allait être augmenté et affecté. Il n’avait jamais été augmenté et affecté, il s’en était allé. Pis, elle avait été chassée d’un Bouaké qu’elle détestait par une crise horrible dans laquelle elle perdit le peu de dignité qui lui restait puisqu’elle échoua dans un camp de réfugié à Yamoussoukro, un camp de concentration. Ce rêve de vivre en paix dans une saine maison elle l’avait fait en demandant à ses deux enfants de vivre dans le droit chemin en ne se laissant pas vaincre pas cette société aux valeurs négatives. Elle leur avait conseillé de porter des chaussures résistantes car ils allaient marcher sous le soleil et la pluie pour chercher leur pitance. Elle les avait accompagnés de bénédictions toutes les nuits et tous les jours.Mais elle dut déchanter un matin quand on l’appela au chevet de sa fille agonisante car elle venait de faire un avortement. Elle avait tant espéré qu’elle finirait l’école et qu’elle aussi parlerait comme ces filles qu’elle voyait à la télé. Mais qu’à cela ne tienne. Elle était convaincue que ces bénédictions avaient tenu, car Abdel, oui Abdel son fils avait résisté longtemps et s’était fait remarqué par son patron, un libanais qui avait vu en lui un enfant vraiment travailleur. Il lui fit plein de présents, qui, d’ailleurs rendaient jaloux ces voisins qui n’avaient aucun lendemain. Alors elle lui avait conseillé de lui demander de l’aider à quitter ce quartier maudit.

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Cet article a été écrit par Maximus

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Comments (1)

  • valdo 16 avril 2013 à 18 h 10 min

    bien ecrit je trouve ton texte maxime. j avoue que cela ma tenu en haleine et j ai hate de lire la suite

     Reply

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